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Les Etats-Unis et la France combattante


Charles-Louis Foulon

Les Etats-Unis et la France combattante, Espoir n°26, mars 1979

 

Après l'effondrement de 1940, les Etats-Unis ont maintenu leurs relations diplomatiques avec le gouvernement de Vichy. L'action de l'Amiral Leahy, celle de Robert Murphy n'ont pas ensuite facilité la tâche des Français libres. Entre les dirigeants américains et ceux que Cordell Hull, le Secrétaire d'Etat, eut la malencontreuse idée de qualifier de « so called free french »(1)  des procès d'intention empoisonnèrent le plus souvent les rapports. Les Français libres redoutaient l'hégémonie américaine, les responsables américains refusaient d'imposer à la France libérée un pouvoir qu'ils jugeaient peu démocratique. Malgré l'action de ses partisans regroupés dans France for ever, malgré la compréhension de certains journalistes (2) la France ne parvint pas à dissiper la méfiance qu'alimentèrent de leur mieux des émigrés français.(3)

 

(1)  Après leur prise de contrôle de Saint-Pierre-et-Miquelon, en décembre 1941
(2)  Comme Walter Lippmann
(3)  Notamment Henri Hayes et Alexis Léger


La difficulté des premiers contacts


En 1941, le premier représentant du général de Gaulle aux Etats-Unis, le commandant de Sieyès, ne pouvant suffire à la tâche, René Pleven est chargé de régler l'établissement de relations permanentes entre les Etats-Unis et la France Libre. Il doit rassurer le gouvernement américain en lui démontrant que les Français libres ne prétendent pas être plus que les gérants provisoires des intérêts français (4) , malgré les intentions dictatoriales qu'on leur prête.


Le premier représentant permanent du Comité National Français à Washington est Adrien Texier, socialiste, ancien collaborateur d'Albert Thomas et fonctionnaire du Bureau international du travail. En mars 1942, il obtient que les passeports français libres soient reconnus mais ses tentatives pour persuader le Département d'Etat des volontés démocratiques du général de Gaulle n'ont pas de succès. Le sous-secrétaire d'Etat, S. Welles, réaffirme l'opposition américaine à toute reconnaissance d'un gouvernement en exil ; il déclare que les Etats-Unis souhaitent voir un CNF élargi, représentatif de la pensée libérale (5).


Pour vaincre cette froideur, E. d'Astier, créateur de Libé-Sud, alors marié à une lointaine parente de F. Roosevelt, se rend aux Etats-Unis où il s'aperçoit des réticences face au CNF non prévu par l'état- major. Peu après son retour en France, un mémorandum du 9 juillet 1942 reconnaît toutefois les efforts du CNF « symbole de la Résistance française aux puissances de l'Axe ». Pour qu'une suite concrète soit donnée à ce texte, d'Astier écrit au président : « On a admis chez nous, pour des raisons de tactique... la position du gouvernement américain vis-à-vis de Vichy. Mais on continue, dans la défense des nations unies et de la civilisation, à joindre votre nom au nom du général de Gaulle ; et ce serait amener la plus grande déception et la plus grande amertume au cœur des Français que de devoir les dissocier un jour »(6) Ce message est apporté par A. Philip, dont d'Astier souligne la qualification pour parler au nom des résistants de France. Cet homme de gauche doit montrer que le CNF n'est pas conservateur et tenter de convaincre Roosevelt de « la légitimité du Général ». André Philip apporte une lettre du général de Gaulle où le droit de défendre les intérêts français, même politiques, est nettement affirmé (7)  Mais, pour des raisons psychologiques et matérielles — un premier rendez-vous manqué — l'entrevue avec le président Roosevelt est « désastreuse ». Le président est ulcéré que rien ne soit dit pour saluer l'effort fait en Afrique du Nord tandis que Philip et Tixier — à qui il a été prescrit d'« éviter tout engagement sur les mesures à prendre dans l'avenir — assurent que le CNF ne permettra jamais qu'une ville française, un village ou même une ferme soit sous l'autorité de puissances étrangères. Le président Roosevelt maintient que le respect de la démocratie exige que la France soit " gouvernée par l'armée américaine jusqu'au vote des Français "(8) Le Comité national français tire de cet entretien des conclusions pessimistes sur une éventuelle libération par les Alliés (9).

 

« L'idée paraît être que le commandement américain prenne la haute main sur l'administration en utilisant des experts américains ou français ayant loué leurs services... et en traitant avec les autorités locales quelle que soit la légalité ou l'origine de celles-ci... procédure de pays sous mandat dont il est inutile de souligner les dangers... pour l'intégrité de l'Empire et la place de la France dans le Monde ».

 

C'est en vain que le CNF insiste sur l'aspect « conflit de forces morales de la guerre » et demande qu'aucune lâche concession ne soit faite au Mal. Washington n'écoute pas de Gaulle quand il déclare : « Qui donc pourrait — et au nom de quoi ? — maintenir dans la guerre (les forces françaises) si les alliés eux- mêmes se réservaient dans leur appui ? » (10)


Les messages de parlementaires socialistes ne changent rien à l'attitude américaine. Washington ne veut connaître que des combattants et soupçonne toute revendication politique d'arrière-pensées dictatoriales. Le groupe français anti-gaulliste alimente ces suspicions ; si Kerillis et le Pour la Victoire de Geneviève Tabouis sont négligés, C. Chautemps et surtout A. Léger, ancien secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, gardent des amis influents. D'ailleurs un projet S. Welles rapporté par Philip envisage un comité de coordination avec des représentants de Darlan et des territoires français libres sous la présidence d'Alexis Léger.


L'opinion américaine est anti-Vichy et pense à 75%, dès décembre 1941, que Pétain ne représente pas la France ; des journalistes soutiennent aussi la France Libre. Mais si 76 % de l'opinion informée jugent de Gaulle représentatif de la volonté des Français, le secrétaire d'Etat Hull affirme que 95 % des Français ne le suivraient pas.


Leur hostilité au gaullisme est sans doute un des rares points de rencontre de Hull et de Roosevelt ; ils jugent tous deux que de Gaulle n'est pas important et qu'il est par contre avantageux de garder des liens avec Vichy. L'amiral Leahy, ambassadeur à Vichy et chef d'état- major du président à partir de juillet 1942, soutient cette thèse. Pour lui les maquisards sont « bizarres » ; l'organisation gaulliste « saturée d'espions allemands » n'est ni populaire, ni solide, ni intelligente malgré les pressions faites aux Etats-Unis par un « groupe de Juifs et de communistes ». Dès février 1942, tout en jugeant que Vichy s'engage dans le fascisme, il écrit : « ...Il semble que le moment soit désormais passé... de tenir compte plus longtemps de l'orgueil et de la susceptibilité de la France vaincue, à Madagascar, en Indochine ou autre part ». Persuadé de l'emprise de Pétain, Leahy croira longtemps que pour rallier les Français aux armées de la Libération, personne n'existe à côté du Maréchal .


Les relations avec la France Libre sont aussi empoisonnées par la prise de Saint- Pierre et Miquelon qui crée un « ressentiment à peu près irréductible » envers les « soi-disant Français libres » qui se sont emparés de ces territoires.

 

Dans ce climat perturbé, les gestes américains (prêt-bail par l'intermédiaire anglais en novembre 1941 puis directement en octobre 1942) comptent bien moins que l'affirmation constante de la thèse des autorités locales. La méfiance du CNF est accrue par ce qu'il soupçonne des tendances hégémoniques américaines. Les vœux de Roosevelt ne sont pas totalement inconnus : « s'assurer le contrôle de certains points stratégiques de l'empire français » ; non-engagement à rendre toutes les parcelles de l'empire ; souhait d'une France dans l'orbite anglaise ; projet plus flou d'une Wallonie regroupant la Wallonie belge, le Luxembourg, l'Alsace-Lorraine et une partie du Nord ; Nouvelle-Calédonie sous contrôle américain ; Indochine sous contrôle international. Ce qui filtre de ce qui n'est peut-être qu'un sujet de réflexion alimente de nombreux bruits alarmants. A Alger, en 1944, on s'inquiète beaucoup de la forte impression laissée sur certains officiers par les comptes rendus du voyage de Pétain à Paris. Des informations font aussi état de prise du contrôle des Antilles et de Dakar par les forces américaines (11). On parle de mesures semblables pour la Guyane et Saigon au nom de la nécessité du contrôle de positions clés pour la défense américaine (12).


Le climat des relations Etats-Unis-France Libre est donc presque constamment mauvais. Mme Adrien Tixier constate qu'en 1943 « malgré beaucoup de mal et de discussions, l'hostilité croissait ».


Le giraudisme fut soutenu par les Américains pour essayer de casser le mouvement gaulliste. La solution première des autorités locales révélait ses insuffisances depuis 1940. En effet, lors du ralliement de l'AEF et du Cameroun, le département d'Etat avait écarté toute question de principe en demandant au consul de continuer à assurer la sauvegarde des biens et des personnes américains par des contacts personnels avec les « officiels locaux » (13). L'aide-mémoire du 23 juin 1942 continuait d'affirmer que, dans la poursuite de l'effort de guerre, les contacts étaient pris avec les officiels français libres locaux.


Les ralliements au gaullisme dans tout l'Empire rendaient cette fiction de plus en plus difficile. Les recherches américaines s'arrêtèrent successivement à MM. Léger, Herriot, aux généraux Weygand et de La Laurencie ; la tentative la plus élaborée avec le général de La Laurencie échoua après une rencontre entre le général, H. Frenay et d'Astier.


Après l'évasion du général Giraud, les réseaux gaullistes signalent des tentatives « de le mettre en vedette pour l'opposer au général de Gaulle ». Le président du CNF appelle les résistants à l'union autour du comité : « ...Suivez ses directives et ne suivez que celles-là- » (14).


L'opération d'Afrique du Nord est préparée par le diplomate R. Murphy et ses vice-consuls pendant dix-huit mois, et la France Libre est soigneusement tenue à l'écart. Après le débarquement, le général Clark, soucieux d'efficacité immédiate, signe avec l'amiral Darlan les accords du 22 novembre 1942 :

 

« Le personnel gouvernemental français continuera à exercer ses fonctions avec loyalisme en fonction du but poursuivi par les forces (sous commandement américain). Ce personnel gouvernemental prendra toutes mesures voulues pour assurer le maintien de l'ordre et des services publics administratifs dans l'ensemble du territoire en consultation avec le général commandant l'armée des Etats-Unis » (15).

 

(4)  voir les télégrammes du général de Gaulle, 19 mai et 22 septembre 1941 an annexe du tome 1 des Mémoires de guerre
(5)  Foreing relations of the USA, 1942, II, p. 506-507, 509-513
(6)  lettre du 9/10/1942
(7)  lettre du 22/10/1942 en annexe du tome II des Mémoires de guerre
(8)  Ces termes ont été rapportés par le fils d’André Philip, le préfet Olivier Philip, qui précise que le premier rendez-vous manqué le fut parce que le train amenant son père  de Chicago à Washington avait cinq heures de retard.
(9)  C.r pour les délégués CNF à l’étranger, 12/12/1942
(10)  Discours de De Gaulle 18/4/1942
(11)  note du 26/4/1944
(12)  Présidence du GPRF, note du 22/6/1944
(13)  note du 7/9/1940
(14)  message pour A.Philip 28/8/1942. Dans son discours du 11 novembre 1942, le Général précise : »les services des Français ne sont dus qu’à la France. »

(15)  Les accords prévoient le contrôle direct des régions jugées « importantes ou utiles » par le commandement allié. La note annexée du CNF du 7/3/1943 juge cette possibilité « particulièrement abusive ». Notons que c’est le texte américain qui fait autorité.

 

Darlan, « expédient provisoire » des Américains, est dénoncé vigoureusement par le général de Gaulle qui vilipende la parodie d'un « quarteron de coupables, camouflés pour la circonstance sous un parjure supplémentaire »(16).  L'opinion alliée est hostile à la solution Darlan, qui s'achève par l'exécution sommaire de l'amiral, le 24 décembre 1943.


Les Américains y voient la main des gaullistes ; le BCRA accuse les monarchistes et les « inconcevables excès d'une poignée d'ambitieux et de tarés ». Il est certain que le comte de Paris a pris des contacts à Alger, mais les Alliés ne l'ont pas soutenu longtemps et il n'a plus fait figure de candidat (17). 


Le général Giraud prend alors le commandement en chef civil et militaire mais Roosevelt garde sa conception des contacts avec les autorités locales et de la suprématie du commandant militaire allié. Si Giraud est reconnu, il ne peut exercer son pouvoir et l'Algérie est paralysée entre les vichystes qui ne veulent pas de politique libérale et le groupe gaulliste qui entend que soient abolies la dénationalisation des Juifs d'Algérie et les lois de l'Etat français.


Le président du comité exécutif de l'OCM souligne, pour l'ambassadeur américain à Madrid, l'irréalisme de cette politique et rappelle que seul de Gaulle peut symboliser la Résistance en préparant la Libération par « un interchange continuel d'hommes (entre la métropole et le CNF) ». Concluant à l'urgence d'un redressement, il affirme que les divisions sont aussi le fruit d'efforts de Vichy — par les milieux monarchistes et Giraud — pour susciter « la dissidence dans la dissidence » (18).


Après six mois de péripéties et de discussions (19),  un pouvoir central provisoire est établi sous la coprésidence des généraux Giraud et de Gaulle. Le CNF a gardé son atout majeur, l'appui des résistants de métropole (20),  il a également continué à affirmer la primauté du politique.


Pour la Libération, Giraud envisage l'exercice de l'autorité suprême par le commandant en chef qui désigne : « L'autorité militaire chargée d'exercer en même temps les fonctions préfectorales et, dans le cadre de la loi, les pouvoirs de police. Ces nominations (étant) essentiellement de caractère non politique ».


Le CNF se refuse à adopter une telle attitude qui ne serait pas admise par les résistants de l'intérieur. Quels généraux non nécessaires aux luttes armées auraient pu prétendre à une quelconque autorité sur des militants de la Résistance ? Le CNF souligne : « ...Au moment de la Libération, l'autorité préfectorale ou de police doit procéder, non du commandant en chef de l'armée, mais du pouvoir central... Le commandant en chef doit être subordonné au pouvoir central — le cumul des fonctions de commandant et de membre de pouvoir central est contraire à la Constitution et à la loi de 1938 ».


L'élimination réussie du général Giraud, peu apte à la vie politique, renforce le président Roosevelt dans ses soupçons face au général de Gaulle et à ses nombreux partisans. Il envisage donc plus que jamais la mise en place dans la France libérée, d'une occupation militaire de six mois ou d'un an avec l'utilisation de 90 % des maires, de nombreux responsables communaux et départementaux, et avec le contrôle direct de l'administration générale par le commandant en chef allié.

 

(16)  Discours du 21/11/1942
(17)  Les consuls alliés refusent de le voir à Tanger (cf. lettre du consul français au CNF 17/8/1943)
(18)  lettre de P. Blanc 11/3/1943
(19)  Jean Monnet a eu un rôle déterminant dans l’évolution de Giraud.
(20)  A Alger le message du CNR suscite «un sentiment de panique ». René Cassin souligne que seul le général de Gaulle apporte « quelque chose de l’intérieur »

Le spectre de l'AMGOT


L'Administration militaire alliée des territoires occupés, l'AMGOT, répond à cette volonté d'une politique d'ensemble sous le contrôle du ministère de la Guerre des Etats-Unis.


En avril 1943 un programme de recrutement et d'entraînement est mis au point pour 6.000 hommes. L'AMGOT doit assurer la sécurité des armées, rétablir la loi et l'ordre avec des conditions de vie normale, promouvoir les objectifs politiques et militaires des forces alliées relatifs aux opérations futures. Dans les villes, des officiers des affaires civiles administrent avec le concours du personnel existant et des officiers de police civile, chargés de la sécurité et du renforcement des lois militaires locales.


Trente universités forment les officiers par groupes de soixante-quinze à cent hommes qui reçoivent, après leur stage, le titre de « Area and language specialist ». En deux mois leur programme comporte : langue, histoire et géographie, coutumes et mœurs, principaux problèmes politiques (21). Des cours seront donnés en Angleterre, à Wimbledon, où l'esprit est aussi que « toutes les décisions, quelle qu'en soit la nature, seront prises par les officiers anglais et américains » (les officiers de liaison français étant cantonnés strictement dans les liaisons et étant your men pour les officiers alliés). Pour la France, on prévoit un régiment de 1.552 hommes dont 400 officiers en huit ou neuf compagnies (22).


L'AMGOT a fonctionné en Sicile à partir de juillet 1943 et les autorités locales ont obéi au commandant en chef. Dans une politique d'ordre à tout prix, la réapparition des partis politiques a été refusée et les mesures conservatrices prises pour favoriser la monarchie (23).  Eisenhower supprime en Italie « la liberté de réunion, de parole, de presse et interdit toute activité politique ». De telles mesures appliquées en France auraient sans doute abouti à de curieux résultats, notamment dans les régions politisées de l'ancienne zone libre.


Une série de manuels est éditée pour les affaires civiles en France ; elle est placée sous la responsabilité du général américain Homes. Le manuel général prévoit que les hommes de Vichy ne seront pas utilisés au niveau national mais aux autres échelons ce sont les hommes en place qui seront maintenus avec la possibilité pour les Alliés de mener toute action nécessaire à la sécurité des armées et à leur succès. Le chapitre législatif prévoit que les Français sont justiciables des tribunaux militaires alliés ; pour leurs distractions, des films « alliés ou inoffensifs » seront programmés.


Les tomes consacrés aux régions sont encore plus révélateurs. Leur précision montre combien la préparation de l'AMGOT fut sérieuse, mais le caractère abrupt de certains jugements conduit à s'interroger sur ce qu'aurait pu donner l'application du système. Bien que préparés en Angleterre, les zon handbooks le sont sous la direction des Américains ; c'est le lieutenant général américain W.B. Smith qui signe la note introductive et précise que les manuels guideront toutes les forces alliées. Les introductions des manuels régionaux contiennent la plus belle collection de stéréotypes sur les Français :

 

Les habitants du Midi sont joyeux, étourdis et paresseux ; les Corses pratiquent la vendetta, sont généralement honnêtes mais jaloux et coléreux ; les gens du Languedoc sont nonchalants et de bonne humeur ; dans le Roussi/Ion, ils sont pensifs et même un peu lugubres ; les Basques sont des contrebandiers invétérés ; à Bordeaux, on est plus anglais que dans les îles de la Manche ; les Vendéens sont intransigeants ; les ouvriers parisiens, individualistes, discutent le coup dans les bistrots (en français dans le texte) ; les ouvriers du Nord sont de rudes travailleurs plutôt flegmatiques ; les Normands sont naturellement taciturnes et réservés : peut-être que oui, peut-être que non (en français dans le texte) est une de leurs phrases favorites ; les Angevins pleins de bon sens sont les plus Français de tous les Français.

 

(21)  lettre France Libre de New york 26/7/1943
(22)  Rapport Laroque pour Queuille 20/12/1943 et note SMEA 15/6/1944
(23)  Note Viénot et transmission d’articles (11 et 20/9/1943) pour René Massigli

Chaque volume régional montre un grand souci de l'organisation et les répertoires donnent aussi bien les noms des maires ou des commissaires de police qu'une liste des principales « maisons closes ».


Cet ensemble illustre un travail de recherche approfondi mais aussi le caractère abusif des généralisations et des classifications arbitraires.


Aux hommes recrutés pour faire du renseignement au contact des populations et qui doivent « faire aimer l'armée américaine », il est interdit de « faire la moindre remarque sur les conditions de logement et d'hygiène des paysans français. On a signalé à ceux qui pourraient travailler en Bretagne, et surtout dans les Côtes-du-Nord, que dans bien des fermes, bétail et humains cohabitaient » (24).


Après de tels tableaux, il est presque rassurant de savoir que, dans les « principes de bonne administration », les officiers des affaires civiles doivent d'abord « apprendre à faire abstraction de la nationalité du peuple (qu'ils) administre(nt)... Les principes d'une bonne administration sont les mêmes pour tous les pays et pour tous les peuples ».
Les affaires civiles doivent essentielle ment aider à la poursuite de la guerre et fournir les matériaux disponibles, selon les ressources du pays.


A la fin de 1943, des Français sont invités par les Britanniques pour des conférences à Wimbledon ; leurs auditeurs sont très frappés de l'intérêt qu'ils pourraient avoir à appliquer des lois françaises déjà connues des populations. L'exemple de la Corse est aussi un utile sujet de réflexion (25).


Mais, alors que les Britanniques sont toujours partisans de l'accord avec le CFLN, Washington ne cesse de dire qu'il faut que les troupes alliées aient les pouvoirs d'une armée occupante. Bien que le général Eisenhower finisse par être autorisé à entrer en contact avec le représentant à Londres du comité d'Alger, sous réserve de n'exclure aucun autre groupe, le secrétaire d'Etat Hull confie qu'il est de plus en plus partisan d'une occupation totalement militaire (26).


Telle que les cours et manuels permettent de l'imaginer, l'administration militaire alliée, même sous sa forme atténuée avec les bureaux d'affaires civiles, n'aurait pas eu le poids psychologique nécessaire pour soutenir le ralliement et la coopération des populations de la France occupée. Une tentative de mise en pratique aurait probablement justifié le mot de Géraud Jouve, directeur de Radio:Brazzaville: les Allemands peuvent changer la devise de leurs ceinturons, AMGOT mit uns !


Paradoxalement, le prestige du général de Gaulle est renforcé dans la Résistance métropolitaine quand ses démêlés avec les Alliés sont partiellement révélés par ses délégués. Les hommes de la délégation générale en profitent pour rappeler la nécessité d'une unité très solide si l'on veut que des Français résistants aient une chance de défendre leur point de vue pour l'administration du pays libéré.


Seuls les diplomates maintenus « en état de tension chronique » se plaignent de méthodes qu'ils jugent trop cassantes ; un gaulliste fervent les accusera de « prendre la fermeté pour de la provocation ».

(24)  Bulletin de renseignement n°17, 5/5/1944, Washington
(25)  Rapport du commissaire Stefanini à Pierre Laroque, 9/11/1943. L’esprit des cours est dans la ligne des accords de Québec sur l’utilisation maximale de l’administration locale dans les pays non ennemis (22/8/1943)
(26)  Les réticences britanniques viennent aussi de ce que Londres pense aux zones où les alliés n’iront pas avec des troupes importantes.


Les chevaux de Troie de la France Combattante


C'est grâce au patient travail mené en France en 1943 et 1944 que le gouvernement provisoire de la République française (GPRF), constitué le 3 juin 1944, peut défier les Alliés de trouver sur le sol français des responsables non vichyssois qui récuseraient l'autorité du général de Gaulle et du gouvernement d'Alger. Toutefois, la technique du débarquement laisse prévoir des poches entre le littoral et la ligne de front. Quand leur largeur se limite à la zone de combats, l'autorité militaire y exerce naturellement toutes ses prérogatives ; mais les responsables français veulent que leurs représentants soient à même de sauvegarder tous les intérêts français dès que les zones libérées couvriront une étendue qui permettra la vie de « l'arrière ». La bataille de l'administration doit être gagnée sur le terrain et deux opérations, l'une militaire, l'autre civile, y parviendront.


La MMLA


La Mission Militaire de Liaison Administrative avait été créée pour faciliter les relations des commandements militaires avec les autorités civiles et veiller à la remise en place de l'administration ainsi qu'à la solution des problèmes de la population.


Si elle préserve la souveraineté française et le contrôle politique, la MMLA est un pas en direction des Alliés qui ont alors un projet d'affaires civiles confiées à un général français sous la responsabilité du commandement allié qui garderait un droit de veto jusqu'aux élections libres.


L'état du personnel au 16 mars 1944 est de 412 personnes. La préparation est sanctionnée par un examen sérieux : écrit avec 2 sujets d'ordre administratif (dont 1 à traiter en anglais), des questions d'ordre militaire et un thème anglais ; oral avec 2 épreuves d'anglais (1 d'anglais militai re), 1 d'histoire ou géographie, 1 d'organisation administrative de la France, 1 sur le ravitaillement et 1 sur les transports (27).


L'accent est donc mis ici encore sur l'efficacité technique. Mais le grand mérite de la MMLA est de faciliter une meilleure compréhension entre Alliés et gaullistes.


Claude Hettier de Boislambert, chef de la MMLA, aide beaucoup à ce rapproche ment des points de vue (28) . La MMLA obtient des amendements au manuel général des civils affairs : au § 19 les suspensions et nominations se font par l'intermédiaire de la MMLA ; au § 26 les officiers de liaison restent sous les ordres des autorités militaires françaises ; au § 39 les autorités françaises sont informées par la MMLA des mesures que les Alliés souhaitent voir adopter (mais qu'ils n'imposent pas directement) ; au § 46 — au lieu d'une action directe — il y a action par les Français sous la responsabilité des autorités françaises que le SHAEF aura désignées .


La MMLA publie d'autre part deux précis sur la France qui sont moins loin des réalités que les zone handbooks : ainsi pour la Bretagne, on cite Pierre Loti et non Renan, en rappelant les particularités par ville.


C. de Boislambert est plus écouté qu'un autre parce qu'il a été en 1939-1940 officier de liaison auprès du général Morgan qui est alors adjoint du général Eisenhower, responsable de l'organisation matérielle du débarquement et qui le soutient pour faire comprendre au SHAEF le caractère indispensable d'une présence française auprès des troupes alliées.


Au moment du débarquement le général de Gaulle juge inadmissible la proclamation d'Eisenhower et écrit au gouvernement : « Faute d'un accord avec les Alliés, (la MMLA...) ne pourrait servir qu'à cautionner par sa présence l'AMGOT »(29).  Il Interdit donc que plus de vingt officiers français partent avec les Alliés et demande que la MMLA soit employée « sous les ordres exclusifs des autorités civiles et militaires françaises » ; mais cette position d'attente est adoptée alors que quatre-vingts hommes de la MMLA sont déjà partis pour la France .


Sur place, le GPRF affirmera d'autre part la primauté de l'autorité civile.

 

(27) Rapport Boislambert du 15/3/1944
(28)  Né en 1906, il est commandant en 1940, directeur adjoint du cabinet du Général puis chef de la MMLA à dater du 30/8/1943
(29)  Brouillons de manuscrits du Général de juin 1944. Alors que la proclamation Eisenhower demande de suivre ses ordres, de Gaulle suggère « les ordres de l’autorité française qualifiée ».

La mission de F. Coulet


Pendant son séjour à Londres, en juin 1944, le général de Gaulle estime qu'il est nécessaire de nommer un commissaire de la République pour la région de Rouen. Il l'installe lui-même en France libérée.


Au GPRF certains redoutent que la décision demandée au conseil « soit mal appréciée par les Alliés ». Mais le décret est signé par le Docteur Queuille.


F. Coulet a une bonne expérience des problèmes susceptibles de se poser puis qu'un décret l'a nommé dès le 24 novembre 1943 directeur au Commissariat à l'intérieur, « chargé de la préparation administrative de la Libération » .


En Normandie, si l'accueil des populations est satisfaisant, il faut que les Alliés acceptent aussi cette prise de pouvoir de fait.


L'équipe Coulet comprend six chargés de mission dont Pierre Laroque et G. de Courcel. P. Laroque connaît bien l'organisation des « civil affairs » et va pratiquer une politique d'accords tacites que les Etats-Unis toléreront. Sa première proclamation, le 15 juin, appelle les populations à aider les Alliés et signale qu'il exerce dans la région « les droits de la souveraineté française ». Dès le 16 juin, il donne une conférence de presse en anglais et montre aux journalistes que l'administration française existe sans être un facteur de désordre. Le 19 juin, le général Lewis déclare au commissaire que les Alliés acceptent sa présence « provisoirement » en attendant les instructions de leurs gouvernements . Mais généralement les Britanniques acceptent mieux cette installation dont le général Montgomery a été avisé dès le 14 juin.


Pour éviter des divergences, le SHAEF a interdit les discussions au niveau des unités territoriales. Mais sur place, les responsables alliés trouvent que les Français font preuve « d'efficacité et d'initiative » et constatent qu'ils ont quatre officiers des civil affairs là où un serait suffisant.


Le général Lewis dira ensuite que Coulet a été « extrêmement soupçonneux » des intentions alliées mais que lui et l'administration française n'auraient pas pu être plus coopératifs dès lors qu'on évitait toute suggestion d'empiétement sur les droits de la souveraineté française.


La « fausse monnaie » est l'objet du seul différend vraiment grave que Coulet, sur place, et Kœnig régleront de facto. L'opinion des officiels américains est qu'une monnaie française donnerait un degré de reconnaissance au CFLN. C'est pour l'éviter, après avoir pensé aux dollars « à cachet jaune », employés en Afrique du Nord et déconseillés par les Britanniques, que Washington accepte l'utilisation d'une monnaie française sous réserve d'émission contrôlée par le Commandement suprême. Les billets portant « émis en France » — mais pas la « République française - Trésor public » demandé par P. Mendès France — sont distribués aux unités militaires de débarquement sans procédure d'achat au CFLN (30).

 

Jean Monnet, toujours soucieux d'efficacité immédiate, ayant donné son accord pour une utilisation en cas d'urgence , les troupes commencent à s'en servir en Normandie ; la population accepte mais, très vite, s'en débarrasse en payant ses impôts.

 

Le GRPF réagit vivement et ne reconnaît « aucune valeur légale aux vignettes qui ont été mises en circulation sans son avis » ; il dénonce les conséquences graves possibles en France devant ce désaccord manifeste et les Américains signalent des émissions de radio « passablement hystériques » .


La situation s'aggrave parce que F. Roosevelt a l'impression qu'on veut lui forcer la main en refusant la monnaie complémentaire ; il menace d'utiliser les dollars spéciaux qui feront baisser le franc par création d'un marché noir (31).  Du 16 au 26 juin, 128.350 francs d'impôts sont réglés en « fausse monnaie » tandis que les banques en reçoivent aussi 54.845 francs. Le 26 juin au soir, les Alliés sont informés que le commissaire de la République réunit le lendemain les percepteurs pour leur ordonner de refuser cette monnaie. Des pressions sont envisagées au niveau du général Kœnig avec menace de change au taux de 500 F pour 1 livre (au lieu de 200) et menace d'obligation de régler les fournitures en dollars ou en or.


Le 27 juin, un accord secret est passé ; les Français ne discréditeront pas la monnaie complémentaire et les Alliés rembourseront en billets de banque français. Il semble que cet accord ait été fait par la volonté de Kœnig ; F. Coulet déclare qu'il était contre et qu'ensuite le général de Gaulle a regretté cette concession.


La modération de Coulet aide à la détente franco-alliée . Pour les rapports avec les comités de libération, Coulet obtient la venue en mission de Mme Aubrac qui vient stimuler et orienter l'action pour le rétablissement des municipalités .


La seule difficulté qui demeure en juillet, c'est de convaincre les maires et fonctionnaires « qu'il est possible de discuter (avec les Alliés), qu'il est même parfois nécessaire d'opposer des refus en présence de... demandes incompatibles soit avec la souveraineté française, soit avec des nécessités économiques ou sociales » (32).


Si F. Coulet réussit à s'imposer au point que le ministre anglais qu'il a refusé d'aller voir lui demande audience au commissariat, il sent bien qu'en l'absence d'accords officiels, il ne parvient jamais avec les Américains qu'à « des ententes imparfaites sur des points de détail et qui paraissent continuellement révocables »(33) .

 

(30) La situation était embrouillée par les négociations engagées avec le CFLN qui, craignant de manquer de coupures, avait commandé aux Etats-Unis pour 50 milliards de francs de billets, en cours d’impression depuis février 1944, à raison de 5 millions de coupures par jour. Tandis que Coulet partait avec deux cantines de billets (100 millions trouvés à Cherbourg couvrirent en fait ses besoins), P. Mendès France précisait le point de vue français à M. Morgenthau : « Nous étions informés de votre intention d’utiliser en France un billet militaire (…des modifications de son aspect ont été faites après nos protestations). Mais le désaccord subsistait sur la question de l’autorité émettrice. La participation de nos représentants à des discussions sur les modalités techniques était motivée par notre conviction qu’un accord politique interviendrait avant le débarquement (… pour l’opinion ces billets militaires sont) la traduction concrète d’une mésentente profonde. »

(31)  Message à Churchill du 12/6/1944
(32)  note de P. Laroque, 19/7/1944
(33)  Télégramme Coulet 1031 du 9 août et note du 26 juillet

Les accords de débarquement


Ils consacrent la victoire de la souveraineté française. La lenteur des Alliés à reconnaître la réalité du GRPF et la réussite de son administration démentent ceux qui affirment que « le peuple français, engagé dans la Résistance pour une libération nationale avec un contenu social, se trouv(e) (au débarquement) en présence de forces militaires alliées énormes, apportant dans leurs fourgons de Gaulle et son appareil d'Etat bourgeois ».


C'est à la rapidité de sa mise en place que l'administration du GRPF doit son succès. La lutte ne s'est alors pas tant déroulée ni avec la Résistance, ni même avec Vichy qu'avec les Alliés. Malgré le curieux étonnement d'un diplomate qui juge qu'il s'agissait de gagner la guerre et non de savoir qui aurait le pouvoir en France, cette préoccupation domine évidemment au gouvernement (34).

 

Le protocole secret signé à la conférence de Moscou en 1943 était proche des vues de Washington : l'autorité suprême reste au commandant en chef ; si les relations avec Vichy ne peuvent avoir d'autre but que la liquidation, ne sont exclues des emplois que les personnes qui ont « volontairement (wilfully) » collaboré avec l'ennemi ou  « délibérément » agi d'une manière hostile à la cause alliée. Le commandant en chef doit faire de son mieux pour tenir la balance égale entre les groupes politiques français favorables à la cause alliée. Ce protocole est visiblement peu favorable au CFLN et à l'exercice de l'autorité par ses délégués (35) . Les Etats-Unis, affirmant leur volonté de ne pas « imposer » le CFLN par les baïonnettes, entendaient que tous leurs interlocuteurs français s'engagent à ne rester que provisoirement au pouvoir . Des projets étonnants continuent donc à surgir : triumvirat Léger-Chautemps-G. Bonnet ou comité national des corps élus (L. Eynac-H. Ducos-Mazé et le général Revers) . Le président Roosevelt déclare, le 20 mai 1944, qu'il ne changera pas d'attitude faute d'un certificat lui attestant que de Gaulle représente le peuple français . Toute la propagande qui prouve le haut degré de confiance des Français — au moins des résistants — en de Gaulle n'est accueillie qu'avec scepticisme . Une double négociation est engagée (36). Face à la méfiance américaine, le CFLN demeure impavide et le général de Gaulle déclare : « Soyez certains que les Français n'accepteront... qu'une administration française. Par conséquent, cette question est tranchée d'avance » . Sûr de sa force : « il y a nous ou bien le chaos », le CFLN peut aussi s'appuyer sur le sondage qui affirme sa représentativité pour 70 % des Français (90 % des résistants ; 52% des neutres).


Après le débarquement, la négociation franco-britannique reprend grâce au sou tien de Eden qui espère que Roosevelt ne voudra pas se trouver seul contre deux après l'accord Londres-Alger. Cet accord est prêt le 30 juin pendant que de toutes parts des mises en scène sont fabriquées ; G. Boris définit cette atmosphère comme un mélange d'opéra-bouffe avec un peu de tragédie grecque. Sans partir du projet français, les Britanniques sont allés aussi loin que le leur permettait la froideur persistante de F. Roosevelt que W. Churchill entendait ménager en ne menant que des pourparlers officieux . Le voyage du général de Gaulle aux Etats-Unis, du 6 au 10 juillet, permet aux Américains de voir dans le président du GPRF un homme d'Etat responsable et non un dictateur mégalomane. Ces contacts et le succès visible des nouveaux administrateurs français en Normandie puis en Bretagne dénouent la crise.


La reconnaissance, en juillet, du CFLN comme autorité de facto, conduit à l'échange de lettres entre les généraux Eisenhower et Koenig, le 25 août 1944. Mais si les termes sont plus réservés que dans l'échange des notes Eden-Massigli du même jour, les memoranda adoptés sont les mêmes. Dans les accords signés par Massigli et Eden, la France a obtenu des améliorations sur plusieurs points. Ainsi, le texte anglais ne prévaut pas en cas de litige ; l'autorité du commandant militaire allié est parfois reconnue mais dans les limites de l'autorité « nécessaire » et non de l'autorité « suprême ». Bien des dispositions vont au-delà de celles qui figurent dans les accords avec d'autres pays européens : Belgique, Norvège, Pays-Bas. Le 25 août au soir, Hervé Alphand explique à la BBC le sens de ce traité qui exprime, selon lui, « la volonté des nations signataires — et nous savons que telle est aussi la politique de nos amis soviétiques — d'assurer, aussi rapidement que possible, " le retour de la France à sa place historique parmi les nations " » :

 

«... Trois grands principes dominent l'esprit de ces accords : tout d'abord, la présence des forces alliées sur le sol de la France alliée ne peut évidemment porter atteinte à la permanence de la souveraineté française que le gouvernement provisoire de la République a la charge d'exercer. C'est à ce gouvernement qu'incombe la responsabilité des tâches, dans tous les domaines, de l'administration civile depuis la nomination des fonctionnaires, la promulgation des décrets ou des règlements, jusqu'à l'émission des billets de banque nécessaires pour faire face aux besoins des armées, de l'Etat ou des particuliers.


En second lieu, le gouvernement provisoire de la République reconnaît qu'il est in dispensable de donner au commandant en chef interallié tous les pouvoirs dont il a be-soin... Enfin, les dispositions des accords qui viennent d'être signés tendent toutes à diriger et à coordonner l'aide que les autorités et la population françaises apportent aux for ces alliées sur le territoire de la France ». (37)

(34) tout usage de moyens de paiement en monnaies étrangères » ; pour la participation française, selon les Alliés au contraire : l’administration civile est « sous l’autorité suprême du commandant en chef », le commandant et ses délégués « nommeront ou confirmeront dans des fonctions temporaires les fonctionnaires français et le personnel judiciaire. Leur choix dépendra uniquement de l’efficacité et de la loyauté à la cause des Alliés. » Des officiers de liaison français seront consultés autant que possible. Ainsi la liberté des militaires reste totale. Toutefois, au niveau des affaires civiles , il y a un désir de conciliation et de travail en commun qui apparaît dans les contacts entre P. Laroque et le général Lee. Mais ce dernier ne propose pour la section française des « civil affairs » qu’une participation de 12 officiers français  pour 22 Américains et 22 Britanniques.
(35)  Le titre du protocole reste le titre américain Civil affairs for France alors que la proposition britannique était : Schéma de base pour l’administration de la France libérée.
(36)  Jean Monnet s’attache à Washington surtout aux négociations économiques sans s’opposer à la notion américaine d’accords pratiques négociés entre autorités militaires. P. Viénot traite avec Londres où l’intransigeance française sur les questions de souveraineté  est acceptée dès lors qu’on respecte les impératifs militaires (note du 11/9/1943). Le 9/4/1944, le secrétaire d’Etat Hull admet que le CFLN « exerce le pouvoir pour établir la loi et l’ordre sous le contrôle du Commandant en chef allié ». Mais le général Eisenhower se voit interdire de négocier un accord avec le seul CFLN malgré sa certitude que des « difficultés immenses se dérouleront »
(37)  Emission à la BBC « Les Français parlent aux Français » 21h30


Ces accords sont dans l'esprit du projet français du 30 août 1943 et dans une ligne que les Britanniques avaient acceptée assez vite. Pour les Etats-Unis, par méconnaissance de l'évolution de l'opinion en France, par les erreurs d'une propagande et d'une contre-propagande déchaînées, il aura fallu qu'ils voient dans la France libérée l'accueil fait au gouvernement provisoire et à ses représentants pour qu'ils se résignent à des accords militaires. Dans la perspective des rapports franco-alliés, la mise en place de l'administration française, son efficacité ne sont pas négligeables.


Même s'il l'espère provisoire, le président Roosevelt ne peut plus considérer le CFLN comme un expédient. Avec ténacité le comité a réussi à devenir la seule force représentative de la France. Le communiqué de Washington, après la signature, affirme que le CFLN ne sera traité comme l'autorité de fait qu'aussi long temps qu'il sera soutenu dans le pays. Mais le GRPF est sûr de sa force symbolique et attend sans hâte qu'on veuille bien en le reconnaissant, le 23 octobre 1944, « l'appeler par son nom ».

L'organisation des aides réciproques


Après la signature des accords de débarquement, le 25 août 1944, tous les problèmes des relations franco-alliées ne sont pas résolus. L'application des textes se révèle difficile, particulièrement pour la définition de la notion de butin de guerre. L'aide américaine à la France représente toutefois un appui considérable. Pour les forces armées, cette aide s'élève à 2.294 millions de dollars de novembre 1941 à septembre 1945. Pour le ravitaillement, de janvier 1943 à novembre 1944, 175 millions de dollars sont employés, dont 114 remboursés immédiatement par la France Les importations sont moins importantes que prévu : 220.000 tonnes de ravitaille ment pour les six premiers mois pour un plan initial de 700.000 tonnes et 585.000 tonnes de charbon au lieu de 915.000 tonnes prévues (38).

 

Avant le rétablissement des chemins de fer en novembre 1944, les Américains ont réglé leurs problèmes de communication par le système des routes nationales mises à sens unique (Red Ball Highways) pour le ravitaillement des troupes. Sur 1.125 kilomètres, en roulant 20 heures sur 24 grâce à 756.000 litres d'essence quotidiens, les camions transportent 61.914 tonnes par jour. La tâche de l'administration française est alors de veiller à ce que le public ne ralentisse pas les convois par des manifestations de sympathie .


Malgré le maintien des Allemands dans les ports de l'Atlantique, les difficultés sont abolies grâce à la capacité de manipulation atteinte dans les ports artificiels et les mouillages abrités de Normandie . L'intense activité alliée permet l'emploi de nombreux chômeurs français : 16.000 dans la région de Nancy en mars 1945 .


Le mémorandum numéro un des accords d'août relatif aux questions administratives et juridiques est assez détaillé, mais le ministre de l'Intérieur n'organise pas sa diffusion avant le 17 octobre 1944. Tous les CRR ne bénéficient pas comme le commissaire de Rennes du projet d'accord de juin avec en plus — pour les passages litigieux — les textes possibles (texte franco-britannique, projet américain, contre-projet Hoppenot-Alphand). Les officiers américains donnent par ailleurs l'impression de ne pas se soucier des textes ; les directives de leur haut commandement leur permettent pratiquement l'emploi de toutes les réquisitions effectuées par les Allemands s'ils jugent que les nécessités militaires l'exigent :

« ...Les Allemands réquisitionnent habituellement toutes les fournitures utilisables dans une région quelconque avant de l'abandonner. En usant de votre droit d'employer ces fournitures, vous devez, dans la mesure... où cela sera possible, laissera la disposition des autorités françaises le matériel de transports, les vivres, les matériaux de construction qui auraient été réquisitionnés par les armées allemandes ou qui leur auraient été remis par contrainte et dont vous n'auriez pas besoin pour la poursuite des opérations militaires » .

Le texte est suffisamment vague pour permettre de garder un maximum de réquisitions et c'est ce qui arrive un peu partout.


Quelques autorités françaises ont d'abord des difficultés de langage : un Commissaire de la République se demande pourquoi il est M. le Commissionnaire (Mr. Commissioner) et un autre cherche qui peut être le général Advertising (advertising general !) (39) . Mais très rapidement, il y a dans toutes les régions des responsables capables de travailler en anglais avec les services des affaires civiles. En se référant aux accords obtenue en Normandie par l'équipe de F. Coulet, et avec l'aide de la MMLA, l'abdication de prérogatives essentielles (justice, emploi, sécurité) est évitée. Il est toutefois évident que des négociations locales multiples contreviennent à l'autorité du ministre des Affaires étrangères et du gouvernement (40). Les commissaires de la République préfèrent d'ailleurs que les refus qu'ils veulent opposer aient le poids d'une décision nationale .


Le 12 septembre 1944, veille de la suppression des attributions civiles des délégués militaires de zone nord et sud, le gouvernement institue une délégation aux relations interalliées sous l'autorité du ministre des Affaires étrangères. François Coulet, ancien commissaire de la tête de pont de Bayeux, est nommé à la tête de la délégation, le 13 septembre, et dis pose d'un service de 40 personnes. La délégation doit régler les incidents et faciliter les contacts des Alliés avec les administrations françaises. Dans ce travail, F. Coulet, qui est sûr d'être soutenu par le général de Gaulle, cherche à faire comprendre aux administrations qu'il faut tenir tête aux Alliés et qu'il n'y a aucun compte à rendre à n'importe quel brigadier allié.

 

(38)  De 1945 à 1947, la France a reçu deux milliards de dollars de crédits sur les douze prêtés à l’Europe
(39)  un général américain félicita bien Yves Farge pour le sens français de la publicité qui avait permis de donner des noms de vins à des villages de la vallée du Rhône !!
(40)  Les circulaires du 23/12/1944 et du 13/6/1945 rappellent la compétence exclusive du Quai d’Orsay. Le rappel suggère une mauvaise observation des règles tant dans les provinces qu’à Paris.

Un service d'aide aux forces alliées est rattaché d'autre part au ministère des Finances. Les commissaires de la République et les délégations régionales AFA peuvent accepter les commandes alliées jusqu'à concurrence de 50.000 francs (100.000 en février 1945) ; ils doivent autrement en référer à Paris en indiquant s'il est possible de satisfaire les demandes « sans apporter de troubles à la pour suite des activités civiles » (41) . Certaines régions n'ont pas d'Alliés à aider ; c'est le cas pour celle de Poitiers, sauf des fournitures de cognac et quelques réquisitions. Par contre le Nord et l'Est de la France font face à des demandes importantes. Dans la région de Lille, les ordonnancements AFA passent de 3.233.000 francs en novembre 1944 à 15.424.000 en décembre et à 59.219.000 en janvier 1945. Dans la région de Nancy les prestations au titre de l'AFA pour 1944 se montent à 100 millions de francs. Pour cette même région et le département de la Moselle, les ordonnancements effectués d'octobre 1944 au 31 juillet 1945 s'élèvent à 939.187.482 francs dont 442.260.704 pour la main-d'œuvre française et 139.260.704 pour la fourniture de produits industriels.
Au total l'aide française en fournitures et services représente, selon les sources américaines, 868 millions de dollars.

Les principaux problèmes des services AFA sont les réquisitions immobilières, les livraisons de matériaux. Les commissaires de la République font entendre à ces services les sempiternels reproches pour leurs relations directes avec Paris. Celui de Nancy obtient de signer le courrier mais uniquement si cette procédure n'entraîne pas de retard . En février 1945, le ministre de l'Intérieur rappelle solennellement le rôle de « coordination et de contrôle général » des commissaires de la République et des préfets en matière de prestations françaises aux Alliés. Mais le ministre, reprenant le sens d'une lettre du général de Gaulle, réaffirme surtout l'autorité du gouvernement et sa souveraineté absolue pour autoriser toutes tractations et cessions (42) :

 

« ...Il appartient au gouvernement français de fixer le montant des prestations qu'il est en mesure de consentir, dans l'état actuel des ressources nationales. C'est à lui seul, qu'incombe la décision en la matière et cette souveraineté ne saurait souffrir aucune atteinte... Des éléments importants des ressources ou du potentiel économique français ont été mis à la disposition du commandement allié sans décision collective du gouvernement, seul qualifié, cependant, pour statuer en la matière. C'est ainsi que les autorités alliées se sont fait concéder l'exploitation de plusieurs de nos voies ferrées, avec l'utilisation d'une notable partie de notre matériel roulant. Elles ont obtenu de la même manière la disposition d'un certain nombre de nos installations portuaires et ont implanté leurs services sur plusieurs de nos bases navales ou aériennes. Elles bénéficient de prestations importantes en matières premières et, notamment, en charbon. Elles ont passé des commandes à des entreprises françaises pour l'exécution de programmes de fournitures destinées à l'armée anglaise ou américaine. Elles ont directement recruté de la main-d'œuvre.


Dans certains cas les mesures dont il s'agit ont été le résultat d'initiatives prises unilatéralement par des commandants d'unité ou chefs de service alliés, sans que les autorités administratives françaises aient cru devoir s'y opposer. Parfois, ce sont ces autorités mêmes, à l'échelon municipal, départemental ou régional, qui ont cru pouvoir négocier de telles attributions... Il ne saurait vous échapper que ces errements portent atteinte à la souveraineté nationale et à l'intérêt français... le gouvernement est seul à même de juger dans quelles conditions doit être fournie et aménagée la participation de la France avec ses hommes et ses ressources à la lutte contre l'ennemi... ».

 

(41)  Par la circulaire du 27/2/1945 du Ministère de l’Economie nationale, il est décidé que les commissaires de la République doivent fournir un relevé mensuel  donnant le nombre de commandes, le montant total en francs, la quantité des principales matières premières fournies par les Français et les Alliés.
(42)  Lettre du général de Gaulle à A.Tixier, 2/2/1945 et circulaire aux CRR et préfets, 5/2/1945, n°262- cab.confidentiel.

La crise pour l'Alsace


C'est pour la défense de Strasbourg que le général de Gaulle déclencha la dernière grande crise franco-américaine en territoire métropolitain.


L'Alsace ne devient front militaire qu'en novembre 1944. Après un rapide voyage dans l'Est du 7 au 12 septembre, le Commissaire de la République, C. Blondel, réside donc à Paris pendant que Maître Rebourset, ancien bâtonnier du barreau de Metz, prend les fonctions de préfet de Moselle. Le commissaire de la République commence en septembre à recruter son personnel sous contrôle du ministre de l'Intérieur, qui exige une répartition poli tique équitable. M. Blondel arrive à Strasbourg le 27 novembre 1944 avec les 23 collaborateurs que les Alliés ont bien voulu laisser passer.

 

La situation militaire laisse aux Alliés une grande latitude et en décembre 1944, il faut douze jours pour obtenir un visa allié permettant de se diriger vers Metz ou Strasbourg. En janvier 1945, le CRR de Nancy signale que les fonctionnaires ci vils ne peuvent dépasser Lérouville. Les refus alliés, le manque d'empressement des fonctionnaires à s'installer définitivement dans cette zone dangereuse, empêchent la remise en marche normale des administrations. Les chefs de service ne rejoignent pas leurs postes ou repartent après quelques jours ; ceux qui restent se heurtent aux Alliés : ainsi le Town- Major de Metz se montre discourtois pour le préfet de Moselle. Les Alliés se sentent en pays germanique et en situation d'hostilité ; le CRR doit leur rappeler que les Alsaciens ne sont pas des Allemands.


Si le CRR d'Alsace a des consignes très dures pour s'opposer aux Alliés, le centralisme explique son absence au plus fort de l'affaire de Strasbourg. Le 2 janvier 1945, il est à Paris avec son secrétaire général aux affaires économiques pour régler des problèmes de loyers en Alsace. C'est à cette date que le haut commandement allié annonce le repli des armées hors de la Basse-Alsace. Le Comité de défense nationale français du 23 décembre 1944 a interdit tout ordre d'évacuation et n'a prévu le repli en cas d'invasion que pour les personnes spécialement menacées. Un exode dans le froid se révélerait catastrophique et cette conviction a d'ailleurs conduit le préfet des Ardennes à bloquer les routes. Mais, en Alsace, le directeur du cabinet du CRR décide le repli des administrations publiques dans les Vosges ; le 3 janvier 1945, à 13 h, un camion part avec des employés et les archives et un train emporte trois milliards vers Nancy. A 15 h, l'ordre de repli est annulé, mais la population est très troublée, malgré les appels au calme lancés par haut-parleurs dans la ville puis dans la presse du 4 janvier, jour du retour de C. Blondel. L'absence imposée au CRR par la centralisation n'a sans doute pas facilité l'apaisement des esprits.


Sur le plan militaire, c'est au général de Gaulle qu'est revenu le rôle de faire fléchir les Alliés. Il a multiplié les démarches entre le 30 décembre 1944 et le 3 janvier 1945 avant de se rendre chez le général Eisenhower à Versailles. Il souligne que « le sort de Strasbourg est d'une extrême importance morale » et que les armées « sont faites pour servir la politique des Etats » . La force de sa détermination, les menaces au sujet des transmissions alliées en France produisent leur effet, même si localement le repli a été commencé (à Wissembourg, les Américains se sont repliés en faisant sauter les ponts et sans avoir prévenu le sous-préfet, ce qui impose aux responsables résistants le maintien sur place).


La crise de Strasbourg marque le fossé entre les Etats-Unis et le gouvernement provisoire. En Alsace, les Américains ne comprennent pas la population et le numéro du journal des soldats, Stars and stripes, paru le 3 janvier 1945 à Strasbourg, dé nonce la facilité des Alsaciens à décrocher et accrocher les drapeaux suivant les événements militaires. Selon le général Eisenhower, le grand émoi français repose sur des considérations politiques, « sur le sentiment et non sur la logique ou le bon sens » .

 

Les autres points de friction


L'intransigeante défense des droits français par le GPRF provoque quelques cri ses après le débarquement. Le comporte ment de certaines unités américaines est un autre motif de tensions. Les trois quarts de la France sont en « zone de l'intérieur » dès le 24 octobre 1944; 11 départements y sont rattachés le 24 avril 1945 et l'ensemble du territoire en juillet 1945. Mais, avant même cet établissement officiel dans tous les droits du gouverne ment provisoire, Marseille et Dijon, qui sont comme Grenoble dans la zone des 11 départements théoriquement sous responsabilité alliée jusqu'en juillet 1945, sont administrées sous le contrôle effectif de la France dès l'automne 1944.


Les atteintes aux prérogatives du gouvernement français sont essentiellement le fait des troupes en opérations. Le commissaire de la République à Nancy entend le général américain qui arrive le premier lui déclarer : « Vous n'êtes pas du tout obligé de suivre le général de Gaulle ; si vous croyez qu'un autre gouvernement peut faire l'affaire, nous sommes tout prêts à étudier la question ». Les directeurs de tous les services régionaux sont soumis à un feu de questions avant que les Alliés admettent l'efficacité des nouveaux responsables. Les Américains gardent une phobie de l'espion et les agents chargés de rétablir les lignes téléphoniques sont tirés à vue ; dans certaines zones, le CRR ne peut se déplacer que dans une voiture américaine.


Dans la région de Marseille, le CRR reçoit d'insistantes offres de service « à chaque incident ou difficulté » ; à Nice, les Américains ne cessent de maintenir l'ordre que lorsque le deuxième préfet se porte garant de la sécurité. L'insistance alliée diminue au fil des semaines lors que la bonne marche des services est certaine ; toutefois les missions civiles sont maintenues en France et vont se livrer à des observations de l'économie nationale.


En janvier 1945, l'ambassadeur américain répertorie les griefs français : réquisitions, poches de l'Atlantique, manque d'égards ; pour J. Caffery, la mentalité française est marquée par les privations physiques et les humiliations morales . Le rang reste la grande préoccupation du général de Gaulle. Le président s'irrite de voir le drapeau américain flot ter sur la préfecture de Rennes en août 1944 ; à Toulouse, il exige que le colonel Hilaire, Anglais responsable de réseau, quitte la France immédiatement. Cette attitude très ferme, ou du moins ce qui en est publiquement perceptible, est admise par l'opinion : dès la clandestinité, 81 % approuvent sa position face aux Alliés (10 % sont contre et 9 % sans opinion). En mars 1945, son refus d'aller voir Roosevelt à Alger est approuvé par 70% des Français contre 18% (77 et 13 dans les campagnes, 67 et 18 dans les villes, 64 et 27 à Paris) . Malgré le nombre élevé de « sans opinion », deux sondages de l'IFOP montrent que les Américains ont l'image la moins favorable : en novembre 1944, 44 % de Parisiens jugent leur aide politique insuffisante (35 % pour les Anglais et 21 % pour l'aide de l'URSS) ; en janvier 1945, 56 % des Français jugent l'attitude américaine envers la France non satisfaisante.


Dans les régions, les commissaires de la République sont priés de garder une attitude très réservée face aux Alliés. Le CRR d'Orléans sera rappelé à l'ordre pour avoir été à un dîner du major commandant la Normandy base qui a des activités dans deux départements de sa région . Cette attitude de froideur a ses inconvénients mais elle aboutit également à un nouveau slogan au temps de Truman : « Pour l'amour de Dieu ! évitons une nouvelle bagarre avec de Gaulle ! » .


Les Français ne parviennent que difficilement à faire admettre que la France n'est pas « occupée ». Selon les régions et la proximité des quartiers généraux alliés, les relations varient : dans le Centre et le Sud-Ouest, seuls les observateurs économiques sont remarqués. A Marseille, les services fonctionnent normalement mais R. Aubrac doit intervenir pour défendre les travailleurs locaux jugés paresseux et que les Alliés veulent remplacer par des prisonniers italiens .


De la Normandie à l'Alsace, les blocages de stocks alimentaires d'origine française réquisitionnés par les Allemands sont la source de litiges permanents. La notion de butin de guerre est floue à souhait et à Bayeux, à Brest, dans les régions de Laon et de Nancy, de nombreux blocages sont signalés. En octobre 1944, A. Tixier demande que la question soit étudiée spécialement par F.Coulet . L'historien de la 3e armée américaine a rappelé des problèmes de ce type dans les zones de Montargis et Bar-le-Duc ; s'il note la bienveillance du CRR de Nancy et du préfet de Moselle (enseignant à Harvard en 1936-1937), il souligne leur défense vigoureuse des intérêts de leurs administrés .


Après le 25 novembre 1944, les commissaires de la République auraient dû décider seuls de la répartition du butin de guerre en province. Mais la délégation aux relations interalliées leur fait retirer les dotations des formations et établissements militaires ; des négociations directes entre Alliés et militaires français sont instituées pour éviter des retards qui permettraient aux Alliés de vider les dépôts .


La population s'irrite de la désinvolture des troupes au repos et de la brutalité des ordres. En Bretagne, Concarneau, Le Guilvinec et Audierne sont paralysés par l'interdiction faite aux pêcheurs de dépasser vingt-cinq miles autour de la pointe de Penmarch. La mesure, signalée par le CRR le 31 décembre 1944, provoque une intervention de F. Coulet et la décision est rapportée le 23 janvier 1945. Mais le pro blème se pose aussi aux Sables-d'Olonne où les pêcheurs chôment faute de pouvoir sortir la nuit ; pour accélérer le règlement, Paris autorise le CRR à négocier sur place : l'absence d'autorité alliée importante l'en empêchera . Les principaux griefs français sont des accusations sur l'insuffisance de l'équipement des troupes françaises et de l'aide économique, le traitement des prisonniers allemands. Dans toutes les régions, les plaintes sont nombreuses pour le « trop bon traitement » des prisonniers .


Le nombre des officiers des affaires civiles (à Paris, 136 officiers et 220 hommes) favorise l'espionnage économique et politique.


Les démarches directes auprès des entreprises françaises sont nombreuses. A Orléans, les établissements financiers reçoivent des visites d'enquêteurs et les services des affaires civiles contactent directement les services administratifs qui résistent moins que les commissariats. A Strasbourg, le CRR constate à son arrivée que les archives du gauleiter ont déjà été en grande partie enlevées par les Américains. A Clermont, le CRR signale trois officiers alliés « peu encombrants mais relativement curieux ». Dans la ré gion de Toulouse, les besoins des usines à gaz sont l'objet d'un intérêt particulier. Le CRR de Bordeaux remarque une activité alliée spéciale dans la zone de Hendaye et sur toute la frontière espagnole. Des questionnaires hebdomadaires sur la vie économique sont envoyés aux industriels de différentes régions ; d'autres listes de questions sur les CDL et les FTP apparaissent en mai 1945 dans la région de Bordeaux, en juillet dans celle de Rouen.


La présence des troupes alliées soulève les problèmes de toute armée en campagne ; la prostitution clandestine, les agressions se multiplient. Mais le commande ment allié refuse l'affectation de maisons de tolérance à ses soldats malgré des vœux en ce sens des CRR de Nancy et Marseille ; dans la région de Nice et Cannes, ces questions sont graves puisque les centres de repos reçoivent de 7 à 10.000 hommes par semaine à partir de février 1945 . Les autorités alliées n'hésitent pas à sévir et il y a des pendaisons d'auteurs de viols, en présence des familles des victimes. Mais la nervosité s'accroît au fil des mois ; en octobre 1945, un sergent de la police militaire tire sur la voiture de R. Wybot, directeur de la DST, qui roule vite et ne veut pas s'arrêter.


Cette dégradation des rapports répète ce qui a pu être observé en Loire-lnférieure, en 1918-1919. Les plaintes concernaient alors la dégradation des routes, la brutalité et l'importance des réquisitions, le comportement de certains soldats. Les reproches de 1945 sont sensiblement les mêmes. La situation est suffisamment mauvaise en juin 1945 pour que le ministère des Finances patronne la création d'une association « Comité français de bienvenue aux armées alliées ». Le comité va lutter contre la campagne de la presse des Etats-Unis qui se plaint de l'accueil hostile et des prix du marché noir. Des réceptions sont organisées, des bons d'achat attribués aux permissionnaires qui bénéficient aussi de ristournes de taxes.


Au niveau des responsables, c'est toujours la reconquête du rang de grande puissance qui motive les démarches. L'efficacité de l'administration nouvelle ren force la position du GPRF et le commandement allié sait qu'il n'a pas de troubles à craindre sur ses arrières. Pour l'ambassadeur de France à Washington, les seules difficultés en 1945 sont les affaires d'Aoste et de Stuttgart ; il n'y a « rien du point de vue intérieur français » . Malgré les progrès, le général de Gaulle ne peut oublier la longue série de crises depuis Saint-Pierre et Miquelon. Si la Belgique et les Pays-Bas trouvent que le retrait des troupes alliées s'opère avec une hâte excessive (125), la France estime au contraire que le repli est lent et elle témoigne de son impatience.


Dès le départ de son action à la tête de la France Libre, le général de Gaulle avait décidé qu'il parlait au nom de la France et, en avril 1942, il rappelait qu'elle avait pris « depuis 1.500 ans l'habitude d'être une grande puissance ».


Cette attitude fut jugée d'une prétention extravagante par les dirigeants américains. « Trop pauvre pour pouvoir se courber », le chef de la France Combat tante a préservé le patrimoine moral et matériel de la nation. La présence de la France à la signature officielle des armistices, son siège permanent au conseil de sécurité de l'ONU, nous semblent découler de sa fermeté sans laquelle Paris n'aurait sans doute été que la capitale d'un Etat satellite des vainqueurs.


Il n'y a pas sans doute que des diplomates à avoir jugé que parfois la fermeté devenait de la provocation. Pour Jean Mon net, « aux yeux de ceux qui subissaient ses fières revendications, de Gaulle semblait moins intéressé par la conduite de la guerre que par son rôle dans l'après-guerre ». Mais si le chef des Français libres s'affirmait sans transiger, c'était pour que, dès lors qu'il serait reconnu comme représentant des intérêts français par les puissances alliées, la légitimité de son pouvoir et des revendications qu'il présentait au nom de la France fût établie. L'opinion n'a pas toujours apprécié les réflexes qui ont joué pour le Val d'Aoste, l'occupation de Stuttgart par le général de Lattre, la rencontre avortée d'Alger avec le Président Roosevelt. Cependant, en juin 1945, et même si leurs assemblées consultatives n'y ont guère été associées, les Français se retrouvent à 73 % pour approuver cette orientation d'intransigeance. Ils pressentent la justesse de l'intuition gaulliste. Une nation ne peut pas espérer que ses alliés, même bienveillants, prennent toujours en considération ses intérêts fondamentaux. Elle doit être prête à lutter pour les faire prendre en compte, même si elle n'envisage pas de quitter un camp idéologique auquel la lient des choix de société. C'est assurément avec les Etats-Unis que la France Libre a eu les relations les plus tendues C'est sans doute en pensant aux difficultés de ces rapports que l'Assemblée nationale constituante, le 6 novembre 1945, a déclaré la gratitude de la nation au général de Gaulle pour avoir assuré la continuité de la souveraineté française, non seulement sur les champs de bataille mais aussi les cabinets diplomatiques.