Dossiers thématiques

Le CNR après Caluire


Guillaume Piketty

Le CNR après Caluire, Espoir n°135, juin 2003

 

Le 27 mai 1943, les représentants de huit mouvements (1), six partis politiques (2) et deux syndicats (3) se réunirent au 48 rue du Four, à Paris, sous la présidence de Jean Moulin, pour former le Conseil national de la Résistance (CNR). Ce jour-là, par le truchement de ces dix-sept hommes, la Résistance intérieure française unifiée apporta officiellement son soutien au général de Gaulle. Trois jours plus tard, le chef de la France Combattante s'envola pour Alger. Le 31 mai, fort de l'appui de l'Armée des ombres, il entama des pourparlers avec le général Giraud et, partant, avec les Alliés. Le 3 juin, après de rudes négociations, les deux généraux signèrent l'ordonnance instituant sous leur présidence conjointe le Comité Français de Libération Nationale (CFLN). Après avoir triomphé sur le territoire métropolitain, la nécessité d'unification l'avait donc emporté sur les dissensions et les rivalités intestines. Le 9 juin cependant, le général Delestraint, chef de l'Armée secrète (AS), fut arrêté à Paris. Le 21 juin à Caluire, Jean Moulin tomba à son tour aux mains des Nazis. Moins d'un mois après l'apothéose de la rue du Four, le résultat du patient travail d'unification et de coordination mené de main de maître par les envoyés de la France Combattante fut alors remis en cause. Après Caluire en effet, la Résistance intérieure française s'efforça de s'affranchir de la tutelle gaullienne. Ces velléités d'autonomie durent finalement céder le pas devant les impératifs de la Libération puis du rétablissement de la légalité républicaine. Durant quatorze mois cependant, le CNR fut l'instrument politique, et quelquefois davantage, d'une tentative d'émancipation dont l'opiniâtreté n'eut d'égal que la variété des expressions.

Au début du mois de juillet 1943, la Résistance intérieure avait plusieurs raisons de construire son autonomie vis à vis du CFLN. En premier lieu, le houleux printemps précédent, durant lequel l'action de Jean Moulin avait été fortement contestée, à Londres comme en France (4) avait laissé des traces. Nombre de chefs de mouvement, en particulier de zone nord, n'avaient accepté qu'à contrecœur la participation de partis politiques au Conseil national de la Résistance. Pour la majorité des responsables de la Résistance intérieure, cette présence des partis répondait à un impératif tactique visant à renforcer le général de Gaulle face au général Giraud et, plus encore, aux Alliés. Ils considéraient cependant que le CNR ainsi composé n'avait pas vocation à devenir l'instance exécutive de la Résistance, ni non plus une sorte de parlement réduit et clandestin. La question de la direction et de la conduite de l'Armée secrète avait également provoqué de durs affrontements entre le couple Moulin/Delestraint et certains chefs de la Résistance intérieure, en particulier les responsables du mouvement Combat. La tentative effectuée par des membres de Combat d'établir des rapports privilégiés (5) avec l'antenne des services secrets américains à Berne en mettant en place en Suisse une « délégation » de la Résistance intérieure avait achevé d'envenimer un contexte déjà compliqué (6). Par ailleurs, après la capitulation allemande à Stalingrad et les succès alliés en Afrique du nord, la libération semblait à beaucoup nettement plus proche. Première conséquence, le débat entre les tenants d'une action immédiate contre les troupes allemandes et ceux qui estimaient plus sûr, et plus efficace à terme, d'attendre les journées de la Libération pour lancer l'insurrection prit alors une acuité supplémentaire. L'afflux massif dans l'Armée des ombres des nouvelles recrues fuyant le Service du Travail obligatoire (STO) acheva de le rendre brûlant. En outre, seconde conséquence, certains responsables de la Résistance intérieure commencèrent à envisager très sérieusement l'après-Libération. Dans cette perspective, forts de la légitimité conférée par leur action clandestine au service de la libération du pays, ils pensèrent de plus en plus à s'exprimer haut et fort au sein du chapitre qui aurait à décider des destinées de la France à la Libération.

 

(1) Claude Bourdet pour Combat, Eugène Claudius-Petit pour Franc-Tireur, Pascal Copeau pour Libération-Sud, Roger Coquoin pour Ceux de la Libération, Charles Laurent pour Libération-Nord, Jacques Lecompte-Boinet pour Ceux de la Résistance, Jacques-Henri Simon pour l’Organisation Civile et Militaire, Pierre Villon pour Le Front national.
(2) Georges Bidault pour Le Parti Démocrate Populaire, Jacques Debû-Bridel  pour La Fédération Républicaine, Joseph Laniel pour L’Alliance Démocratique, André Le Troquer pour La SFIO, André Mercier pour Le PCF, Marc Rucart pour Le Parti Radical-Socialiste.
(3) Louis Saillant pour La CGT et Gaston Tessier pour La CFTC
(4) Voir le chapitre « La fronde » p. 350-399 dans Jean Moulin, le rebelle, le politique, le résistant de Jean-Pierre Azéma , Paris, Perrin, 2003
(5) Echanger des renseignements contre le versement de fonds
(6) Sur « l'affaire suisse », voir notamment Daniel Cordier. Jean Moulin. La République des catacombes. Paris, Gallimard, 1999, p.350-357.


Les responsables de la Résistance intérieure en mal d'autonomie décidèrent alors de saisir l'occasion que leur fournissait la catastrophe de Caluire. Une fois disparue la rude férule de Moulin, il n'eurent de cesse de ne pas s'en laisser imposer une autre. Le manque d'expérience de Claude Bouchinet-Serreulles, nouvellement arrivé en France et censé assumer au pied levé l'intérim de Moulin, leur facilita la tâche. Plus encore, et pour reprendre les mots mi-figue mi-raisin de Georges Bidault, « l'oracle » demeura muet pendant presque tout l'été. Autrement dit, le général de Gaulle et ses services laissèrent Claude Bouchinet-Serreulles quasiment sans instructions. Fort du soutien de la Résistance intérieure acquis au mois de mai, et tout à ses difficultés face à Giraud et aux Alliés, Charles de Gaulle considéra vraisemblablement le suivi de la Délégation et, plus généralement, de la Résistance intérieure comme moins prioritaire. Plus prosaïquement, l'homme du 18 juin devait être peu soucieux de solliciter l'accord de Giraud, co-président du CFLN, pour tout ce qui concernait l'Armée des ombres. L'automne 1943 accentua encore la tendance. Sur le territoire métropolitain, la rivalité entre envoyés du CFLN (7) fut un signe fort donné aux responsables des mouvements. Nul doute que l'arrestation du secrétariat de la Délégation générale et la saisie de trois valises de courrier, le 25 septembre, n'arrangea pas les choses. En novembre 1943, la nomination de trois chefs historiques de la Résistance intérieure, Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Henri Frenay et François de Menthon au CFLN et la création d'une Assemblée consultative provisoire comprenant 52 représentants de la Résistance intérieure sur 84 membres confortèrent probablement la Résistance intérieure dans sa conviction du rôle qu'elle aurait à jouer et donc dans son souhait d'autonomie. De son côté, Charles de Gaulle, seul président du CFLN depuis le début du mois d'octobre, se trouvait à la tête d'un véritable État-bis et pouvait légitimement estimer avoir moins besoin du soutien unanime d'une Résistance intérieure unifiée qu'au printemps précédent.

Jean Moulin, rappelons-le, cumulait les responsabilités de délégué général du CFLN en France, de président du CNR, et de président des MUR et du CCZN. Il avait également joué un rôle prépondérant dans la désignation des responsables de l'AS. Après Caluire et en quelques semaines, l'édifice qu'il avait patiemment construit se lézarda. Dès juillet 1943, le colonel Dejussieu (Pontcarral), de Combat, fut désigné comme chef d'état-major de l'Armée secrète en zone sud. Simultanément, le Comité de coordination militaire de zone nord fut recréé, sous la présidence du colonel Touny de l'OCM. Plus grave encore, certains responsables de la Résistance intérieure tentèrent d'en finir rapidement avec le CNR pour réduire à néant les prétentions des partis politiques. Dès le début du mois de juillet 1943, Ceux de la Résistance, Combat et l'Organisation civile et militaire mirent sur pied un Comité central des mouvements de Résistance (CCMR) regroupant les huit mouvements siégeant au CNR. Ce nouveau comité (8) créa ou coiffa six commissions, dont notamment le NAP (9), la Commission des désignations administratives (10), le Comité d'action contre la déportation (11) ou encore le Comité d'action immédiate élargie qui, le 29 décembre 1943, devait donner les Forces françaises de l'Intérieur (FFI) censées regrouper toutes les forces paramilitaires de la Résistance. Par ailleurs, la question de la succession de Moulin à la tête de la délégation générale attendit d'être traitée pendant près de deux mois. Ce n'est qu'à l'extrême fin de l'été 1943 que le préfet Emile Bollaert fut nommé Délégué général. Enfin, à la fin du mois d'août, le Conseil national de la Résistance porta Georges Bidault à sa tête. Le président du CNR n'était donc plus le délégué général du CFLN, mais un homme issu de la Résistance intérieure, élu par ses pairs sans qu'Alger ou Londres ait pu émettre le moindre avis. En d'autres termes, si la Délégation générale continuait de contrôler les mouvements de fonds, les liaisons aériennes et les services radio, elle avait dû composer avec les chefs de la Résistance intérieure sur le point politiquement essentiel de la présidence du Conseil national de la Résistance.

Malgré ses efforts, le CCMR qui ne représentait que huit mouvements de Résistance et qui, de surcroît, se trouvait en butte à la méfiance des partis politiques clandestins ne parvint pas à s'imposer. A partir de mars 1944, cette instance qui avait voulu centraliser la coordination de l'action de la Résistance intérieure cessa de se réunir. On notera au passage que les Mouvements unis de Résistance (MUR), qui, entre-temps, avaient repris à leur compte le projet initial de coordination en y intégrant des mouvements jusque-là exclus des instances résistantes et en limitant l'influence des partis politiques, ne réussirent pas beaucoup mieux. Si, le 15 janvier 1944, ils créèrent effectivement le Mouvement de libération nationale (MLN) auquel adhérèrent les mouvements Résistance, Défense de la France et Lorraine, ils ne parvinrent à obtenir le soutien ni des autres grands mouvements de la zone nord ni du Front national. En d'autres termes, la tentative par les mouvements de prendre en main, seuls et en rassemblant toutes leurs forces, l'ensemble de la Résistance intérieure fit long feu.

Tel ne fut en revanche pas le cas du Conseil national de la Résistance. C'est en tenant le rôle d'instance politique de la Résistance intérieure que le CNR commença par surnager face au CCMR. Pour éviter de multiplier les réunions plénières, à la fois lourdes à organiser et très dangereuses, il se dota d'un bureau de cinq membres tous issus des mouvements (12) qui siégea tout l'hiver, une à deux fois par semaine, en présence de Jacques Bingen. Par ailleurs, entre mars et mai 1944, tous les organes civils et militaires dépendant du CCMR lui furent progressivement rattachés. En d'autres termes, si Charles de Gaulle et Jean Moulin avaient surtout vu le CNR comme un embryon de représentation nationale, les chefs des mouvements participant au Conseil le considérèrent de plus en plus comme un organe exécutif dont le Bureau était le directoire de la Résistance. De fait, et tout en demeurant envers et contre tout fidèle au CFLN puis, à partir du 3 juin 1944, au Gouvernement provisoire de la République française (GPRF), c'est-à-dire sans jamais remettre fondamentalement en cause la légitimité des instances algéroises (13), le CNR ne cessa pas de jouer sa propre partition. A partir de février-mars 1944, en sorte de prélude à l'insurrection nationale programmée pour la Libération, il multiplia les appels à l'action militaire immédiate par opposition aux consignes émanant d'Alger et de Londres d'attendre le jour J. Il n'hésita pas non plus à manifester ses divergences avec le CFLN à propos de l'organisation et du commandement de l'Armée secrète ; pour lui en effet, ces responsabilités devaient revenir au Comité d'Action de la Résistance (COMAC) (14); pour Alger, il n'en était pas question, le Comité militaire national clandestin devant se limiter à des fonctions d'inspection et de contrôle. Enfin et peut-être surtout, le Conseil national de la Résistance n'eut de cesse de s'imposer au plan politique. Après avoir proclamé dans un manifeste daté du 14 juillet 1943, qu'il assumerait «les responsabilités de gérant et d'organe provisoire de la souveraineté nationale (15)», il se posa dans sa déclaration du 26 novembre 1943 comme la « seule autorité authentiquement française constituée sur le sol de la patrie » (16). Surtout, le 15 mars 1944, il adopta un « programme d'action de la Résistance à tonalité révolutionnaire et anticapitaliste portant la griffe communiste qui sera (it) un des textes de référence de l'après libération, au point de rejeter dans l'ombre la Déclaration du général de Gaulle du printemps 1942 » (17).

 

(7) Pierre Brossolette revenu en France pour installer Emile Bollaert dans ses fonctions de délégué général, d'une part, Jacques Bingen et Claude Bouchinet-Serreulles, respectivement président du comité directeur de la Résistance de zone sud et président du comité directeur de la Résistance de zone nord.

(8) Dont, notons-le, Claude Bouchinet-Serreulles, sut se montrer assez habile pour prendre la présidence dès juillet 1943.
(9) Commission de noyautage des administrations publiques.
(10) Présidée par Michel Debré, elle devait proposer des noms de fonctionnaires capables de prendre le relais de l'administration de Vichy à la Libération
(11) Qui devait s'occuper de l'aide aux réfractaires du STO.
(12) Georges Bidault, président, Maxime Blocq-Mascart (OCM), Pascal Copeau (ex Libération-sud devenu MUR), Louis Saillant (CGT) et Pierre Villon (Front National).

(13) D'autant moins d'ailleurs que les résistants de la base, les « soutiers de la gloire », continuaient à réclamer l'union de toutes les forces résistantes et ne prêtaient guère attention aux querelles qui pouvaient se dérouler au sommet.
(14) Qui lui fut rattaché le 13 mai 1944 et qui était chargé à la fois de coordonner l'action immédiate et d'organiser les FFI.
(15) Manifeste du Conseil de la Résistance en date du 14 juillet 1943.
(16) Déclaration du Conseil de la Résistance en date du 26 novembre 1943.
(17) Jean-Louis Crémieux-Brilhac. La France libre. De l'appel du 18 juin à la Libération. Paris, Gallimard, 1996,  p. 757. Sur ce véritable « programme commun de la Résistance », on ne saurait trop conseiller de lire Claire Andrieu. Le programme commun de la Résistance. Des idées dans la guerre. Paris, Les Éditions de l'Érudit, 1984.

 

La préparation de la Libération porta un rude coup aux velléités d'autonomie du CNR. La liste des commissaires de la République, préfets et secrétaires généraux provisoires (18) fut en effet arrêtée à Alger, sans d'ailleurs que soit accordée une quelconque priorité aux chefs locaux de la Résistance intérieure. Plus encore, à la veille du débarquement, au cas où les communications seraient interrompues, c'est au Délégué général du CFLN, Alexandre Parodi, que furent confiés les pouvoirs de mutation et de nomination de ces responsables administratifs. Si le statut des Comités départementaux de la Libération (CDL) fut bien adopté par le CNR, il n'en avait pas moins été élaboré par Francis-Louis Closon, chargé de mission de la Délégation générale. Surtout, il ne fut valide que parce qu'entériné par le Comité d'Alger. Enfin, ce dernier eut également la haute main sur la nomination puis le commandement des délégués militaires nationaux et régionaux qui contrôlaient la répartition de l'armement fourni par les anglo-saxons, la planification de l'action militaire au jour de la Libération, les services radio et les liaisons.


A la fin de l'été 1944, les impératifs du rétablissement de la légalité républicaine achevèrent de reléguer le Conseil national de la Résistance au second rang. A peine revenu à Paris, le général de Gaulle signifia en effet aux membres du CNR qu'il n'était plus question qu'une instance parallèle au Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) joue un rôle effectif. De fait, sur un certain nombre de décisions aussi symboliques que politiques telles que par exemple le décret de dissolution des FFI, le CNR ne put que constater sa faible audience et son très relatif pouvoir d'influence. Coincé entre les velléités d'autonomie des grandes organisations de la Résistance et la logique étatique de Charles de Gaulle et du Gouvernement provisoire qui comptaient bien rétablir l'ordre républicain le plus rapidement possible, sans parler des tentatives communistes de faire de lui l'ébauche d'un contre-pouvoir au général de Gaulle après la disparition du régime de Vichy, le Conseil national de la Résistance dut ainsi rapidement rentrer dans l'ombre. A la fois symbole de l'union résistante et acteur important de la tentative d'émancipation de la Résistance intérieure face au CFLN puis au GPRF, il avait joué un rôle aussi essentiel qu'original dans le processus d'unification de l'Armée des ombres. Ce faisant, il avait remarquablement contribué à surmonter les ferments de possible guerre civile. En d'autres termes, comme l'affirma Charles de Gaulle quelque vingt années plus tard :


« Sans le CNR, il n'y aurait pas eu une Résistance, il y aurait eu des résistances. A la Libération, il n'y aurait pas eu un peuple rassemblé, mais un peuple éclaté. » (19)

 

(18) Qui devaient prendre possession des ministères au moment de l'insurrection, en attendant l'arrivée du GPRF
(19) Alain Peyrefitte. C'était de Gaulle tome I. Paris, Éditions de Fallois - Fayard, 1994, p.143.