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Les demoiselles de Gaulle
Sonia Eloy
Les demoiselles de Gaulle *, Espoir n°100, janvier 1995
* Conférence prononcée le 28/5/1994 à Bayeux
Ceci est un grand moment pour moi. Je suis profondément émue de me retrouver aujourd'hui à Bayeux cinquante ans après le débarquement de juin 1944.
Bayeux est une ville symbole.
Bayeux est une ville magique, miraculeusement préservée des terribles bombardements qui ont précédé et accompagné le débarquement des troupes alliées, dévastant les villes et les villages de Normandie. Mes souvenirs de cette époque lointaine en temps, mais très vivace en pensée, sont enveloppés dans un grand nuage, nuage de poussière omniprésent qui nous obligeait à porter sur le visage, en guise de foulard, un morceau de parachute américain en soie.
Partout où nous sommes allées, de Bayeux à Carentan, à Sainte-Mère-Eglise, Montebourg, Pont-Hébert, Saint-Lô, Mortain, la poussière chargée d'odeurs de pourriture, de brûlé ou de mort voilait le vert des prés où l'on voyait parfois les cadavres des vaches, gonflées, énormes, les pattes en l'air. Elles ressemblaient à d'énormes baudruches gonflables; des jouets d'enfants pour géants maléfiques.
Le 25 juin nous avons débarqué à Ver-sur- Mer, situé sur le Gold Beach britannique. Nous, c'était la section féminine de la MMLA. Notre rôle, nous occuper des civils et des réfugiés. Nous étions 60 ; nos équipes composées de 4 filles devaient être affectées aux Détachements des Civils Affairs américains et britanniques chargés des camps de réfugiés. Nous étions également aptes à servir d'intermédiaires et d'interprètes entre les autorités civiles françaises (fonctionnaires, maires, résistants, prêtres...) et les militaires alliés. Nous venions pour la plupart des Volontaires françaises, la section féminine des FFL créée par le général de Gaulle en août 1940 à Londres et qui après la libération de Paris se transformera en AFAT. Beaucoup sont venues de France, souvent au prix de multiples dangers, d'autres d'Angleterre, des Colonies et de nombreux pays étrangers. De toute origine sociale, culturelle et raciale, elles avaient en commun l'amour de la France, le désir de participer à la libération de leur pays, l'enthousiasme de la jeunesse et une admiration et un dévouement total au général de Gaulle. C'était un ciment formidable qui surmontait toutes les différences. A Londres et ailleurs, dans diverses zones de combat, nous étions affectées à des postes à tous les échelons ainsi que des combattants. Nous servions dans les armées de Terre, de l'Air et de mer. Après une formation militaire dans les ATS anglais (armée féminine britannique), nous devenions secrétaires, téléphonistes, interprètes, chiffreuses, plantons, chauffeurs, assistantes sociales, infirmières, cuisinières, serveuses, etc. Pendant le Blitz, nous desservions des batteries de DCA et certaines d'entre nous étaient affectées au BCRA (2e Bureau FFL) et envoyées en France comme agents de liaison, radio, enseignantes en chiffre et en plastiquage auprès de la Résistance intérieure. Ainsi, 6 d'entre nous furent parachutées en France occupée quelques semaines avant le débarquement.
La MMLA fut créée par le général de Gaulle en octobre 1943. Elle était chargée de la restauration de l'administration française au fur et à mesure de la libération du territoire. Ceci provoqua le conflit bien connu entre le Gouvernement provisoire d'Alger et les alliés qui voulaient imposer l'AMGOT.
Pour gagner leurs galons, les membres de la section féminine, au nombre de 150 environ, ont suivi un entraînement théorique (cours et examens) administratif et militaire, (le même que les hommes), et parallèlement un training britannique très poussé. Destinées à nous occuper de camps de réfugiés civils, nous avons effectué des stages variés dans les hôpitaux, les crèches, les jardins d'enfants, les usines (Ford), etc. Aux mois de mars et d'avril, les officiers sélectionnés furent envoyés au camp français de Camberley situé à une soixantaine de kilomètres au sud de Londres où le training continua : leçons de conduite (auto, camions, chenillettes, motos), de tir (pistolet, fusil, stenguns), marches interminables de jour et de nuit. En fin de journée, nous assistions à des conférences sur la situation et les conditions de vie en France. Les orateurs étaient soit des officiers alliés, soit des agents de la résistance fraîchement arrivés de France.
Le débarquement
A partir du 4 juin, tous les officiers de liaison hommes (environ 800) et notre section furent consignés à Camberley. Lorsqu’arriva la grande nouvelle du débarquement le 6 juin, nous étions suspendus aux postes de radio. Les rumeurs pessimistes couraient... Les nouvelles des premiers jours étaient très mauvaises. Le temps était affreux (on s'en rendait d'ailleurs bien compte), les pertes énormes, la défense allemande très forte, les têtes de pont que l'on regardait sur les cartes d'Etat-major bien fragiles. L'atmosphère était lourde... Certains disaient que nous allions être rejetés à la mer sans tarder et que le retour du bâton allait être terrible... Les jours passèrent, les têtes de pont s'établirent puis s'agrandirent et on connaît la suite.
Quant à nous, nous pensions rester des mois à Camberley avant de mettre le pied en France (le général Eisenhower avait déclaré que les femmes ne débarqueraient pas en France avant trois mois), la consternation régnait et le training devenait de plus en plus rébarbatif.
Vers la mi-juin après la visite historique du général de Gaulle à Bayeux, notre section fut convoquée à la salle de réunion. Sur l'estrade se trouvait un aréopage d'officiers supérieurs français, anglais et américains (enfin on avait besoin de nous, nous allions servir à quelque chose) et l'on nous annonça que nous allions partir très bientôt pour la Normandie. Après de nombreux discours, mises en garde, surtout dans le domaine de la sécurité (défense de tenir un journal, ni noms ni adresses en France, pas d'appareils photos), un général américain nous précisa que les Allemands considéraient toujours les Français libres comme des terroristes et que si ils étaient prisonniers, ils subiraient le même sort que les Résistants, c'est-à-dire l'exécution ou la déportation et qu'il fallait que chacune d'entre nous se porte volontaire pour être embarquée.
Il avait été décidé d'envoyer dès le mois de juin la section féminine parce que l'afflux de réfugiés chassés des villes et des campagnes par les bombardements et par les troupes allemandes ralentissaient dangereusement l'avance des armées alliées. Le commandant alliés, obnubilé par la crainte de l'arrivée de troupes fraîches allemandes en provenance du Nord de la France ou du front de l'Est cherchait à avancer au plus vite.
Le camp de transit principal établi près de Cherbourg était appuyé par des camps relais, les forward Transit Camps situés le plus près possible d'un front fluctuant. Nos équipes furent affectées aux Détachements d'Affaires civiles de la US Army et de l'armée britannique qui géraient les Forward Transit Camps (camps de transit avancés).
Le 26 juin :D+ 20
Nous avons quitté Camberley vers 5 h du matin, entassées dans plusieurs camions de l'armée, suivies d'un camion contenant nos bed-Rolls (gros rouleaux de canevas contenant un lit de camp et des couvertures) et des petites valises individuelles. Nous avons rejoint une gare proche, pris un train, chargé et déchargé quatre fois dans des directions différentes (la sécurité et le secret) et abouti à Newhaven sans savoir où nous étions. Après avoir défilé le long d'un quai bondé de troupes et de matériel en attente et bordé de files ininterrompues de bateaux de débarquement, nous avons embarqué sur un LCI (qui me semblait très petit). On s'est empilé et on nous a distribué du thé et des biscuits. Enfin, à la tombée de la nuit, nous avons pris la mer. J'ai eu la chance de passer la nuit sur le pont. Nous étions en mer depuis peu lorsque le jeune officier de marine britannique qui commandait le bateau m'a invité à m'asseoir à côté de lui. Il m'a parlé du D-Day, et, après un certain temps, tombant de sommeil, il m'a demandé tout en me donnant quelques explications de piloter le bateau. Au début, j'étais anxieuse (pensant aux mines) mais c'était tellement excitant de traverser la mer vers la France aux commandes d'un bateau de débarquement que cela m'a vite passé. Le ciel était clair, on voyait les étoiles et les vagues blanches qui éclataient sur l'étrave... C'était grisant. Le jour s'est levé doucement et je voyais une ligne grise bordée de noir, la côte. L'officier avait repris le gouvernail avec une tape amicale sur le dos good girl. Soudain la peur m'envahit en pensant aux périls qui nous attendaient et surtout à l'idée que je ne serai pas à la hauteur... L'Anglais dû sentir mon anxiété et marmonna dans sa pipe : The worst is before, you'll see when in action no problem - Just keep busy (Vous verrez, quand vous serez en action, pas de problème, le pire c'est l'attente). Comme il avait raison !
Nous avons débarqué sur la plage de Ver-sur-Mer dans une assez grande confusion, un filin s'étant pris dans les hélices et les dernières à quitter le LCI dont moi devaient patauger dans l'eau. Sur la plage, jonchée de débris de tanks, de jeeps, de camions et bordée des triangles des défenses anti-invasion allemandes, le Beach Commandes nous attend. Un barbu, en tricot bleu marine, la pipe à la bouche vitupère contre le commandant allié et le général de Gaulle qui lui envoient une bande de filles en lieu et place de 60 officiers de liaison masculins. Après une vive discussion avec notre commandant, le capitaine Claude de Rothschild, le beach Commander se calme et admet qu'il n'est pas plus difficile de faire monter 60 femmes dans les camions qui attendent non loin que 60 hommes. Nous décrochons les gamelles que nous portons toujours à la ceinture et les marins nous servent du thé bouillant. C'est délicieux car il fait froid à cette heure matinale. Un jeune officier britannique s'approche de notre groupe, un bouquet de fleurs bleu blanc rouge à la main (Où l'a-t-il donc trouvé ?). C'est émouvant, c'est le lieutenant Michael Foote qui nous accueille ainsi. Qu'est-il devenu ? Nous ne le saurons pas.
Nous montons dans les camions et par tons pour Bayeux. La ville grouille de civils et d'uniformes et il y a des drapeaux partout. Nous sommes étonnées et soulagées de ne pas trouver de destructions (on ne savaient rien en débarquant, ni sur notre destination ni sur l'évolution de la tête de pont). Casquées, la figure couverte de poussière, on ne nous reconnaît pas à l'entrée de la ville mais, en arrivant au centre, un petit garçon grimpe sur le camion, nous voit, voit nos insignes et crie : « Ce sont des femmes soldats, des Françaises. « Les passants entourent les camions, on crie « Vive de Gaulle », « Vive la France », les mains se tendent... Les camions se dégagent difficilement et les conducteurs rouspètent. Finalement, nous descendons au Petit séminaire, qui est tout sauf petit (Aujourd'hui ce bâtiment abrite la tapisserie de la reine Mathilde). La cour est en friche et encombrée de détritus et de meubles cassés, alors qu'une statue de la Vierge Marie nous contemple du haut des marches. Nous recevons l'ordre de nettoyer les lieux, qui comme tous les endroits, châteaux ou casernes que nous occuperons par la suite et récemment abandonnés par la troupe allemande, sont dans un état de saleté indescriptible. Tandis que nous manions le balai et la serpillière, d'autres construisent un grand four à l'extérieur, à l'aide des pierres et des briques que nous trouvons : ce sera notre cuisine. A la nuit tombée, nous nous installons dans plusieurs pièces du premier étage préalablement vidées et nettoyées. Les lits de camp sont mis côte-à-côte et nous y dormons bien malgré le grondement permanent de l'artillerie.
Trois événements ont marqué mon court séjour à Bayeux : ce fut d'abord une visite au sous-préfet, Monsieur Triboulet. J'accompagnais notre capitaine qui allait aux renseignements sur les problèmes concernant les civils et les réfugiés. Je me souviens que nous sommes descendues de quelques marches pour accéder à son bureau rempli de monde alors que de nombreuses personnes faisaient la queue à la porte.
Puis il y a eu la grande messe du dimanche 2 juillet à la cathédrale de Bayeux. Je fus impressionnée par l'extraordinaire atmosphère de ferveur.
Enfin, la journée se clôtura par une invitation à dîner par notre commandant, le colonel Chandon (l'adjoint du colonel de Boislambert) qui commandait toute la mission de liaison. Le dîner fut délicieux et mémorable.
Le 3 juillet au matin, je quittais Bayeux au volant de notre camionnette Peugeot, accompagnée par mes trois co-équipières. Nous étions intégrées dans un convoi militaire américain et suivions à distance réglementaire un camion chargé de couvertures et de ravitaillement. Notre destination, le château de Franqueville à Fontenay-sur-Mer, est situé non loin de Montebourg. Après avoir traversé Sainte-Mère-Eglise et Montebourg, nous arrivons à une allée de grands arbres bordée de tentes militaires (les pups-tentes) et d'énormes engins militaires qui nous mène jusqu'au perron du château. Tout autour se trouvent de nombreuses baraques et des centaines de réfugiés entassés pèle-mêle. Le GI à la porte nous interpelle. On se fait connaître. Il nous dit que le capitaine va être surpris car il n'attendait pas une équipe de filles. Des éclats de voix et des rires nous conduisent au premier étage où nous trouvons le capitaine de Détachement et plusieurs officiers dont un britannique. Le capitaine est un ex-parachutiste renvoyé de son unité (sûrement pour alcoolisme) qui pratique un langage ordurier et difficilement compréhensible. Il vitupère contre l'armée qui lui a collé 8 à 0 réfugiés et d'autres qui doivent encore arriver et contre nous qui sommes des gamines dont il n'a rien à faire... Finalement il nous envoie dans une pièce où nous déposons nos affaires et nous ordonne d'aller nous occuper des réfugiés puisque nous sommes là pour cela. Nous partons faire un tour des lieux et nous mêlons aux réfugiés qui se précipitent hors de leurs baraquements dès que la nouvelle se répand que nous sommes françaises. La majorité viennent de la région mais il y a aussi des Italiens et une centaine de femmes russes; ce sont des travailleurs de l'organisation Todt du mur de l'Atlantique. Nous tentons de les rassurer en leur disant avec un bel optimiste de néophytes que dès le lendemain tout sera organisé et qu'ils seront ravitaillés. Nous sommes étonnées de constater que c'est le manque d'informations et de nouvelles sur le déroulement des opérations qui les inquiètent davantage que les conditions matérielles. Certains pensent que les Allemands vont revenir rejeter les Américains à la mer.
Il fait nuit, il pleut toujours. Nous pataugeons dans la boue et il fait froid. Nous nous arrachons aux réfugiés tant bien que mal. Le Gi qui garde le château nous salue et souriant nous dit : « C'est rudement bien que vous soyez venues vous occuper de ces pauvres gens. Là-haut ils ne font rien. Bon courage et bonne chance. » cela nous redonne le moral et nous montons à tâtons à notre chambre où nous avons heureusement des torches et des bougies et assises en rond nous entamons nos vivres de Bayeux, un camembert et une bouteille de vin rouge, tout en élaborant nos plans pour le lendemain. Dès l'aube, nous nettoyons, regroupons, délogeons, relogeons. Aidées par des volontaires, nous construisons les feuillés, les latrines, débarrassons une immense grange qui servira de réfectoire et construisons à l'extérieur un grand four en plein air. Nous commençons le recensement sur les cartes spéciales des Affaires civiles américaines. Les GI du détachement qui sont devenus très coopératifs et obligeants nous aident à distribuer des couvertures et le matériel du camion de la veille. En fin de soirée, nous servons une soupe chaude et du pain. C'est le travail de notre spécialiste du ravitaillement et de la cuisine, Yvonne qui est partie à la maintenance de la US Army et a obtenu un bon ravitaillement.
Peu à peu le camp fonctionne. Nous organisons des jeux made in England pour les enfants. Tous les matins, je vais à la batterie voisine pour écouter les nouvelles qui sont ensuite affichées sur le tableau d'informations dressé au centre du camp avec les consignes diverses et les demandes de recherches et de renseignements. Le capitaine inspecte tous les matins les baraquements comme s'il passait des militaires en revue. Nous recevons des visites de nos chefs, le commandant Chandon et le capitaine Ford, qui nous encouragent et nous félicitent; le capitaine de Rothschild, qui nous trouve mal habillées et trop indépendantes (la pluie s'est arrêtée, il commence à faire chaud et nous avons délaissé veste et cravates).Le colonel de Boislambert menace de nous renvoyer à Londres parce que nous avons organisé une fête, revue et bal pour le 14 juillet. Il trouve cela indécent... C'est l'armée...
Le 15 juillet, nous quittons sans regret Fontenay pour Cavigny près de Saint-Lô. La ville tombe le 18 et nous sommes en première ligne. Dès notre arrivée, avec l'aide des réfugiés, nous construisons les feuillés, des douches extérieures, des abris etc. Les Allemands sont partis il y a peu de temps et on s'est battu dans les parages, tous les bâtiments et le château en témoignent. Ici, pour loger les réfugiés, il n'y a pas de baraques mais des bâtiments de fermes et des étables. Nous sommes avec le même détachement mais le capitaine a été remplacé. Le nouveau capitaine nous paraît très vieux et tatillon mais au moins il participe à l'organisation du camp. Le Détachement américain compte 10 hommes; ils sont transformés depuis les deux semaines passées à Fontenay et le départ du capitaine et travaillent activement. Le matin (Nescafé, biscuits, ration K), ils viennent à nous pour les ordres et nous avons du mal à garder notre sérieux car cela ne plaît guère au nouveau commandant. A Cavigny, camp de transit, nous vivons jour et nuit au rythme des klaxons des camions, les camions de munitions de l'armée reviennent du front chargés de réfugiés dont nous nous occupons et rechargent sur place les réfugiés de la veille pour les acheminer vers des camps plus vastes et moins exposés près de Cherbourg. Les chauffeurs sont souvent exténués et il faut aussi s'occuper d'eux. Lorsqu'arrivent les camions, ils nous faut enregistrer les réfugiés. Pour cela nous avons des cartes fournies par les Civils Affairs, celles-ci sont nos bêtes noires car elles sont trop détaillées et les caractères sont minuscules. Nous donnons à boire et à manger, puis conduisons les réfugiés dans les bâtiments de ferme. On fournit de la paille fraîche et des couvertures. Heureusement, le temps s'améliore. Les réfugiés souffrent surtout de coups de soleil et d'ampoules aux pieds. L'accueil en pleine nuit est délicat car il ne faut pas montrer de lumière.
A Cavigny, nous sommes souvent appelées pour assister les officiers américains aux prises avec des maires ou des responsables de la résistance locale. Les prêtres aident beaucoup. Vers la fin de juillet-début août, il m'arrive à plusieurs reprises de reconduire des réfugiés chez eux. Il faut obtenir des laissez-passer à l'Etat-major et c'est parfois un exercice périlleux; on s'égare facilement. Certaines maisons sont piégées, les petites routes sont souvent barrées par du fil de fer et il nous est arrivé d'entrer dans un village non libéré.
Au début août, nous apprenons avec stupeur et consternation la mort de notre chef, le colonel Chandon. Accompagné de trois de nos collègues, il a été abattu sur la route de Coutances alors qu'il venait de nous rendre visite.
A la mi-août, nous sommes loin du front, les réfugiés sont de moins en moins nombreux et nous attendons notre départ avec impatience.
Le 15 août, nous recevons l'ordre de nous rendre à Mortain, mais il nous faut patienter en route 24 heures car la ville a été reprise par les Allemands. Cette fois ci, notre camp est un monastère, la superbe abbaye de la Dame blanche. Il y a déjà des réfugiés plein la cour lorsque nous arrivons. Ici les bombardements ont été terribles et les habitants ont vécu de longues semaines dans une mine désaffectée.
La campagne de Normandie est presque terminée avec l'avance foudroyante des armées alliées et le 23 août, je reçois l'ordre de me rendre au Mans via Falaise. Nous arrivons à Paris le 25 dans l'après-midi au milieu des chars du général Leclerc et le 26, c'est la prodigieuse descente des Champs-Elysées derrière nos chefs et le général de Gaulle. On est littéralement porté par la foule et un jeune collectionneur me vole mon béret. C'est la fin de notre aventure normande, les retrouvailles familiales à Paris et le début d'une nouvelle mission vers le nord de la France et la Belgique.














