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Les jeunes engagés de la France libre


Yves Guéna

Les jeunes engagés de la France libre, Espoir n°123, juin 2000

 

Notre ami Yves Guéna a fait, le 10 mai dernier, une causerie devant les « Amis de l'Institut Charles de Gaulle », à la Maison de la France libre, rue Vergniaud sur les «jeunes engagés de la France libre ». Nous lui avons demandé, à l'occasion du soixantième anniversaire de l'Appel, d'écrire pour Espoir un article à partir de cette causerie.

 

Il se trouve que parmi les ralliés à la France libre, dans la période de juin-juillet 1940, on compte un assez fort contingent - plusieurs centaines - de très jeunes gens qui avaient quitté la France pour rejoindre l'Angleterre et qui porteront jusqu'à la capitulation allemande les armes de la France libre sur tous les champs de bataille.


Qui étaient-ils ? On les distingue d'abord par un critère géographique. Pour quitter le territoire de la métropole le 18 juin ou dans les jours suivants, il fallait être proche des côtes et trouver un embarquement. Ainsi ces jeunes gens étaient-ils pour la plupart originaires soit du Finistère, ayant profité de l'embarquement à Brest des Anglais et de la division de Norvège ; soit de la région des Landes et des Basses-Pyrénées, profitant de l'évacuation par Saint-Jean-de-Luz de la division polonaise.


Ils étaient jeunes, très jeunes, entre 17 et 19 ans, ce qui est normal. Ils n'avaient en effet aucun commandement (c'étaient des civils non encore mobilisés), ne portaient point de responsabilités dans la vie civile et n'étaient pas chargés de famille.


Ajoutons, ce qui doit être souligné, qu'ils se répartissaient entre « bacheliers et ouvriers». Ainsi les départs de Brest réunissaient des élèves de terminale ou des classes préparatoires du Lycée de Brest, ainsi que des apprentis ou de jeunes ouvriers de l'arsenal. Dans l'atmosphère de patriotisme où ils baignaient, l'amalgame ne fit point problème.

 

Posons-nous maintenant la question de savoir pourquoi ils partaient ?


On m'a souvent interpellé sur ce point, puisque j'eus le privilège d'appartenir à ce premier contingent de volontaires de la France libre. J'ai toujours spontanément répondu : « parce que je ne voulais pas rester en France avec les Boches ». Ce fut donc pour nous d'abord un réflexe, un bon réflexe.


Mais l'explication ne se limite pas là. Nous avions dans cet effondrement de juin 1940 un conviction instinctive : la guerre n'est pas finie et les Anglais vont gagner. Comment ne pas voir dans cette intuition le privilège de la jeunesse, de l'innocence ? Là où ceux qui savaient - grands chefs militaires ou hauts responsables civils - s'interrogeaient et concluaient à la défaite de l'Angleterre, ou du moins penchaient vers l'attentisme, les enfants que nous étions voyaient clair: évidemment la France n'était pas finie, l'on pouvait encore surmonter le désastre. Comment, ne pas penser à Jeanne qui, dans l'abandon des élites s'en allait voir le roi de France et lui disait : « Gentil Dauphin, c'est vous qui êtes le roi, le roi de France, allez et reconquerrons le royaume. »


Il y eut évidemment l'appel du général de Gaulle. En vérité peu de ceux-là l'avaient entendu. Moi-même, j'ai seulement su, tard dans la soirée du 18 juin, qu'un général à la radio de Londres appelait à continuer le combat. Pour la plupart, nous n'avons appris l'appel et le nom de De Gaulle qu'après avoir débarqué en Angleterre. Mais d'emblée, nous nous sommes sentis solidaires et dès que nous le vîmes - ce fut pour moi le 6 juillet à l'Olympia Hall à Londres - nous perçûmes la dimension et le caractère exceptionnel du personnage et nous lui fîmes tout naturellement allégeance, une allégeance qui ne se démentit pas de toute la guerre et pour le plus grand nombre, ne s'est jamais relâchée.


Enfin, nous passions en Angleterre avec la volonté de nous battre pour libérer la
France. Faut-il le préciser? Oui.

 

Oui, il faut le préciser et raconter, car l'aventure se passa en deux temps : d'abord, le réflexe qui entraîna le départ ; puis la réflexion qui se traduisit par l'engagement ou non.


En effet, il y eut pour nous l'heure du choix. Dans les derniers jours de juin, lorsqu'il fut entendu avec les Anglais que le général de Gaulle constituerait une force militaire sous le drapeau français, des officiers de son entourage passèrent dans les centres où nous étions regroupés pour nous proposer l'engagement dans les Forces françaises libres. Ils précisaient que pour ceux qui ne souscriraient pas cet engagement, les Anglais les rapatrieraient sur le Maroc puis sur la France. Les plus nombreux optèrent pour l'engagement dans un enthousiasme indescriptible.


Hélas, certains choisirent le retour, oui, le retour en France occupée alors qu'ils étaient dans un pays libre et qui poursuivait le combat. On sait que ce fut le cas pour la plupart des marins qui se trouvaient dans les ports anglais ainsi que pour la division de Norvège, à l'exception de l'effectif de deux bataillons de la Légion étrangère et de quelques officiers et gradés - quelques dizaines - des autres unités de cette division. Mais des jeunes aussi repartirent. N'en parlons plus. D'ailleurs personne n'en parle, et ils se sont bien gardés, eux, d'écrire leurs mémoires.


Je ne rappelle cet épisode lamentable que pour souligner que ceux qui se sont engagés l'ont fait librement, volontairement, délibérément.


Nous fûmes envoyés à l'entraînement, et dans l'année qui suivit, nous rejoignîmes les unités combattantes, c'est-à-dire, pour m'en tenir à l'armée de terre, la 13e demi- brigade, les bataillons de marche, les forces de Leclerc, le 1er Spahis, le 501 et nos groupes d'artillerie.


Tous ces jeunes gens ont fait leur devoir, au Fezzan, en Syrie, en Libye, en Tunisie, avant de débarquer en Normandie, ou en Provence pour libérer la France.


Beaucoup sont tombés en chemin, à Koufra, devant Damas, à Bir Hakeim, à El Alamein, à Ksarilane, puis dans la glorieuse chevauchée depuis les plages du débarquement jusqu'au cœur de l'Allemagne. Certains d'entre nous ont été parachutés en France, pour soutenir la Résistance intérieure et ont laissé leur vie sous la torture, dans les camps de déportation, aux pelotons d'exécution.


Oui, beaucoup sont tombés, l'âme en paix dans le rude chemin qu'ils avaient choisi, tout comme ceux de nos camarades qui avaient rejoint la marine et l'aviation.


Aucun n'a failli, tous ont fait leur devoir, fidèles à leur engagement de juin 1940.