Dossiers thématiques

Les Forces françaises libres (1940-1942)


François Broche (1)

Les Forces françaises libres (1940-1942), Espoir n°137, décembre 2003

 

Le 26 juin 1940, après que le maréchal Pétain se fut une nouvelle fois adressé aux Français pour tenter de justifier l'armistice, le général de Gaulle choisit de l'interpeller directement en ces termes révélateurs : « Monsieur le Maréchal, par les ondes, au-dessus de la mer, c'est un soldat français qui va vous parler. » Un soldat, non un politique, désireux d'apparaître en opposant ou en rival (2). Un soldat qui prend la liberté de s'adresser à « la plus haute personnalité militaire du pays ». Ainsi, le 26 juin, Charles de Gaulle se présente encore comme un soldat.


Huit jours plus tôt, c'est un soldat qui a lancé son premier appel - non à l'ensemble du peuple français, comme on le croit généralement, mais à d'autres soldats: « J'invite les officiers et les soldats français qui se trouvent en territoire britannique ou qui viendraient à s'y trouver (...) à se mettre en rapport avec moi », dit-il. Le lendemain, 19 juin, alors que les premiers volontaires se présentaient à Seymour Place, de Gaulle récidive : « Tout Français qui porte encore des armes a le devoir absolu de continuer la résistance », assure-t-il. Un porteur d'armes en temps de guerre, cela s'appelle un soldat. D'ailleurs, la brève allocution prononcée ce jour-là s'achève par cette exhortation: « Soldats de France, où que vous soyez, debout! » Il est bien question de « soldats », et non de civils.


Le 22 juin, après avoir énoncé les trois raisons essentielles qui s'opposent à la capitulation (l'honneur, le bon sens, l'intérêt national), il annonce sa volonté de « grouper partout où cela se peut une force française aussi grande que possible » : « Tout ce qui peut être réuni, en fait d'éléments militaires français et de capacités françaises de production d'armement, explique-t-il, doit être organisé partout où il y en a ». Et, une nouvelle fois, il invite les militaires des trois armes ainsi que les ingénieurs et ouvriers de l'armement à « se réunir » à lui. Ce jour-là, il va plus loin: « J'invite les chefs et les soldats, les marins, les aviateurs des forces françaises de terre, de mer, de l'air, où qu'ils se trouvent actuellement, à se mettre en rapport avec moi ».


Le lendemain, l'armistice est signé. Dans son intervention du 24 juin, de Gaulle exprime la honte et la révolte des « bons Français », mais surtout sa conviction « que l'affaire n'est pas finie, que la cause n'est pas entendue », avant de renouveler son invitation en ces termes: « Officiers français, soldats français, marins français, aviateurs français, où que vous soyez, efforcez-vous de rejoindre ceux qui veulent combattre encore. Un jour, je vous le promets, nous ferons ensemble l'armée française de l'élite, l'armée mécanique terrestre, navale, aérienne, qui, en commun avec nos Alliés, rendra la liberté au monde et la grandeur à la Patrie ». Deux jours plus tard, il affirmera: « Dans l'Empire, dans le monde, ici même, des forces françaises se forment et s'organisent ». C'était, de toute évidence, aller un peu vite en besogne, car, à cette date, très peu de gens avaient répondu à son appel - et, en particulier, aucun responsable politique, aucun diplomate, aucun chef militaire. De Gaulle, à juste titre, se sentait bien seul et l'on sait que Churchill, en le convoquant le 28 juin, lui annoncera :


« Vous êtes seul. Eh bien, je vous reconnais tout seul, en ce pays, comme chef des Français libres qui, en n'importe quel lieu, seront prêts à se joindre à vous pour soutenir la cause alliée ».
 
(1)  Historien
(2)  Avant de s’engager plus avant dans l’aventure, il a tenu à vérifier qu’il n’existe pas d’autre autorité plus qualifiée que la sienne pour remettre la France et l’Empire dans le droit chemin. Tant que l’armistice n’était pas signé, il était en effet possible d’envisager la poursuite du combat en Afrique du Nord avec l’appui des Anglais et le concours des Américains. Il sollicitera ainsi quatre généraux prestigieux : Noguès, résident général au Maroc (à deux reprises) ; Weygand, ministre de la Défense ; Mittelhauser, commandant en chef et haut-commissaire au Levant ; et Catroux, gouverneur général de l’Indochine. Seul ce dernier lui fera savoir qu’il approuvait son action.

 

La mise sur pied d'une « force française »


Le 29 août, recevant René Cassin, venu lui proposer son concours, bien qu'il n'entrât dans aucune des catégories visées par ses premières interventions, de Gaulle lui lance: « Vous tombez à pic! ». Son intention est en effet de conclure avec le gouvernement britannique, qui vient de le reconnaître, « un accord constituant la charte de la force française en voie de formation », qu'il charge son visiteur de rédiger. Bien entendu, il n'est pas question de constituer une « légion française » au sein de l'armée britannique, conception minimaliste qui ne tiendrait pas compte de la reconnaissance de De Gaulle comme chef des « Français libres ». Pour Cassin, juriste particulièrement pointu, ceux-ci seraient plutôt des « alliés reconstituant l'armée française et visant à maintenir l'unité française ». Ils incarneraient, en somme, une future armée française - ambition que Cassin incline à trouver démesurée, mais qu'il fait volontiers sienne.


C'est alors que de Gaulle lâche ce mot que Cassin juge proprement extravagant, mais avec lequel il se sent d'emblée « en communion morale »: « Nous sommes la France » (3) . L'abstention des politiques et des militaires, le silence des « proconsuls », l'effondrement politique de la métropole et, en tout dernier lieu, la reconnaissance britannique avaient tout changé : « Devant le vide effrayant du renoncement général, ma mission m'apparut, d'un seul coup, claire et terrible. En ce moment, le pire de son histoire, c'était à moi d'assumer la France ». De ce constat, il tire la conséquence immédiate et nécessaire: « Il n'y a pas de France sans épée». Cette épée, il va falloir la forger en s'appuyant sur les premiers ralliements: individus, petits groupes (notamment aviateurs et marins), débris d'unités rescapées de la campagne de Norvège, mais surtout en donnant forme à la force française qui doit être mise sur pied avec le soutien de l'Angleterre.


L'accord franco-britannique du 7 août 1940 s'ouvre sur ce constat: « Le général de Gaulle procède à la constitution d'une force française constituée de volontaires. Cette force, qui comprend des unités navales, terrestres, aériennes, et des éléments techniques et scientifiques, sera organisée et utilisée contre les ennemis communs ». Bien entendu, cette force en gestation sera équipée et armée par le gouvernement britannique, mais elle conservera, « dans toute la mesure du possible », le caractère d'une force française en ce qui concerne le personnel - en particulier, stipule l'accord, « pour ce qui a trait à la discipline, la langue, l'avancement ». L'accord réglait en outre trois questions essentielles :


1.    De Gaulle se voyait reconnaître le commandement suprême de la force française, mais il s'engageait à accepter les directives générales du commandement britannique.


2.    Toutes les dépenses engagées pour la constitution et l'entretien de la force française étaient à la charge du gouvernement britannique, mais elles étaient considérées comme des « avances », dont un accord ultérieur devait prévoir le remboursement.


3.    Enfin l'accord du 7 août réglait très minutieusement le statut des volontaires (engagement, soldes, pensions et prestations pour les familles en cas d'invalidité ou de décès, création d'un organisme civil nécessaire à l'organisation de la force française, recrutement d'un personnel technique et scientifique).


Dans l'immédiat, l'accord mettait fin aux inquiétudes des premiers volontaires, considérés par les autorités de Vichy et par l'occupant allemand de « francs-tireurs » ou de « déserteurs » et, en tant que tels, passibles de la plus sévère répression: « A partir du moment où les accords Churchill- de Gaulle furent connus, écrit René Cassin, l'incertitude tragique des volontaires fit place à un sentiment de cohésion et de sécurité morale. En se liant à une organisation nationale fermement dirigée et reconnue par l'alliée britannique, ils retrouvaient leur vraie place ». L'accord du 7 août fut complété, quinze jours plus tard, par une décision du Parlement britannique de considérer les forces françaises comme « associées ». Ainsi la solidarité franco-britannique (4)  qui avait volé en éclats lors de la signature de l'armistice, se trouvait reconstituée et la France libre pouvait prendre son envol.

 

(3) Mémoires de guerre, tome 1, p.74 (Plon, 1954)
(4) concrétisée par la déclaration du 28/3/1940, par laquelle les deux pays s’interdisaient de conclure avec l’Allemagne toute paix séparée.

 

Premiers échecs, premiers succès


Les six premiers mois de la France libre sont marqués par une série simultanée de déconvenues et de succès.
Déconvenues :


-    les dérobades des hommes - proconsuls coloniaux, généraux, politiques, hauts fonctionnaires, intellectuels ; les dérobades des troupes: les unités rapatriées de Norvège et de Dunkerque choisissent en majorité de rentrer en France.


-    le massacre des marins français de Mers el- Kébir par les Anglais (près de 1300 morts) est très douloureusement ressenti par de Gaulle ; il va détourner la Marine de rallier massivement la France libre et ancrer plusieurs de ses chefs dans la collaboration.


-    l'échec de la tentative de rallier l'Afrique occidentale (opération Menace, 23-24 septembre) peut, sur le coup, apparaître comme majeur; il faillit bien être décisif: on sait que de Gaulle fut un instant tenté d'abandonner la partie, mais que - en partie à la suite d'une démarche de Thierry d'Argenlieu - il se ressaisit très vite.
Dans le même temps, succès :


-    les ralliements ne cessent pas : les individus, les petits groupes, les unités et les premiers territoires renforcent modestement, mais très concrètement, la France libre.


-    l'accord avec l'Angleterre est un succès politique d'envergure : il donne à de Gaulle, très démuni jusque là, des moyens et une réelle existence, il constitue une première reconnaissance internationale de son autorité.


-    les « Trois Glorieuses » de l'Afrique française (26-28 août) permettent de rallier quatre territoires de l'Afrique équatoriale (Tchad, Cameroun, Congo, Oubangui-Chari), révèlent quelques-uns des futurs chefs militaires du mouvement (Leclerc, Larminat, Kœnig, Thierry d'Argenlieu), donnent à la France libre la base territoriale et humaine qui lui manquait.


Au début d'octobre, on a l'impression que le balancier se décide enfin à pencher du bon côté. Le triomphe personnel - largement préparé par Leclerc - que de Gaulle connaît dès qu'il débarque au Cameroun montre que les déconvenues ont produit des conséquences fâcheuses mais non irrémédiables ; on voit bien qu'elles ne laisseront pas de traces majeures, du moins au plan stratégique. En revanche, les succès enregistrés n'en finiront pas de produire des conséquences durables. Les ralliements des hommes sont sans doute moins rapides qu'on pouvait l'espérer, mais ils se maintiennent et s'amplifient. Sur le terrain, les premières forces françaises libres ont déjà eu un rôle appréciable :


-    en juillet, des agents ont été envoyés en France occupée (Jacques Mansion, Maurice Duclos, Pierre Fourcaud...), chargés d'organiser les premiers réseaux de résistance ;


-    en juillet, toujours, un aviateur, le capitaine Raymond Roques, a participé comme navigant à bord d'un Wellington de la RAF au premier bombardement sur la Ruhr (5) ; à la fin de juillet, plus de 500 aviateurs ou élèves-aviateurs ont rallié la France libre et certains participent aux combats au sein de Squadrons britanniques en août, un navire français libre a pris la mer (l'aviso Commandant-Dominé, commandé par le lieutenant de vaisseau Jacquelin de la Porte des Vaux), bientôt suivi par deux autres bâtiments (les avisos Commandant-Duboc  et Savorgnan-de- Brazza) - ces trois bâtiments prendront part à l'opération Menace puis aux opérations d'Afrique équatoriale (6) ;


-    en septembre, les premiers paras-commandos du colonel Georges Bergé (les futurs SAS) ont opéré en France occupée (mission « Savannah », opération « Joséphine B ») ;


-    en octobre, une « Brigade française libre d'Orient » (BFO), commandée au colonel Monclar, un ancien de Narvik, s'est constituée pour être mise à la disposition des Anglais en Erythrée (7);

 

-    en novembre, un détachement conduit par Leclerc et Kœnig s'est emparé du Gabon ;


-    en décembre, une première unité française libre (le BIM de Raphaël Folliot, venu de Chypre) a pris part aux combats des troupes britanniques contre les troupes italiennes en Libye.

 

(5)  De Gaulle l’annoncera en ces termes à la BBC, le 23/7/1940 : « le combat a repris entre les forces françaises et l’ennemi. Il a repris dans les airs au dessus du territoire allemand » (Discours et Messages, 1, p.16). Roques disparaîtra au cours d’une mission dans le sud tunisien le 23/4/1943, après avoir participé aux campagnes de Libye et du Fezzan.
(6)  Dans les semaines suivantes, une dizaine d’autres bâtiments rejoindront les FNFL. Le 13 août, ce sera au tour du sous-marin Rubis (lieutenant de vaisseau Georges Cabanier) d’appareiller pour une opération de mouillage de mines au large de la Norvège. Au total, après trois mois d’efforts acharnés, dix-huit navires seront en service.
(7)  La BFO comprenait notamment la 13ème demi-brigade de la Légion (colonel Monclar), le bataillon de marche n°3 (commandant Garbay) et une section d’artillerie (capitaine Laurent-Champrosay).

 

 

« L'armée française renaît »


Au total, six mois après sa création, la France libre a fait une double démonstration :


-    elle a montré au monde - aux Alliés comme aux Allemands et à leurs collaborateurs français - que des Français ne s'étaient pas contentés de condamner l'armistice, mais qu'ils avaient réellement continué le combat sur le terrain - sur terre, sur mer, dans les airs et qu'ainsi ils avaient prouvé que « la France » n'avait pas déposé les armes ;
 
-    elle est parvenue à mettre sur pied en un temps record non une « légion » ou une « petite armée », mais un embryon d'armée authentique, avec ses services et ses subdivisions de type classique.


Dès le 3 août, jour où le Savorgnan de Brazza était réarmé, de Gaulle proclamait: « L'armée française renaît. L'aviation française renaît. La marine française renaît». Il n'est évidemment pas question de nier que les effectifs de la première période étaient « squelettiques », comme l'écrit Jean-Louis Crémieux-Brilhac, qui, s'appuyant sur les historiques Vincent et Etchegoyen, cite les chiffres de 1994 hommes au 8 juillet et 2 721 au 15 août. Ce ne sont certes pas les chiffres de l'historiographie traditionnelle : 7000 hommes au début d'août 1940, vite rejoints par une quinzaine de milliers de volontaires de l'Empire dès septembre. On sait que, le 29 novembre, de Gaulle assurera à la BBC:
« Nous avons en ce moment 35 000 hommes sous les armes ». Il exagérait, mais la réalité viendra assez vite à son secours : il est généralement admis qu'à la fin de 1941, l'effectif global des FFL sera de l'ordre de 50 000 hommes.


À vrai dire, cette petite dispute sur les chiffres est d'une très relative importance. Aux yeux du Général, seul le symbole est fondamental: il prime le nombre réel. Peu importe que les effectifs demeurent, pour le moment, insuffisants - ils s'étofferont inéluctablement à partir du moment où la volonté de poursuivre le combat est clairement et fermement affirmée. Il est hautement symbolique (c'est-à-dire, à terme, d'une indiscutable efficacité) que la France ne puisse jamais être considérée par ses alliés comme un pays qui a déposé les armes. Ce n'est pas la France qui a signé l'armistice, mais une entité qui se délégitimera très vite - d'abord baptisée « gouvernement de Bordeaux », puis « gouvernement de Vichy ». Le fait que les actes de ce « gouvernement » commencent par recueillir l'approbation d'une majorité de Français n'est pas niable, mais il n'a aucune signification durable. Le temps y remédiera. La politique de collaboration avec l'occupant à laquelle est voué ce « gouvernement » privé des attributs de la souveraineté, le condamne à voir se dresser contre lui deux Résistances : l'une extérieure, dont l'objectif sera de prendre le contrôle de l'Empire, l'autre intérieure, d'abord symbolique, mais appelée à être rejointe par un nombre croissant de Français.

 

L'apport de l'amiral Muselier


On se souvient que l'accord du 7 août j' évoquait « une force française composée de volontaires ». Le volontariat est la condition première pour entrer dans les FFL. De Gaulle en a posé le principe dès le 28 juin, jour de sa reconnaissance par Churchill (8) ; il sera immédiatement mis en oeuvre.


« C'était la seule armée alliée composée uniquement de volontaires depuis le Général jusqu'au plus humble soldat. (...) Cette armée se composait de soldats qui avaient tout quitté, qui se battaient pour un idéal d'honneur et de liberté» (9).  Durant plusieurs semaines, de Gaulle allait s'efforcer de rallier les troupes françaises se trouvant en Angleterre, qui n'avaient pas encore choisi leur camp - en grande partie parce que les Anglais ne souhaitaient pas qu'ils regagnent la France ou qu'ils rejoignent la France libre. On a vu qu'il n'obtint en fin de compte que des résultats limités - et, en ce qui concerne les marins, un refus massif des quelques milliers d'hommes rassemblés aux camps d'Aintree et Haydock, près de Liverpool. Aussi attachera-t-il le plus grand prix au ralliement d'une poignée d'officiers de marine décidés à continuer le combat sous ses ordres: quatre capitaines de corvette (dont Georges Thierry d'Argenlieu) et les « pachas » de trois bâtiments de guerre (les sous-marins Rubis et Narval, le patrouilleur Président-Honduce).


Le 30 juin, ce qu'il n'espérait plus se produisit : il vit venir à lui un officier général de 58 ans : le vice-amiral Emile Muselier, que Darlan avait mis à la retraite en novembre 1939. L'homme était très discuté : son non-conformisme, son autoritarisme, son allure pour le moins négligée, ne plaidaient pas en sa faveur; il traînait avec lui une réputation d'aventurier, confirmée par l'amiral Odend'hal, attaché naval français à Londres ; Mais, dans le dénuement où il se trouvait, de Gaulle pouvait-il refuser le concours d'un vice- amiral? Il choisit de ne retenir que l'intelligence, le courage, le savoir-faire d'un homme qui allait lui permettre de « donner un centre et un répondant technique » à l'embryon des forces navales et aériennes qu'il projetait de mettre sur pied.


Leur première entrevue fut dépourvue de chaleur, mais les deux hommes ne pouvaient que s'entendre: ils avaient un même but; au surplus, chacun avait le plus impérieux besoin de l'autre. Le 1er juillet, Muselier reçut officiellement le commandement des « forces maritimes françaises restées libres », - un titre pompeux pour quelques navires, une dizaine d'officiers et tout au plus 400 marins - et, à titre provisoire, le commandement des « forces aériennes françaises », encore plus squelettiques et dispersées. Ne disposant que d'un état- major réduit, de moyens et d'effectifs plus que modestes, Muselier avait à bâtir une marine et une aviation. Il releva le défi en déliant tous les marins et « soldats des armées de l'Air et de Mer » de toute obligation envers des chefs qui s'étaient mis au service de l'ennemi et en ordonnant à tous les navires et à tous les avions français de rallier sans délai les bases françaises libres les plus proches « en vue d'opérations immédiates contre l'ennemi ». C'était aller un peu vite en besogne, mais, après tout, cette audace ne s'accordait-elle pas avec celle de l'appel du 18 juin?


En quelques semaines, l'amiral fit des miracles. Créer une marine nouvelle avec des équipages réduits, des bâtiments qui n'étaient plus entretenus, sans archives, sans arsenal, dans un pays menacé par une invasion, relevait de la mission impossible. Son premier exploit fut d'obtenir des Anglais que les FNFL ne soient pas intégrées à la Navy. Puis il s'attaqua au recrutement, en faisant la tournée des camps où étaient internés des marins évadés de France par l'Espagne. A la mi-juillet, le bilan était encore modeste : à peine de quoi constituer un bataillon de fusiliers marins, qui sera engagé en Afrique dès septembre. Mais certains ralliements étaient de qualité ; ainsi, plusieurs officiers de la Force X, échappés d'Alexandrie, deviendront des figures emblématiques de la France libre: Honoré d'Estienne d'Orves, Philippe Auboyneau, André Patou, Etienne Burin des Roziers... A la fin de juillet, Muselier disposait déjà d'une quinzaine d'unités, dont quatre sous-marins et quatre chasseurs de sous-marins. Le mouvement était lancé, il ne s'arrêtera plus.
Six mois après leur création, les FNFL compteront une centaine d'officiers et plus de 3 000 hommes.

(8)  « Il sera formé immédiatement une force française terrestre, aérienne et navale. Cette force sera composée pour l’instant de volontaires[…] J’appelle tous les militaires français de terre, de mer et de l’air à venir s’y joindre. J’invite à s’y enrôler tous les jeunes gens et tous les hommes en âge de porter les armes. »
(9)  selon Raoul Aglion L’épopée de la France Combattante (1943)


Les premiers combats des FNFL


De toutes les armes, la Marine était celle qui aurait pu continuer la lutte le plus facilement. Après la capitulation, elle comptait dans les ports britanniques 126 bâtiments de guerre et 140 navires marchands ou de pêche (auxquels il convenait d'ajouter les neuf bâtiments de Force X demeurés à Alexandrie sous les ordres de l'amiral Godfroy). Elle pouvait constituer un élément décisif dans la continuation de la lutte. Mais l'annonce de l'armistice avait suscité dans les équipages un tel abattement que les appels de De Gaulle n'avaient pas suffi à combattre.


Muselier commença par faire savoir qu'il faisait appel aux seuls volontaires et rendit public, dès le 3 juillet, un double engagement : ne jamais livrer aucun bâtiment français ni à l'ennemi, ni à l'allié ; faciliter le retour en France ou au Maroc de ceux qui le souhaitaient. Il espérait voir se ranger sous ses ordres 90 % des états-majors et des équipages des bâtiments français présents en Angleterre : il recevait des appels téléphoniques et des visites l'encourageant dans sa démarche; de l'Empire, arrivaient des renseignements selon lesquels de nombreux officiers voulaient poursuivre la lutte. Tous les espoirs semblaient permis lorsque le coup de tonnerre de Mers el-Kébir et la mainmise de la Navy sur tous les bâtiments et équipages français de Grande-Bretagne (opération Catapult) vinrent ruiner ces espoirs. Comme de Gaulle, Muselier fera passer sa colère après sa volonté de poursuivre la lutte aux côtés de l'allié britannique. Le chef des FNFL se heurtait à une difficulté quasi insurmontable : comment créer une marine avec quelques centaines d'hommes et une dizaine d'officiers? comment armer des navires sans marins et sans cadres? Le 12 juillet, il commença par fonder une école navale à bord du cuirassé Courbet, trop vieux pour combattre, et annonça qu'il allait mettre sur pied des écoles de spécialistes et une école de mousses. Le lendemain, il décida de former une unité de 250 fusiliers marins; commandé par le capitaine de corvette Robert Détroyat, organisé en formation d'infanterie et mis à la disposition de l'armée de terre (10) , le 1er BFM prendra part à l'expédition de Dakar, avant d'être mis à la disposition de la 1re division légère française libre (juin 1941).


Après trois mois d'efforts, dix-huit navires seront en service: cela pouvait paraître peu, en regard de tous les navires à l'ancre dans les ports d'Angleterre, mais c'était un début prometteur. Dans les trois derniers mois de 1940, six nouveaux bâtiments furent remis en service - dont les sous-marins Minerve et Junon. Au début de 1941, les FNFL ne comptaient encore que 3300 engagés et seulement une soixantaine d'officiers. La bataille de l'Atlantique poussait la Grande- Bretagne à s'organiser pour une guerre longue; à une échelle encore modeste, les FNFL participeront à la lutte qui prit vite un tour implacable. Elles commencèrent par escorter les convois; en février, le Léopard (capitaine de corvette Jules Evenou, dit Richard (disparu le 2 novembre 2002, à 94 ans) détruira un premier U-Boote (après une année de carénage, il en détruira un second en juillet 1942).


A partir du printemps 1941, les FNFL commencèrent à recevoir des navires récemment sortis des chantiers britanniques (corvettes, escorteurs de convois équipés pour la guerre contre les sous-marins). C'était la fin de l'âge héroïque : les volontaires arrivaient de France et de l'Empire; les effectifs augmentaient; la vie s'organisait dans les bases navales. Au début de l'été, les trois premières corvettes françaises libres (Mimosa, Alysse, Aconit) furent détachées aux ordres de la Marine canadienne, basées à Saint-Jean-de-Terre- Neuve et chargées d'escorter les convois. A la fin de juillet, deux autres corvettes (Lobélia, Renoncule) furent remises aux FNFL; toutes deux seront également affectées aux convois de l'Atlantique-ouest. Le 3 juillet 1940, les Britanniques avaient saisi six sous-marins français; trois d'entre eux étaient en trop mauvais état pour être considérés comme opérationnels, les trois autres (Surcouf Minerve, Junon) constitueront la 1re division de sous-marins (DSM), commandée par le capitaine de frégate Jean-Marie Querville, basée à Dundee. Au printemps 1941, le Surcouf participera à plusieurs missions de protection de convois ; en avril 1941, la Minerve torpillera un pétrolier allemand au large de Stavanger (Norvège); en octobre 1941, la Junon fera partie du blocus destiné à empêcher les croiseurs Scharnhorst et Gneisenau, basés à Brest, de gagner la pleine mer.


En décembre 1941, le Surcouf et les trois premières corvettes, commandées par Muselier, assureront le ralliement (sans résistance) de l'archipel de Saint-Pierre et Miquelon. L'opération vaudra à de Gaulle une violente réaction américaine et une paradoxale désapprobation de Muselier, qui, quelques semaines plus tard, accusera le chef de la France libre de lui avoir imposé une « décision dictatoriale » (11) .

 

(10)  Muselier désirait ainsi continuer la tradition de la « brigade des marins » de l’amiral Ronarc’h  qui s’était illustré lors de la défense de Dixmude en 1914 – et dont le lieutenant de vaisseau Muselier avait commandé une compagnie l’année suivante.
(11)  Muselier sera poussé à la rupture par son entourage anti-gaulliste. Au début de mars, de Gaulle nomma un nouveau commandant des FNFL : le contre-amiral Auboyneau. Muselier abandonnera peu après la France Libre. On le retrouvera à Alger l’année suivante, où le général Giraud fit de lui un préfet de police pour le moins inattendu – et d’un zèle anti-gaulliste qui ne se démentira pas.

 

L'envol des FAFL


Le 8 juillet 1940, de Gaulle se rendit à la base aérienne de Saint-Atham, où avaient été regroupés les quelque 200 aviateurs arrivés de France ou d'Afrique du Nord. Groupés autour de trois officiers subalternes (les capitaines Astier de Villatte, Bécourt-Foch et de Rancourt), beaucoup étaient tentés de s'engager dans la Royal Air Force. De Gaulle les en dissuada sans peine, « deux cents aviateurs sous l'uniforme français devant être plus utiles, au jour de la victoire, que deux mille le seraient sous l'uniforme anglais». Le but était d'étoffer les effectifs de la France libre, qui ne représentaient, pour le moment, qu'une brigade au grand maximum, pour, avait-il confié à Maurice Schumann, le 30 juin, « ramener la France du bon côté». A ses yeux, puisque Hitler n'avait pas encore attaqué l'Angleterre, il avait d'ores et déjà perdu cette bataille avant de l'avoir livrée : « Maintenant, avait-il encore assuré à Schumann, la bataille d'Angleterre ne se livrera plus que dans les airs et j'espère que quelques aviateurs français y prendront part ». Cette double prédiction devait se vérifier (12).


Deux jours avant l'arrivée de Muselier à Londres, de Gaulle avait reçu un officier de l'armée de l'Air, ancien pilote de la Grande Guerre, ancien pilote d'essai à Air France, le commandant Lionel de Marmier. S'étant réservé le commandement des forces terrestres, il se demandait à quels officiers généraux il confierait sa marine et son aviation, qui n'existaient pas encore. Muselier était tout désigné pour la première ; pour la seconde, il ne pouvait évidemment pas être question d'un officier à quatre galons. Un homme aurait pu faire l'affaire : le colonel (à titre temporaire) Martial Valin, qui avait commandé un groupe de reconnaissance pendant la campagne de France ; conseiller du gouvernement brésilien, il avait en effet rompu avec Vichy, mais, jusqu'en février 1941, il ne trouvera ni bateau ni avion pour rejoindre Londres. Faute d'un colonel qu'il aurait promu au grade supérieur, de Gaulle décida donc de nommer, à titre temporaire, Muselier chef des FAFL en gestation.


À la fin de juillet, près de 500 aviateurs ou élèves-aviateurs avaient rallié la France libre. Dans leur immense majorité, c'étaient de très jeunes gens: presque tous avaient moins de 30 ans et les trois quarts moins de 25 - ils formaient sûrement la population la plus jeune des trois armes. C'étaient, en majorité, des gradés: 80 % d'officiers et de sous-officiers, mais les cadres supérieurs faisaient défaut. Comme les autres volontaires, ils refusaient la défaite et, plus encore peut-être, l'inaction - ils brûlaient du désir de se battre. « Mon pays m'a rejeté comme combattant, écrivait René Mouchotte le 20 juin 1940. Je combattrai pour lui, malgré lui». Il rejoindra l'Angleterre le 3 juillet - le jour de la tragédie de Mers el-Kébir, qui freina bien des enthousiasmes mais ne suffit pas à arrêter le mouvement.

 

Faute d'aviation française libre constituée, les premiers volontaires reprirent le combat dans des Squadrons britanniques, équivalent du groupe français. Auparavant, ils auront été fouillés et interrogés au centre de tri appelé Patriotic School - que beaucoup auront tôt fait de comparer à une prison - puis ils auront parfait leur instruction et leur entraînement aux camps de Saint-Atham et Odiham. Il fallait, pour le moment, en prendre son parti : tant que les Français ne seraient pas assez nombreux pour constituer leurs propres unités, ils combattraient au sein de la RAF Au même moment, au Moyen-Orient, plusieurs pilotes rejoignaient les bases anglaises, seuls ou par petits groupes. Dès le 13 juillet, le capitaine Paul Jacquier, pilote au sein d'un groupe d'observation basé à Homs (Syrie), qui avait retrouvé à Ismaïlia (Egypte) d'autres pilotes français venant de la base de Rayak (Liban), obtenait du commandant de la RAF au Moyen-Orient l'autorisation de créer une Free French Flight basée à Héliopolis. Quelques jours plus tôt, les capitaines Ritoux-Lachaud et Dodelier, partis d'Algérie le 1er juillet, avaient créé à Aden la Free French Flight n° 1. Une troisième escadrille, chargée de la surveillance et du transport entre l'Egypte et la Palestine sera ensuite constituée sous les ordres d'un adjudant-chef: « Ce ne sont là que les prémices bien incertaines d'une force aérienne, mais, comme dans toutes les armes de la France libre, sa contribution sera inespérée». (Jean-Christophe Notin 1061 compagnons , Perrin, 2000).


Désireux d'associer ses forces aériennes encore embryonnaires à l'opération Menace, de Gaulle fit hâter la création de deux unités indépendantes. La première fut mise sur pied à Odiham par le commandant de Marmier; officiellement appelée Groupe de combat n° 1 (GC1), elle fut ensuite baptisée « Jam ». C'était un groupe mixte de combat, comprenant une escadrille de chasse de deux avions, une de bombardement de six avions et deux de renseignement et de coopération de douze avions. Le 29 août 1940, « Jam » embarqua son matériel (démonté) à bord du Pennland. L'échec de Menace eut pour conséquence de lancer cette première escadrille contre le Gabon vichyste, où elle perdit six hommes et quatre appareils. Entre temps, une seconde escadrille (« Topic ») avait été formée à Odiham par le capitaine (de réserve) Jean Astier de Villatte. Composée de 87 hommes et six Bristol Blenheim, elle quitta l'Angleterre à la mi-octobre pour être acheminée sur le Tchad, premier grand territoire d'outre-mer à avoir rallié la France libre. Sous la menace d'une double attaque venue de Tripolitaine (italienne) et du Niger (vichyste), le Tchad avait en effet grand besoin d'une protection aérienne que le détachement permanent des forces aériennes de Fort-Lamy ne suffisait pas à lui assurer.


Au lendemain du ralliement du Gabon, « Jam » et « Topic » fusionnèrent pour constituer le Groupe réservé de bombardement n° 1 (GRB1), dont Astier de Villatte prit le commandement et qui comprenait deux escadrilles, l'une stationnée à Douala (capitaine Gustave Lager), l'autre à Maïduguri, près de Fort-Lamy (capitaine Pierre de Saint-Péreuse). Toutes deux furent engagées au Tchad dès la fin de 1940: au lieu d'attendre une attaque italienne et peut-être un coup de force vichyste, les Français libres allaient, sans tarder, passer à l'offensive. Le GRB1 prendra part à toutes les phases de l'opération de la colonne Leclerc contre l'oasis de Koufra, malgré les insuffisances des équipements et des matériels et le manque d'entraînement des équipages.


Après la chute de Koufra (mars 1941), les hommes d'Astier de Villatte participeront à la campagne d'Abyssinie: jusqu'en août 1941, ils effectueront 124 missions, dont 80 bombardements et mitraillages. Entre temps, le général Catroux, haut commissaire de la France libre au Moyen- Orient, avait annoncé à Astier de Villatte que le GRB1 serait bientôt employé sur le théâtre de la Méditerranée. L'arrivée de l'Afrikakorps en Libye (12 février 1941) et l'occupation de la Crète par la Wehrmacht (20 mai 1941) menaçaient directement l'Egypte; dans ce contexte nouveau, l'appoint d'une force aérienne française ne pouvait être négligé par le commandement britannique. Aussi de Gaulle obtint-il sans difficulté que les Français constituent leurs propres groupes, sur le modèle des Squadrons. Le personnel au sol et les instructeurs manquants seraient fournis par les Anglais et les pilotes français servant dans la RAF seraient considérés comme des officiers français détachés, portant l'uniforme français.


A la fin de 1940, la Free French Flight 1 avait été chargée de la protection du canal de Suez, puis de Tobrouk, menacée par les troupes de Rommel. Jusqu'au printemps, les hommes de Jacquier, équipés de Hurricane, effectueront plus de 160 missions destinées à dissuader les Stukas de détruire le port. A lui seul, le sous-lieutenant James Denis (disparu le 21 juin 2003, à 97 ans) abattra six avions ennemis; quatre autres pilotes français en abattront neuf. Le mois suivant, Jacquier accomplira une mission de mitraillage d'un convoi allemand au large de la Crète; surpris par des Junkers, il en abattra deux avant d'être touché, contraint d'atterrir (il sera emmené en captivité en Allemagne). Dans les semaines suivantes, la 2e escadrille française sera engagée dans d'autres missions au-dessus de la Crète. Le 26 mai, le commandant Georges Goumin sera mortellement blessé au cours d'une mission en vol rasant destinée à ravitailler des éléments néo-zélandais encerclés. Le 2 juin 1941, l'adjudant-chef Guillou sera abattu par un Heinkel qu'il venait d'attaquer. D'autres eurent plus de chance: le 30 mai, le sous-lieutenant Ballatore avait abattu un Heinkel; le lendemain, le sous- lieutenant Littolff abattra un Junker.


Le 6 juillet, au Caire, de Gaulle nomma enfin le colonel Valin, arrivé à Londres au début d'avril, commandant suprême des FAFL. Sa première mission fut de franciser les Squadrons et les Flights en leur donnant des noms de provinces et de villes françaises et en préparant leur engagement systématique dans toutes les batailles livrées par la France au Moyen-Orient. Si elle suscita moins de ralliements que de Gaulle l'avait espéré, la campagne de Syrie fournira, en revanche, aux FAFL l'infrastructure qui leur manquait. Ainsi la 1re escadrille, renforcée d'éléments venus d'Angleterre et d'Afrique équatoriale, basée à Rayak, y constituera, dès le 15 septembre 1941, le groupe de chasse « Alsace », placée sous le commandement des capitaines Pouliquen et Tulasne (13). Au même moment, naissait le groupe de bombardement « Lorraine », héritier du GRB1; d'abord basé à Mezzé, près de Damas, puis à Sidi Barrani, en Libye, sous les ordres du lieutenant- colonel Corniglion-Molinier, il accomplira près de 480 missions avant d'être dirigé sur l'Angleterre à l'automne 1942. Le 7 novembre 1941, fut constitué le groupe « Ile-de-France », commandé par le lieutenant de vaisseau Philippe de Scitivaux : il accomplira sa première mission au sein d'une imposante formation alliée le 10 avril au-dessus du Touquet (14).  Le 1er janvier 1942, un nouveau groupe, baptisé « Bretagne » et commandé par le commandant de Saint-Péreuse avait été constitué au Tchad, afin d'appuyer l'action de Lederc au Fezzan. Deux autres groupes verront le jour en 1942 : « Artois » (pour l'Atlantique-Sud) et « Picardie » pour la Méditerranée orientale).


Après l'attaque allemande contre l'URSS (22 juin 1941), un ancien attaché de l'air à l'ambassade de France (vichyste) à Moscou, le colonel Charles Luguet, avait rallié la France libre. Une fois à Londres, il avait suggéré au chef du 2e bureau des FAFL, le lieutenant Mirlesse, d'envoyer sur le front de l'Est une unité, même symbolique, qui permettrait à la France libre ne pas apparaître comme l'alliée des seuls Britanniques. De Gaulle adoptera d'autant plus facilement cette idée qu'elle coïncidait avec son désir d'établir des relations militaires directes avec l'URSS. Après sa reconnaissance par le gouvernement soviétique comme « chef de tous les Français libres » (26 septembre 1941), il proposa à Bogomolov, ancien ambassadeur d'URSS à Vichy, devenu représentant de son pays auprès du Comité national français, de mettre à la disposition des Soviétiques l'une des deux brigades françaises libres du Levant, que les Britanniques refusaient d'employer en Libye. Il souhaitait ardemment resserrer les liens de la France libre avec l'URSS, qu'il considérait comme « l'allié désigné » de la France et dont il devait saluer, prématurément, dans une allocution radiodiffusée le 20 janvier 1942, la victoire sur l'Allemagne.


Les négociations entamées le mois suivant, se prolongèrent jusqu'à l'été en raison de la piètre opinion de Staline sur le potentiel militaire français et des doutes du maréchal sur l'entourage « fasciste et cagoulard » (sic) de De Gaulle  En avril, le CNF proposa l'envoi de 30 aviateurs et de 30 techniciens en Russie et la formation d'une escadrille de chasse française. Les Soviétiques en acceptèrent le principe et les volontaires pour la nouvelle escadrille furent sélectionnés à Rayak par ses deux premiers chefs : Pouliquen et Tulasne. Dès qu'elle fut constituée sous l'appellation officielle de Groupe de chasse n° 3, le premier lui trouva son nom: « Normandie ». Après un entraînement sur Morane durant l'été, un détachement précurseur du nouveau groupe quittera le Levant pour l'Orient russe à la mi-novembre. La première victoire des aviateurs français sur le front de l'Est sera remportée le 5 avril 1943 par le lieutenant Préziosi et le sous-lieutenant Durand: ils abattirent ce jour-là deux Messerschmitt au-dessus du territoire ennemi. Avant le départ, Tulasne avait déclaré à ses hommes : « Souvenez-vous que l'honneur du Normandie dépendra pour beaucoup de cette première mission. » Il sera entendu: l'escadrille sera désormais régulièrement associée aux missions de la chasse soviétique.

(12) Durant la bataille d’Angleterre (13/8 – 17/9/1940), les bombardements nocturnes (le Blitz) durèrent près de 8 mois, entraînant de terribles destructions (40000 civils tués, des villes dévastées, des ports paralysés) mais la bataille s’achèvera par une éclatante défaite allemande, la première. Un millier de pilotes y avait pris part, quatre cents d’entre eux laissé leur vie. Parmi cette élite une poignée de Français pilotes du Squadron 615, le fameux « Squadron Churchill », tous abattus au cours de missions ultérieures (dont Henri Bouquillard, Maurice Choron, François-Emile Fayolle et René Mouchotte). Des 12 pilotes français libres ayant participé à la Bataille d’Angleterre, 3 seulement survécurent. 2 se tueront accidentellement après la guerre, Demozay et Montbrun, le troisième, le colonel Henri Lafont, Compagnon de la Libération depuis le 20/11/1944, approche des 90 ans.

(13)  Au début de 1942, « Alsace » sera envoyé en Egypte puis en Libye pour des missions de protection de convois et des patrouilles de nuit. Fin juin 1942, cinq Hurricane seront abattus (2 tués et 2 blessés). Au début de septembre, il gagnera l’Angleterre.
(14)  Au cours de cette mission, le lieutenant Choron abattit un ennemi avant d’être lui-même abattu. Scittivaux sera également abattu, mais il en réchappera : blessé, fait prisonnier, il sera dirigé sur un Oflag d’où il s’évadera à la fin de 1944. Le commandant Bernard Duperrier lui succèdera avec comme adjoints René Mouchotte et François Fayolle.

De la Brigade française d'Orient (BFO) à la 1re DFL

 

Après la défaite militaire et l'armistice du 22 juin, seule une poignée de volontaires décident de rester en Angleterre ; ils seront rejoints par quelques centaines d'évadés de France par des moyens de fortune (barques ou derniers bateaux quittant le continent, avions...). « Ils venaient un à un, individuellement, personnellement », écrira l'un d'eux, l'aviateur et futur écrivain Romain Gary. Beaucoup arrivaient par petits groupes, mais cela ne faisait pas encore une armée - ni même une « légion », selon le mot employé au cours des premières semaines pour qualifier la petite troupe venue se ranger sous
la bannière de De Gaulle.

 

Les premières unités à rallier sont :
-    en Angleterre, une partie de la 13e demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE), commandée par le lieutenant-colonel Raoul Magrin-Vernerey (le futur général Monclar) et par son adjoint, le capitaine Pierre Kœnig (900 hommes environ) et une partie du 6e bataillon de chasseurs alpins (230 hommes); ces troupes ont participé à la campagne de Norvège et aux combats de Narvik (avril 1940). Il faut y ajouter des éléments d'une compagnie de chars de combat, des sapeurs, des artilleurs et près de 200 marins, qui constitueront le bataillon de fusiliers marins mis à la disposition des forces terrestres, commandés par le lieutenant de vaisseau Robert Détroyat. En tout, environ 1300 hommes, qui viennent tous de Norvège, où ils ont participé aux opérations contre les troupes allemandes.

 

-    au Moyen-Orient, une compagnie du régiment d'infanterie coloniale qui se trouvait au Liban, sous le commandement du capitaine Raphaël Folliot (120 hommes), et une compagnie d'un régiment d'infanterie coloniale cantonné à Chypre, sous le commandement du capitaine Jean Lorotte. Constitués en « bataillon d'infanterie de marine » (1er BIM), Lorotte et ses 350 « rebelles » se rallièrent immédiatement à de Gaulle. A la fin de juillet 1940, ils débarquèrent en Egypte, où ils seront rejoints par la compagnie Folliot, ainsi que par des légionnaires espagnols du 6e régiment étranger d'infanterie, des marins de l'escadre française d'Alexandrie et un escadron à cheval du 1er régiment de spahis marocains, commandé par le capitaine Jourdier.


-    en Afrique Noire, les cinq régiments de marche des territoires de l'Afrique équatoriale française qui rallient la France libre à la suite des « Trois Glorieuses » (26, 27, 28 août 1940): BM1 (Gabon), BM2 (Oubangui-Chari, aujourd'hui: Centrafrique), BM3 (Tchad), BM4, BM5 (Cameroun). Ils apportent aux premières FFL le nombre qui manque encore: 16 500 hommes en tout (il leur manque encore l'entraînement et l'armement).

 

Le 28 juin, de Gaulle annonçait: « La France libre n'a pas fini de vivre. Nous le prouverons par les armes ». Quinze jours plus tard, il constatera, non sans optimisme : « Il existe déjà sous mes ordres une force militaire appréciable (...). Français, sachez- le, vous avez encore une armée de combat ». Le 14 juillet 1940, à Londres, il passe en revue les premières troupes dont il dispose en Angleterre : 2 400 hommes en tout, mais c'est un début. A la fin de juillet, l'ensemble des FFL est estimé à 7000 hommes - en majorité des jeunes qu'il faut encadrer, former, orienter, armer. Depuis le début du mois, de Gaulle a fait placarder une affiche qui proclame: « La France a perdu une bataille! Mais la France n'a pas perdu la guerre! » Le 31 août, il s'embarque à Liverpool pour Dakar, en compagnie d'un corps expéditionnaire qui sera le noyau de la future 1re division française libre (1re DFL) ; l'objectif de cette opération conjointe franco-britannique (baptisée Menace) est de rallier par la persuasion l'Afrique occidentale française à la France libre. C'est un échec total (16).

 

Le 1er BIM du commandant Lorotte est la première unité FFL à combattre l'ennemi : il prend part à l'attaque britannique contre les troupes italiennes de Sidi Barrani (Libye), au début de décembre 1940 ; il participe également à la prise des positions de Sollum, Fort-Capuzzo et Bardia. Ces premières campagnes sont plus symboliques que réellement significatives, mais elles suffisent à renforcer une conviction et une espérance : « Il se trouve, déclare de Gaulle le 8 décembre, que les événements présentent en ce moment une occasion magnifique de faire rentrer la force française non seulement dans la guerre mais encore de plain-pied dans la victoire ».

 

Le 21 octobre, de Gaulle a nommé le général de Larminat commandant supérieur des FFL en AEF et au Cameroun et décidé la formation d'une « Brigade française d'Orient » (BFO), sous les ordres du colonel Magrin-Vernerey (Monclar). Toutes les forces disponibles seront employées en Erythrée (province nord-est de l'Ethiopie sous domination italienne). Le gros de la BFO s'embarque à Douala (Cameroun) pour le Soudan, où elle retrouvera au début de février le BM 3, venu directement du Tchad. A la mi-janvier, de Gaulle envoie le général Paul Legentilhomme, ex-commandant des troupes françaises de Djibouti, à Khartoum pour prendre le commandement de l'ensemble des FFL en Afrique orientale: elles se composent alors de la 13e demi-brigade de légion, du B1M, de l'escadron Jourdier, de deux BM et du 2e bataillon de tirailleurs sénégalais de Bangui.

 

Le 22 février, le BM3 du commandant Pierre Garbay s'empare du fort italien de Kub-Kub. Dans les premiers jours de mars, la BFO est rassemblée au camp de Chelamet. A la fin du mois, après les combats de k'Engiahat, la BFO entre à Keren (27 mars); le 30 mars, de Gaulle la passe en revue à Chelamet. Les 7 et 8 avril, les troupes de Monclar prennent successivement Montecullo, Fort-Umberto et surtout Massaouah, capitale et principale base éthiopienne sur l'Océan Indien ; l'amiral italien est obligé de se rendre au chef de la BFO. Au total, de détachement français avait fait, au combat, plus de 4000 prisonniers et reçu, à Massaouah, la reddition de 10000 autres.

 

Dès le 11 avril, de Gaulle annonce à Legentilhomme qu'il a décidé de créer une « division française libre » avec toutes les unités présentes au Moyen-Orient, chargée de combattre en Cyrénaïque aux côtés des troupes britanniques. Il est également préoccupé par la situation au Levant (Syrie et Liban), où les Allemands, qui viennent de prendre Athènes, se préparent à prendre pied, avec la complicité des autorités françaises fidèles à Vichy (général Dentz, haut commissaire; général de Verdilhac, commandant les troupes du Levant). A la fin d'avril, il prépare avec Catroux, haut commissaire de la France libre au Moyen-Orient, l'opération Georges, destinée à rallier les deux territoires et à convaincre l'armée du Levant (35 000 hommes) de rallier la France libre. L'intervention franco-anglaise au Levant est déclenchée le 8 juin, quelques jours après la signature des « protocoles de Paris », par lesquels l'amiral Darlan, alors chef du gouvernement de Vichy, concède aux Allemands l'utilisation des bases navales et aériennes françaises du Levant. La 1re division légère française libre (DLFL) entre à Damas le 21 juin. Les affrontements franco-français sont durs et meurtriers; leur bilan est mitigé. Certes les deux territoires échappent à Vichy, mais 6000 hommes seulement rejoignent les FFL; en outre, le caractère fratricide de la campagne laissera des traces. La 1re DLFL est dissoute le 20 août. De Gaulle charge Larminat, adjoint de Catroux, de mettre sur pied deux nouvelles unités (« divisions légères » ou « brigades »): l'une destinée à maintenir l'ordre au Levant, l'autre à participer à l'effort de guerre en Libye - l'ensemble de ces unités étant baptisée « Force L » (comme Larminat).

 

La 1re brigade française libre (1re BFL), commandée par Larminat, avec Kœnig comme adjoint, fait mouvement vers l'Egypte à la fin décembre 1941 ; le 17 janvier, elle obtient la reddition de la garnison allemande d'Halfaya (frontière égypto-libyenne). Un mois plus tard, elle prend position à Bir Hakeim, à 80 km au sud de Tobrouk. Durant un peu plus de trois mois, elle va mener contre les forces ennemies une guerre de course dans le désert libyen, faite de missions de reconnaissance, de patrouilles et de coups de main, qui va lui permettre de s'aguerrir. Au début d'avril, Kœnig en devient officiellement le chef - Larminat étant nommé commandant en chef des Forces françaises dans le Western Desert.

 

Le 27 mai, Rommel, commandant l'Afrikakorps (qui a débarqué en Libye en février 1941) lance ses troupes contre la position fortifiée de Bir Hakeim, tenue par une brigade comptant précisément 3723 hommes. Les Français libres vont leur tenir tête victorieusement pendant 15 jours; ils n'évacueront la position que dans la nuit du 10 au 11 juin 1942. Au total, la BFL a perdu environ 1500 hommes - dont un petit tiers de morts, un tiers de blessés, un tiers de prisonniers ou disparus. Ce fait d'armes a redonné espoir au camp allié, alors en difficulté sur tous les fronts. Quelques milliers de Français libres prouvent à l'opinion alliée que rien n'est joué. En immobilisant Rommel pendant 15 jours devant Bir Hakeim, ils permettront en effet au commandement anglais de faire venir des troupes fraîches d'autres théâtres d'opérations: ces forces arrêteront à El Alamein les hommes de Rommel, épuisés par la résistance des Français libres de Bir Hakeim.

 

Pour de Gaulle, ce premier affrontement direct avec les troupes allemandes constitue un extraordinaire encouragement. Désormais les Anglais et les Américains considèrent les Français libres comme des alliés à part entière. En France même, l'image d'invincibilité des forces allemandes se fissure. Bir Hakeim redonne courage à une population accablée par les exigences grandissantes de l'occupant. Pour la première fois, une unité française affrontait les troupes allemandes sur le terrain et les mettait en difficulté. Et, comble de l'humiliation pour le régime nazi fondé sur le racisme, les hommes de Kœnig composaient une extraordinaire mosaïque ethnique représentant parfaitement les populations de la France et de son Empire colonial : Européens de France métropolitaine, Européens d'outre-mer, Noirs, Malgaches, Nord-africains, Maoris, Vietnamiens, Indiens des Comptoirs de l'Inde, Syriens et Libanais.

 

Du 23 octobre au 4 novembre, les deux BFL participent activement à la bataille d'El Alamein, qui permet aux troupes britanniques de remporter une victoire complète sur l'Afrikakorps de Rommel. Quelques jours plus tard, après le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie (8 novembre 1942), les Allemands débarquent des forces en Tunisie, vers laquelle Rommel va commencer de faire retraite. Les deux BFL sont retirées du front et placées en réserve d'armée au camp de Gambut, près de Tobrouk. A la fin décembre 1942, alors que les troupes allemandes échouent à chasser les troupes alliées du Sud tunisien, de Gaulle décide que la Force L doit devenir, dès que possible, « une belle et forte division ». Le 17 janvier 1943, il décide que les FFL qui prendront part à la campagne de Tunisie seront placées sous le commandement de Larminat et organisées en deux grandes unités : une division d'infanterie à trois brigades, confiée à Kœnig; une division légère mécanique, confiée à Leclerc. Cette décision est à l'origine des deux divisions emblématiques de la France libre: la 1re DFL et la 2e DB.

 

(16) En septembre 1940, deux nouveaux territoires ralliés, Tahiti et la Nouvelle-Calédonie, fourniront un nouveau bataillon de volontaires (600 h.), le bataillon du Pacifique, formé et commandé par le commandant Félix Broche, qui rejoindra le Moyen-Orient en juillet 1941.


La colonne Leclerc en Afrique


La première mission dont de Gaulle charge le commandant Leclerc consiste à rallier le Cameroun à la France libre. Il débarque à Douala dans la nuit du 26 au 27 août 1940, avec 22 compagnons et prend immédiatement contact avec le commandant Dio, qui arrive de Fort-Lamy à la tête d'un détachement du régiment de tirailleurs sénégalais du Tchad. Le 29 août, les autorités fidèles à Vichy s'effacent; Leclerc prend le commandement militaire du territoire. De Gaulle le nomme colonel et commissaire général du Cameroun. Quelques semaines plus tard, il accueillera de Gaulle au lendemain de l'échec de la tentative de ralliement du Sénégal.

 

C'est à Douala que de Gaulle met au point avec le général de Larminat et le colonel Leclerc un plan d'action fondé sur une offensive directe contre la Libye sous domination italienne: « Mon intention, expliquera de Gaulle, était d'établir aux confins du Tchad et de la Libye, un théâtre d'opérations sahariennes, en attendant qu'un jour l'évolution des événements permît à une colonne française de s'emparer du Fezzan et d'en déboucher sur la Méditerranée. » Pour cela, il fallait préalablement contrôler l'ensemble de l'AEF Les « Trois Glorieuses » d'août avaient permis de rallier quatre territoires (Tchad, Cameroun, Congo, Oubangui-Chari) ; seul le Gabon résistait encore. Il tombera le 9 novembre. Un mois plus tard, promu commandant militaire du Tchad, Leclerc est chargé de préparer l'opération contre le Fezzan et, pour commencer, contre l'oasis fortifiée de Koufra. A Fort-Lamy, il prend le commandement du régiment des tirailleurs sénégalais du Tchad, auquel il va amalgamer d'autres unités provenant du Congo, de l'Oubangui et du Gabon - en tout quelque 6000 hommes, dont 500 Européens, qui vont constituer sa « colonne saharienne ».

 

En quelques jours, Leclerc réunit les moyens de transport (une centaine de camionnettes, équipées de mitrailleuses et de mortiers de 81 mm) et les effectifs (350 hommes) nécessaires au raid sur Koufra. Comme Fort-Lamy est à 1200 km de la frontière italienne (et à plus de 1500 km de Koufra), il s'installe à Faya-Largeau, au nord du Tchad. Le 23 décembre, une première reconnaissance en direction de Koufra est organisée; la « Colonne du Tchad » (que l'on commence à appeler « Colonne Leclerc ») quitte Faya-Largeau le 27 janvier 1941. Entre temps, le 11 janvier, le colonel Colonna d'Ornano, chef de la région du Borkou-Ennedi (nord du Tchad) aura mené un raid sur Mourzouk, l'autre grand poste italien du Sud libyen, à plus de 1000 km de Fort-Lamy, L'objectif n'est pas de prendre le poste, mais de neutraliser le terrain d'aviation: il est atteint, mais Colonna d'Ornano est tué. Ce raid démontre les immenses possibilités d'une colonne motorisée dans le désert et l'utilité du harcèlement dans la stratégie de conquête saharienne.

 

Leclerc n'ignore pas que Koufra est bien défendue - entre autres, par la Sahariana di Cufra, une compagnie motorisée qui jouit d'une grande réputation - mais il sait aussi qu'arracher cette position à l'Italie fasciste équivaut à porter un sérieux coup à la domination fasciste en Afrique. Et ce coup, c'est la France libre qui va le porter - avec le concours de la patrouille néo-zélandaise qui a participé au raid contre Mourzouk. Les affrontements avec la Sahariana di Cufra, beaucoup mieux armée, seront violents, mais Leclerc, sûr de son affaire, ne se presse pas. Le siège du fort d'El Tag, qui défend Koufra, dure dix jours; les coups de main se succèdent et la résistance italienne finit par faiblir. Au matin du 1er mars 1941, la garnison italienne se rend. « Vous venez de prouver à l'ennemi qu'il n'en a pas fini avec l'armée française, écrira de Gaulle à Leclerc. Les glorieuses troupes du Tchad et leur chef sont sur la route de la victoire». Si la prise de Koufra passe inaperçue en France - un seul journal annonce que des troupes anglaises ont occupé l'oasis - elle est, en revanche, saluée avec enthousiasme dans tous les territoires de l'Empire ralliés à la France libre. Il s'agit, commente la BBC, du « premier acte offensif mené contre l'ennemi par des forces françaises partant de territoires français, aux ordres d'un commandement uniquement français ».

 

Revenu à Fort-Lamy, Leclerc se consacre, dans les mois qui suivent, à sa prochaine mission : le Fezzan. L'opération contre Koufra a été une magnifique affirmation de la volonté de combat des Français libres ; la conquête du Fezzan est une nécessité imposée par l'avancée des Britanniques en Libye. En réalité, de Gaulle ne croit pas au succès de la contre-offensive britannique, et les événements lui donnent raison : à la fin de janvier 1942, avec une Afrikakorps intacte, Rommel repart à l'assaut de l'Egypte. La mission de Leclerc change dès lors de nature : puisque la jonction avec les forces britanniques est, pour l'instant, inenvisageable, il ne lui reste plus qu'à exécuter une opération de « va-et-vient » sur le Fezzan, qu'il définit ainsi le 1er février: « assez forte pour sonner l'adversaire et obtenir des renseignements utiles, assez faible pour permettre une reconstitution rapide du stock d'essence au cas où l'opération initiale serait reprise ». Il monte cette nouvelle opération en deux semaines avec sa précision et sa rigueur habituelles. A partir du 15 février, quatre patrouilles de dix voitures (commandées par les capitaines de Guillebon, Massu et Geoffroy), appuyées par onze avions du groupe « Bretagne », vont porter à un ennemi distant de plus 600 kilomètres des coups sévères et inattendus. Les Français s'emparent ainsi de deux postes importants: Gatroun et Uigh el-Kébir. Le bilan de cette première campagne, qui s'achève à la mi-mars 1942, est largement positif - une « réussite complète », estime de Gaulle, qui ajoute: « Général Leclerc, vous et vos glorieuses troupes êtes la fierté de la France ». Le 25 mars, Leclerc est nommé commandant supérieur des troupes de l'Afrique française libre. Il rejoint Brazzaville, en obtenant de De Gaulle la nomination d'un de ses fidèles, le colonel François Ingold, à la tête des troupes du Tchad.

 

Le 22 septembre 1942, alors qu'il se trouve à Brazzaville, de Gaulle ordonne à Leclerc de conquérir le Fezzan et de s'emparer de Tripoli, où il fera sa jonction avec les troupes britanniques. Il voit plus loin encore: envisageant l'hypothèse d'un échec du futur débarquement anglo-américain en Afrique du Nord, il songe déjà à mettre en œuvre tous les moyens pour arracher à Vichy l'Afrique occidentale. Il prescrit donc à Leclerc d'envoyer des troupes au Niger et de préparer les unités qui interviendront à Madagascar: « C'était beaucoup de choses à la fois. Mais nous ne doutions de rien. Les Français libres d'Afrique constituaient un faisceau qu'aucune épreuve ne pourrait rompre». Le 10 novembre, deux jours après le débarquement en Afrique du Nord - dont la France libre a été écartée - de Gaulle demande à Leclerc de se tenir prêt à exécuter l'opération de ralliement du Niger : « Nous devons marquer par une action immédiate, explique-t-il, que nous n'admettons pas la reconstitution de Vichy en Afrique du Nord et en Afrique occidentale française sous la coupe des Américains ».

 

Cependant, quatre jours plus tard, il change d'avis : il ordonne à Leclerc de préparer l'offensive au Fezzan, avec exploitation éventuelle soit vers Tripoli, soit vers Gabès (Sud tunisien), en liaison avec la VIIIe armée britannique et, éventuellement, avec les forces américaines d'Algérie. L'opération présente de sérieuses difficultés : les hommes de Leclerc doivent parcourir un millier de kilomètres, en emportant vivres, munitions, carburant; ils doivent coordonner leur avance avec les troupes britanniques qui progressent en Cyrénaïque et il est impérativement demandé à Leclerc de refuser toute prétention des Alliés d'administrer le Fezzan libéré : « Le Fezzan doit être la part de la France dans la bataille d'Afrique, explique de Gaulle à Leclerc. C'est le lien géographique entre le Sud tunisien et le Tchad ».

 

L'offensive commence le 22 décembre 1942 ; elle va durer deux semaines. Les groupements Ingold et Delange (4000 Africains, 600 Européens), appuyés par le groupe d'aviation « Bretagne », s'emparent de toutes les positions ennemies. Les Français entrent dans Sebha, principal centre militaire, le 12 janvier 1943 ; ils prennent Mourzouk, capitale religieuse, le lendemain. Vainqueurs sur toute la ligne, ils font un millier de prisonniers et s'emparent d'un matériel important. Mais surtout, la route de Tripoli leur est ouverte. Les Italiens sont chassés du Fezzan, désormais administré par le colonel René Delange ; les Anglais ne mettront pas la main sur ce que de Gaulle appellera, dans ses Mémoires de guerre, « ce fruit savoureux du désert ». L'audace et la méthode ont payé. Le 13 janvier 1943, de Gaulle exalte à la BBC l'épopée de Leclerc et de ses compagnons, « un exploit qui ne le cède en rien aux plus beaux de notre grande Histoire », assure-t-il, avant d'ajouter: « Avec la victoire de nos troupes du Tchad, l'ennemi a vu s'élever, une fois de plus, cette flamme de la guerre française qu'il avait crue éteinte dans le désastre et la trahison, mais qui, pas un seul jour, ne cessa de brûler et de grandir sous le souffle de ceux qui ne désespéraient pas». A ses yeux, cette victoire n'est pas seulement un brillant fait d'armes, elle est aussi « un des signes avant-coureurs de cette France nouvelle, de cette France dure et fière qui se bâtit dans l'épreuve ».

 

Le 25 janvier, les premiers Français venus du Tchad - après une marche de plus de 3000 km - entrent à Tripoli, où Leclerc arrive dans la soirée. Le lendemain, il rencontre le général Montgomery, chef de la VIIIe armée britannique, vainqueur de l'Afrikakorps à El Alamein ; Montgomery le charge de prendre une part active à l'attaque de la ligne Mareth, qui défend le Sud tunisien. Le surlendemain, tandis que le capitaine d'Abzac, l'un de ses adjoints, occupe la grande oasis italienne de Ghadamès, Leclerc rend visite au commandant Bouillon, chef du bataillon d'infanterie de marine et du Pacifique (BIMP), avant-garde de la 1re DFL, à l'aéroport de Tripoli: c'est la première jonction des FFL venues du Tchad et des FFL du Moyen-Orient. Les Forces françaises libres d'Afrique ont opéré leur jonction. Désormais rassemblées, elles sont prêtes à entrer en Tunisie. De Gaulle se garde cependant de tout triomphalisme. Dès le 17 janvier 1943, dans une « instruction personnelle et secrète », il a annoncé à ses principaux adjoints que son intention était que les Forces françaises libres participent dans la plus large mesure possible à la bataille aux côtés de la Ville armée britannique».

 

(16)  En septembre 1940, deux nouveaux territoires ralliés, Tahiti et la Nouvelle-Calédonie, fourniront un nouveau bataillon de volontaires (600 h.), le bataillon du Pacifique, formé et commandé par le commandant Félix Broche, qui rejoindra le Moyen-Orient en juillet 1941.

 

Conclusion


A l'aube de cette nouvelle campagne, la France libre dispose d'une marine, d'une aviation, d'une armée de terre : bien plus, elle paraît sortir du tunnel et de l'isolement. Chacun peut mesurer le chemin parcouru depuis le modeste défilé londonien du 14 juillet 1940. Une armée de 70000 hommes ne peut sans doute pas être comparée aux effectifs autrement importants que sont ceux de l'armée britannique. Mais elle constitue un appoint non négligeable - elle l'a montré sur tous les champs de bataille d'Afrique orientale et elle s'apprête à le montrer en Tunisie - et surtout un symbole extraordinairement puissant. « Le maintien des armes françaises dans la guerre, la participation à tous les combats en Afrique, l'héroïque résistance de Bir Hakeim, la chevauchée de Leclerc à travers plus de 5 000 kilomètres de désert, rappelle Jean-François Muracciole, avaient offert à la France libre et à son chef une légitimité et une audience politique dont Giraud, malgré le sacrifice de ses propres soldats en Tunisie, ne put jamais se prévaloir». Au moment où de Gaulle se prépare pour un nouveau et formidable pari - celui du très difficile amalgame de ses troupes avec l'armée d'Afrique, les Forces françaises libres apparaissent désormais, sans discussion possible, comme l'éclatante expression de la volonté française d'assumer un rôle croissant dans la nouvelle phase du conflit.