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Rosette PESCHAUD
Rosette PESCHAUD, article paru dans Espoir n°107, juin 1996
L'AVENTURE des Rochambelles est issue de l'initiative et de la volonté d'une Américaine de Chicago, Florence Conrad. Amoureuse de la France, elle y avait vécu avec son mari avant la Première Guerre mondiale. Veuve en 1914, elle s'était engagée comme infirmière sur le front. Quand éclate le second conflit mondial, veuve à nouveau, elle se porte volontaire, participe à diverses évacuations dangereuses et conduit La victoire de Samothrace à l'abri dans un musée de province. Après l'armistice, elle prend à cœur le sort des prisonniers de guerre avec une telle témérité, que son ambassadeur, inquiet pour sa sécurité, la prie de regagner les Etats-Unis en 1941.
Florence Conrad, très grande, maigre, les cheveux blancs comme neige, d'épaisses lunettes qui ne parviennent pas à masquer un regard jeune, ardent, perçant sous une forte myopie, est ainsi décrite par Suzanne Massu dans son livre de souvenirs, Quand j'étais Rochambelle.
Désormais, elle n'est habitée que d'un seul souci : participer à la libération de sa chère France. Grâce au soutien financier des très puissantes ligues féminines américaines, elle réunit suffisamment d'argent pour acquérir 19 ambulances Dodge et elle recrute sur place quinze Françaises volontaires pour participer à la libération. Elle engage surtout une jeune femme française pour l'épauler et commander le groupe. C'est Suzanne Torrès qui a déjà un passé militaire. En effet, engagée dès 1940 dans un groupement d'ambulanciers, elle y assure la liaison entre le Haut-Commandement militaire et le front. A la défaite, elle a rejoint Bordeaux et y a côtoyé le gouverne ment provisoire qui s'y est replié. Atterrée par les réactions des milieux dirigeants, elle rejoint l'Afrique du Nord à bord de l'avion de Saint-Exupéry et six mois plus tard, réussit à rallier les Etats-Unis. C'est alors qu'elle rencontre Florence Conrad et, gaulliste fervente, accepte d'enthousiasme, de diriger le groupe Rochambeau, baptisé ainsi par nos marraines américaines.
Après avoir stationné au camp américain Patrick-Henry, le groupe s'embarque sur le Pasteur à destination de Casablanca. A l'arrivée personne ne l'attend. Florence Conrad qui sait que la 2e DB est en formation souhaite y faire admettre son groupe. N'obtenant aucun résultat, elle part pour Alger où elle rencontre le général Koenig. Celui-ci un peu étonné, téléphone au général Leclerc pour lui propo ser les ambulances et les conductrices. Leclerc, dans un premier temps, accepte les ambulances mais pas les femmes. Devant la détermination de Florence Conrad, il se ravise pensant probablement qu'il se débarrasserait rapidement des femmes. Il admet leur présence jusqu'à Paris.
On nous donne comme cantonnement une péniche sur le Bou Regreg à Rabat. A ce moment-là, dix femmes quittent le groupe, soit pour raisons personnelles, soit pour être infirmières à l'hôpital de la 2e DB. Florence Conrad confie donc à Suzanne Torrès le soin de recruter ; elle-même choisit d'aller placer les permissionnaires et les convalescents dans le bled. C'est ainsi que j'ai appris, par elle, l'existence du groupe Rochambeau. Mes parents étaient colons. Mon père, qui avait fait la guerre de 1914, était désespéré de voir l'effondrement inattendu de la France. Très vite, nous avons entendu parler du général de Gaulle et nous avons commencé à écouter la radio de Londres. Nous en étions bouleversés. Le discours du général de Gaulle n'avait rien de l'éloquence emphatique de mise à l'époque. Sa parole brève, militaire, nous rendait confiance et espoir. J'ai considéré comme une chance incroyable d'être sollicitée par Florence et You Courou-Mangin pour faire partie de la 2e DB et donnais mon accord immédiat. J'intégrais donc la 2e DB et en prenais connaissance.
Sous le commandement de leur général de 41 ans, soldats et officiers avaient entre 17 et 30 ans, avec pour certains trois années de campagne et de combat dans le désert et en Tunisie. Ils étaient tous farouchement animés du désir de revanche. Engagés volontaires, ils avaient renoncé à études, situations, familles et accepté l'éventualité d'une blessure, peut-être fatale, avec la certitude que l'enjeu en valait la peine.
Nous avons tout de suite été affectées à un groupement tactique dans lequel servait le 501e Régiment de chars de combat, qui était un régiment de Français libres. Nous avons été bien accueillies par ces jeunes combattants, qui étaient peut-être satisfaits de voir que leur général était assez moderne pour accepter des femmes dans la Division. Nous avons été accueillies avec réticence par les régiments traditionnels qui ne voyaient pas la nécessité de recruter des femmes et très mal accueillies par le 13e bataillon médical, si mal que nous avons toujours pensé que notre adjudant avait pour mission de nous décourager.
Suzanne Torrès était une femme dans tout l'éclat de la trentaine, forte d'une incontestable supériorité intellectuelle. Elle intimidait et fascinait à la fois. Ses yeux, très bleus, étaient aussi ardents dans l'amitié que dans la colère. Sa parole, facile, acérée, nourrie par une culture universelle, savait séduire autant que châtier. Imbattable dans l'invective, elle l'était aussi dans la chaleur de son amitié quand elle vous l'accordait. Puis-je ajouter que ses vertus de courage, d'intelligence n'avaient en rien affecté sa féminité. Incontestablement, c'est elle qui a modelé le groupe Rochambeau en édictant des règles de conduite et de discipline que nous avons sui vies à la lettre :
- la tenue vestimentaire devait être impeccable ; les installations sanitaires durant la campagne étaient inexistantes, nul ne s'en est jamais aperçu ;
- notre conscience professionnelle était très profonde, la qualité de l'entretien du matériel qui nous était confié était impeccable. Nous ne ressemblions en rien au bidasse moyen volontiers tire-au-flanc ;
- nous ne nous serions jamais hasardées à tricher d'aucune façon dans les tâches qui nous étaient dévolues ;
- la lecture des cartes et la mémorisation des lieux où nous étions amenées à passer étaient essentielles pour notre survie et celle des blessés. Nous y attachions tout notre sérieux ;
- la déférence envers nos supérieurs sous-officiers et officiers était obligatoire (le salut comme les 2e classes que nous étions) et aussi l'obéissance à tous les ordres, même si nous avions l'impression, et c'était souvent parfaite-ment le cas, que c'était de pures brimades.
La Division est partie en Algérie, à côté de Mers el-Kébir où nous avons attendu le bateau qui devait nous transporter, avec nos véhicules, en Angleterre. Les blindés lourds et les chars étaient partis par Casablanca pour la même destination. Ce camp de Assi Ben-Okba fut notre premier contact avec la troupe. Pas toujours très bien reçues, nous y avons appris notre métier de soldat. Le matin, nous allions au jus, nous faisions de la gymnastique, le tour du camp en courant, puis c'était l'école du soldat, c'est à dire apprendre à marcher au pas. L'hygiène était pratiquement inexistante, nos casques nous tenaient lieu de lavabos. Le bataillon médical nous a, par la suite, affecté une tente dans laquelle nous avions un peu plus de confort. Il existait des douches, mais pour en profiter, il aurait fallu d'abord passer à l'épouillage. Or les effets de l'étuve sur nos vêtements auraient été catastrophiques. Florence Conrad partit donc « à l'assaut » chez les Américains, avec qui elle avait gardé d'excellentes relations. Elle en revint ayant obtenu des douches américaines et la suppression de la corvée d'épouillage. Les douches et les sanitaires pris en commun constituèrent notre première victoire sur notre pudeur. Cette expérience de la vie de soldat ne comporta pas uniquement des désagréments. Nous faisions connaissance avec officiers et soldats, jouions au bridge, allions nager à la plage de Cristel.
Après un bon mois passé dans ce camp, nous avons embarqué à Mers el-Kébir sur le Cap Town Castle, un bateau de ligne qui assurait, avant-guerre, la liaison entre l'Angleterre et Le Cap. C'était un très beau navire dans lequel nous disposions de plusieurs grandes cabines et de baignoires à l'eau de mer. C'est sur ce bateau que nous avons fait la connaissance de ceux qui seraient nos camarades pendant toute la campagne. Peschaud en fai sait partie.
Arrivées en Angleterre, nous nous sommes installées à Cottingham dans une villa vétusté et totalement vide, « Tudor House ». Nos brancards nous servaient de lits, notre salon était composé de deux bancs sur lesquels nous avions étendu nos couvertures. Une boîte de conserve était garnie de fleurs. C'est là que le général Leclerc est venu nous rendre visite et s'est fait présenter une à une les conductrices.
Pour la première fois, nous avons été déta chées dans des régiments.Suzanne Torrès m'a conduite au 501e RCC. Interloqué d'avoir à accueillir une jeune fille dans son régiment, le commandant Cantarel m'a fait attendre deux heures avant de se résigner à faire monter une tente, située entre celle du R.P. Fouquet et celle du docteur Krementchousky, pour me loger. J'y ai partagé les activités du docteur et subi les taquineries des jeunes officiers qui, pour m'embarrasser, se levaient de table d'un seul mouvement quand je pénétrai dans le mess.
A Cottingham, la population nous a très bien reçues. Tous les dimanches, nous assis tions au défilé dans le village en présence des autorités locales ; nous y écoutions des dis cours en anglais auxquels nous ne comprenions goutte. Nous étions aussi invitées au bal du village. Comme tous les hommes étaient mobilisés, les femmes du village venaient nous inviter à danser. Ma grande taille me faisait juger peu attirante, et je n'en étais pas mécontente. Evidemment, nos officiers, nos soldats, avaient un succès extraordinaire. Nous avons gardé une grande reconnaissance de l'accueil qui nous a été fait en Angleterre.
Le commandant Florence Conrad et le lieutenant Suzanne Torrès avant l'embarquement à Southampton, le 30 juillet 1944 (DR-Mémorial du Maréchal Leclerc et Musée Jean Moulin-Ville de Paris).
Le général Leclerc habitait une grande pro priété « Dalton Hall ». C'est là que nous avons assisté à la cérémonie solennelle au cours de laquelle le général Koenig remettait aux régiments de la 2e DB leur fanion. Nous avons ensuite défilé avec toute la Division et les félicitations que Madame Conrad a reçues pour notre tenue allaient en grande partie à notre instructeur d'Assi Ben- Okba, le chef Moisy. C'est alors que nous fut remis « l'insigne » qui nous incorporait réellement à la 2e DB.
Nous avons quitté le nord de l'Angleterre en convoi et nous avons stationné dans un camp américain, le D 10. Nous n'y manquions de rien mais nous y étions strictement consignées à cause du secret militaire. Nous nous somme embarquées le 31 juillet sur le liberty ship, Philipp Thomas. A bord, l'atmosphère était lourde. Le matin du 1er août, quelle émotion d'apercevoir la côte normande et quelle impatience nous avions de débarquer. La grande aventure allait commencer. Le ciel était rempli de ballons d'observation captifs, des vedettes circulaient avec une incessante activité entre les bateaux et la plage. Nous avons attendu quatre jours avant de pouvoir toucher terre. Le débarquement est resté pour moi un des pires moments de la campagne. Les ambulances étaient treuillées sur des barges. Les hommes et les femmes devaient enjamber la rambarde, saisir une échelle de corde qui tournait au fur et à mesure de la descente. La mer était mauvaise, le liberty ship et la barge s'écartaient et se rapprochaient avec une brutalité terrible. La barge s'est dirigée vers la plage où nous avons attendu que la marée baisse.. Je n'ai pas eu le temps, comme sur la photo célèbre, de ramasser une poignée de sable et de l'embrasser et je me suis très vite retrouvée sur les petits chemins de Normandie. Le colonel Warabiot, qui passait en jeep, a jeté aux pieds de Suzanne Torrès des camemberts et du pain. C'était la première reprise de contact avec le terroir.
Pour la première fois, nous avons rencontré la guerre à Saint-James dans un champ de pommiers. Toute la journée, des avions allemands avaient survolé le champ. A la nuit, je fus réveillée par le bruit des grenades, lancées des avions, qui roulaient sous les véhicules. Sortie de mon ambulance, j'ai vu mon adjudant qui y montait pour la changer de place. Je me suis précipitée en lui disant : Il n'y a que moi qui puisse conduire cette ambulance. Dites- moi où je dois la mettre. Elle était sous un pommier, je l'ai garée sous le pommier d'à côté. En regardant autour de moi, j'ai vu l'ambulance de Zizon et de Denise qui brûlait. Zizon, malgré les ordres qui nous contraignaient à dormir habillées, était en pyjama blanc. Le docteur Chavenon, un ancien du Tchad, lui a arraché le pyjama qui était, paraît-il, une cible formidable pour les avions allemands et Zizon, avec un sang-froid imperturbable, en casque lourd, soutien-gorge et slip a continué à éteindre l'incendie. Faisant le tour du champ, j'ai trouvé Polly Wordsmith blessée, étendue sous un pommier. Elle m'a dit : Secourez d'abord ceux qui sont plus atteints que moi. J'ai tout de suite été chercher du secours. Polly avait les jambes broyées et ne s'est jamais vraiment remise de ses graves blessures. Nous avons procédé à nos premières évacuations. Si on avait pu entretenir des doutes sur notre conduite au feu, ceux-ci furent immédiatement dissipés. Il n'y eut nulle panique, chacune savait ce qu'elle avait à faire et elle le fit.
Je puis affirmer qu'un blessé grave qui envisageait déjà la mort et qui posait les yeux sur ma jolie coéquipière, occupée à l'installer le mieux possible, changeait de visage. La confiance lui revenait devant son sourire. Dans notre ambulance il trouvait une sécurité, une amitié, une compassion qui l'aidaient à attendre le moment où il serait laissé aux mains du chirurgien. La qualité de présence humaine, de disponibilité d'une femme est incomparable pour un homme en proie à la souffrance et qui se croit aux limites de la vie.
Notre rôle consistait à aller ramasser les hommes sur les lieux mêmes où ils avaient été blessés. Nous étions escortées d'un ou deux médecins en jeep et par des infirmiers. Nous formions ainsi la «section de ramas sage». Nos ambulances amenaient ensuite leurs passagers à l'hôpital tenu par des méde cins et infirmiers de la 2e DB. C'était l' « hôpital de triage et traitement » situé en général 10 ou 20 kilomètres derrière les lignes et enfin les blessés graves étaient emmenés vers les antennes chirurgicales américaines par des conducteurs américains. Hélas, dès le début de la campagne de Normandie, nous déplorons la perte de Micheline Garnier-Grimprel, faite prisonnière à Argentan.
Elle n'est jamais sortie des geôles russes où elle a été internée après la défaite allemande malgré les nombreuses démarches effectuées par plusieurs présidents de la République et diverses per sonnalités. Micheline était une résistante qui avait appartenu au réseau « Arche de Noé » de Marie-Madeleine Fourcade.
De son côté, Suzanne Torrès rentrait de nuit sous un bombardement avec quelques ambulances et un half-track, transportant des brancardiers européens et nord-africains. Elle s'arrête dans un champ et tout à coup, elle voit près d'elle un char énorme qui faisait partie d'une colonne de 18 blindés allemands qui s'était arrêtée contre les véhicules sanitaires. Elle se glisse hors de l'ambulance et passe la consigne de rester calme. Puis elle se dirige vers le char et demande à parler au chef. L'officier SS veut emmener le convoi sanitaire. Elle le convainc qu'elles ne sont que des femmes, ambulancières, protégées par la convention de Genève. Il finit par les laisser partir. Suzanne décide d'aller immédiatement prévenir l'état-major du groupement Langlade qui est à proximité pour protéger le PC du général Leclerc.
Nous quittons la Normandie en direction de Paris. Nous progressons sans encombre et nous trouvons les combats aux portes de Paris : la Croix-de-Berny, Fresnes. Ariette, ma coéquipière et moi, passons la nuit avec notre ambulance devant la prison de Fresnes soi gnant un nid de blessés. Le lendemain, 25 août, un soleil radieux accompagne notre entrée dans la capitale. Je faisais partie de la colonne Billotte et nous nous sommes retrouvés place de l'Hôtel de Ville à 8 heures du matin. Lors d'un arrêt sur les quais en face de Notre-Dame, toute la colonne tirait sur les immeubles. Je me souviens avoir demandé au capitaine Puig, qui tirait posément de mon ambulance quel était son objectif. Il me répondit qu'il n'en savait rien mais qu'il fai sait comme tout le monde. Toute la journée, mon ambulance a stationné sur le parvis de Notre-Dame. Nous étions entourés de Pari siens enthousiastes. Notre médecin, Krementchousky, était couvert de rouge de lèvre. Je suis allée avec lui visiter l'Hôtel-Dieu et la Préfecture de Police.
Ce fut une joie et une épreuve. J'étais la première femme en uniforme à pénétrer dans la Préfecture de Police. Tous les poli ciers voulaient m'embrasser... Je n'ai pas aperçu le général de Gaulle, mais c'est avec une grande compassion que j'ai vu partir Von Choltitz. Cet homme qui avait préservé Paris de la destruction était injurié par la foule.
Au cours de cette promenade, nous avons été coincés par une voiture FFI. Les quatre occupants en sont sortis en disant qu'ils voulaient embrasser une Américaine.
Comme je leur répondais que j'étais Française, ils sont repartis en disant : Merde ! C'est bien notre chance. Le soir, Ariette et moi étions invités chez les Labourdette. J'ai dîné avec ma salopette dou teuse et mes godillots entre Jean Cocteau et Christian Bérard. Cocteau, montrant Jean Marais disait : Ils sont comme des archanges, ils montent sur les barricades, les balles sifflent et elles ne les effleurent pas. Au dessert, Jean Cocteau s'est levé et avec son élégance et son français recherché, a fait une adresse à la maîtresse de maison et aux combattants de la 2e DB qui a ému aux larmes toute l'assistance.
Après avoir passé la nuit dans notre ambulance, square Notre-Dame, nous avons rejoint le jardin des Plantes et le bataillon médical. La nuit Paris a été bombardé. La Halle aux vins en feu éclairait le jardin des Plantes d'une lueur rose. Notre peur principale était qu'une bombe tombe sur la cage aux lions et les libère. Le lendemain matin, nous sommes allés nous installer à Bagatelle. Nos ambulances étaient alignées au bord de l'étang aux nénuphars. C'est là que le général Leclerc nous a rendu une visite « officielle » pour nous annoncer que, eu égard à notre conduite excellente en Normandie, il acceptait de nous garder dans sa Division. Cette déclaration fut accueillie avec enthousiasme. Pour ma part, j'ai aussi ressenti une grande frayeur imaginant qu'il aurait pu en être autrement. Je n'y avait pas songé un instant...
Les soldats qui nous entouraient coulaient des jours heureux sous leurs tentes en compagnie de petites fiancées parisiennes.
Nous avons quitté Paris début septembre. Il était temps car les Parisiens étaient déjà moins enthousiastes. Florence Conrad ne nous avait pas suivi, le général Leclerc lui ayant confié la mission de s'occuper des bles sés du Val de Grâce. Elle le faisait avec un dévouement limité à la 2e DB : Où étais-tu, petit, à la 2e DB ? Si oui ils avaient droit à tout, les vêtements, les bonbons, les cigarettes, sinon, ils n'avaient droit à rien. Le général de Lattre de Tassigny en a fait le reproche au général Leclerc ; les blessés de la 2e DB auraient eu un traitement de faveur. Le géné ral Leclerc en a convenu.
A Chatel, les premiers éléments ont tra versé la Moselle à gué avec deux ambulances, celle de Crapette et Jacotte et celle d'Anne-Marie et de Michette. La tête de pont étant difficile à tenir, ils ont dû se replier. Les hommes ont été très impressionnés par le calme avec lequel les ambulancières portaient les blessés à bras, leur faisaient franchir le fleuve sur une passerelle.
L'avancée a continué en Lorraine. Il pleuvait, il y avait de la boue partout. Nous trouvions souvent refuge dans les écoles ou les mairies, car nous avions besoin de grandes pièces pour accueillir les blessés ou les malades dans les périodes calmes.
Le 7 octobre, nous sommes à Roville-aux- Chênes. Michelle Mirande se joint au groupe des Rochambelles. C'est une résistante qui s'est engagée avec son groupe à la 2e DB. Elle n'a pas avoué qu'elle était une femme. Cette situation a duré un certain temps jusqu'à ce qu'elle se trouve face au général Leclerc qui lui demandait un renseignement. Elle n'a pu parvenir à déguiser sa voix. Le Général, très mécontent, nous l'a envoyée bien malgré elle. C'est à la même époque que nous avons vu arriver un jour Florence Conrad, très affectée. La Direction des Services féminins de Londres s'était installée à Paris et s'était donné pour tâche de remettre de l'ordre dans l'Armée féminine. Les quatre galons de Florence, ainsi que les deux de Suzanne Torrès, étaient menacés. Suzanne se rendit chez le commandant du bataillon médical, qui téléphona au chef d'état-major qui décida d'en référer au général Leclerc. Ce dernier écrivit une lettre destinée au chef d'Etat-major des Armées dans laquelle il exigea que soit main tenu le statu quo et que les galons soient homologués.
Nous quittons Roville-aux-Chênes. A Badonviller, le colonel de La Horie est tué. Jacques Bervialle y est grièvement blessé au cœur et il est transporté dans l'ambulance de Denise et de Zizon dont il serre très fort la main. Elles le conduisent à l'hôpital pensant bien qu'il était sur le point de mourir. Il est évacué par les Américains sur l'antenne chirurgicale et opéré. Après la guerre, Zizon retrouvera Jacques Bervialle dans la file d'attente du centre de démobilisation et l'épousera.
Nous suivons les colonnes de blindés à travers les Vosges. Le col du Dabo est traversé par une petite route étroite, sinueuse et escarpée. Nous avons beaucoup de mal à doubler les chars lors des évacuations. L'obscurité, car nous roulons de nuit, n'arrange pas les choses. Le lendemain matin, le spectacle est effrayant. De chaque côté de la route, des charrettes, des chevaux les pattes en l'air, des cadavres d'Allemands, victimes d'une attaque aérienne.
Notre premier arrêt en Alsace s'effectue à Marmoutiers. L'accueil de la population fut extraordinaire. Il y avait toujours un repas préparé pour nous dans chaque maison. Nous avons poursuivi jusqu'à Strasbourg. Le 23 novembre, Paule et Madeleine sont priées de faire avancer leur ambulance jusqu'à un char du 501 touché de plein fouet devant le fort Pétain. Elle escaladent le char, transportent le capitaine de Castelneau et les autres blessés dans leur véhicule sous le feu des canons et des mortiers, avec une rapidité, une adresse, une maestria telle, que, dans les fossés, les fantassins du Régiment de marche du Tchad applaudissent.
Avec ma coéquipière Nicole, car Ariette, qui s'est mariée à Paris m'a quittée, nous entrons dans Strasbourg avec une ambulance pleine de blessés français et allemands recueillis après la reddition du terrain d'aviation de Neuhof. Quand nous arrivons devant l'hôpital, nous sommes accueillies par une rafale de mitrailleuse. Nous attendons philosophiquement sur une petite place que l'hôpi tal soit libéré. Nous y amenons nos blessés sur des brancards. Le spectacle à l'intérieur est chaotique. Les majors allemands, sidérés par notre intrusion, ignoraient encore l'arri vée des Français. Les bonnes sœurs étaient éperdues en voyant leurs docteurs rudoyés par les soldats. Nous étions inquiètes et mal heureuses d'abandonner là nos blessés. Le lendemain, nous sommes allées les visiter, ils étaient devenus les rois de l'hôpital.
Le général Leclerc avait fait, à Koufra, le serment qu'il ne déposerait les armes que lorsque le drapeau français flotterait à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg. Au moment même de leur arrivée, les spahis ont confectionné un drapeau avec la chemise blanche du capitaine Blanchard, une ceinture rouge de spahis et le tablier bleu de la charcutière et ont escaladé la flèche de la cathédrale pour l'y faire flotter. Ce trophée se trouve actuellement au musée de l'ordre de la Libération.
Nous avons dormi le soir dans un café qui s'appelait « Café de la Wehrmacht ». La municipalité de Strasbourg a eu pour les ambulancières des attentions charmantes (poudre de riz, rouge à lèvres...) auxquels nous avons été très sensibles. Le Maire, M. Frey a promis au général Leclerc que la ville recevrait les anciens de la 2e DB tous les cinq ans. Il ne pensait peut-être pas que nous prendrions sa promesse au sérieux. Tous les cinq ans, 3 000 personnes se rendent de Strasbourg où une somptueuse choucroute nous est offerte.
Après la libération à Strasbourg, nous avons pris la route de Colmar. Nous avons été appelées en renfort à Herbsheim, auprès de la 1re compagnie du 501 qui était suivie en per manence par Suzanne et Raymonde. Quand nous arrivons, le capitaine Buis me dit : Vous allez chercher les blessés... Ma radio ne fonctionne pas bien, vous connaissez le lieutenant Galley, vous lui direz qu'il fasse avancer le char de tête. Cela m'a paru une communication insolite pour une modeste ambulancière. Je suis allée chercher les blessés et j'ai fait la commission au lieutenant Galley. Celui-ci m'a répondu sur un ton agacé : Je le savais, il me l'a dit à la radio. Je le regardais guider son char, comme à la manœuvre, sous la mitraille, sous les obus avec son impassibilité coutumière. C'est là que j'ai eu le grand chagrin de ramasser le frère de You qui était soldat au 13e Génie. Le génie avait pour mission de déminer les abords des routes sous les bombardements incessants. Il y avait beaucoup de blessés. Ce garçon, d'à peine 20 ans, qui s'était engagé parce que sa sœur était Rochambelle, avait eu le bras enlevé par un obus. Son seul souci était de savoir où était sa chevalière. Ma coéquipière, Nicole est restée près de lui, l'a aidé de toute sa compassion, car il n'a malheureusement pas survécu à ses terribles blessures.
Le 24 décembre, j'ai eu la chance d'assister à la messe de minuit à Erstein. Nous avons eu la surprise de voir dans le chœur, à côté du général Leclerc, la haute silhouette du général de Gaulle. Puis la 2e DB est montée dans les Ardennes. De nouvelles ambulancières ont rejoint le groupe.
Pour le 1er janvier, Suzanne Torrès avait envoyé les vœux des Rochambelles au général Leclerc. Le 7 janvier, la réponse arrivait : Mon Lieutenant ou chère Madame, Je profite de votre lettre pour vous exprimer ce que le Groupe « Rochambeau » représente dans la Division. Je passe sur toutes les qualités de dévouement que nous connaissions avant le premier coup de fusil, pour insister sur l'attitude au feu. Nombreux sont les combattants qui m'ont déclaré « tirer leur chapeau » devant l'attitude de vos ambulancières. Veuillez le leur dire de ma part, et n'hésitez pas à proposer, pour citations, toutes celles qui le méritent.Je sais que pendant ce temps, Madame Conrad est la Providence de nos blessés. Bonne année, on les aura, et votre Général ne regrette pas son affaire de la Péniche, ce fut une bonne affaire ! Amitiés très sincères. Leclerc.
Nous repassons le Dabo en février et venons à Paris. Nous avons l'honneur de défiler sur les Champs-Elysées, depuis l'Etoile jusqu'à la Concorde, devant le général de Gaulle. Puis, la 2e DB est scindée : un des groupements part pour Royan. De là, nous recevons l'ordre de nous porter en Allemagne, si bien que la 2e DB s'étale de Royan à Bertchesgaden donnant ainsi fort à faire au capitaine Peschaud qui flèche le chemin. Une des nôtres, Jeannine Barral-Bocquentin est une des premières à Bertchesgaden et y plante le drapeau français avec le capitaine Touyeras. Notre amie, Léo Lindsley qui vient de rejoindre le groupe, frappée d'une balle perdue, trouve la mort à Bertchesgaden.
Nous revenons ensuite vers la région de Villeneuve-la-Guyard et nous assistons à Paris, au défilé du 18 juin. Assises parmi les blessés du Val-de-Grâce, face à la tribune officielle, nous avons une place de choix ; mais le général Leclerc s'apercevant que les Rochambelles ne participent pas au défilé, prie le commandant Montfort de s'excuser auprès de Suzanne de cette « gaffe », ce que nous pre nons pour un grand honneur.
Le 22 juin, ce sont les adieux de Fontainebleau. Le Général nous dit que s'il quitte la DB, il n'en quitte pas l'esprit. Nous devons considérer désormais notre insigne comme la plus belle des décorations. Tous les anciens sont restés très marqués par ces adieux.
Nous sommes quelques unes à nous engager avec Suzanne Torrès pour la campagne d'Indochine au groupement Massu. L'une d'entre nous, Odette Thiollet, y laissera la vie et lors d'un deuxième séjour, notre chère Aline Lerouge trouvera la mort.
Je me suis fiancée à Philippe Peschaud à la fin de la campagne. Le général Leclerc l'a appelé et lui a demandé : C'est sérieux cela Peschaud, vos fiançailles avec Mademoiselle Trinquet ? Il répondit affirmativement et le Général continua : Dites-moi quand vous vous marierez, je serai votre témoin. Notre mariage à Port-Lyautey fut une grande fête. Le général Leclerc assista aux cérémonies avec tout son état-major. A la fin du repas, il s'est levé, il a parlé des mérites de Philippe et des miens. J'étais très confuse. Il m'a fait un extraordinaire cadeau ; il m'a dit : Vous avez la médaille militaire, vous pouvez la porter.
Suzanne Torrès allait incessamment devenir Madame Massu. Le Général l'a convoquée en 1947 et lui a demandé d'accepter la direction de la maison de la 2e DB. La fameuse kermesse aux étoiles, restée mythique, qui se déroulait dans les jardins des Tuileries, est due à son initiative. Plus tard, une autre Rochambelle, Raymonde Jeanmougin a assumé la même charge durant quatre ans.
Les Rochambelles sont un des piliers de la vente de charité qui génère les ressources nécessaires à l'Association. Le journal de notre association, Caravane, a été durant plus de trente ans confié à la responsabilité d'Yvette Verge. Jacqueline Fournier, Michette Duhamel, Edith Vezy ont assumé depuis plus de vingt ans les tâches journalières du Fonds historique à Saint-Germain-en-Laye. Avec des bénévoles masculins, Lucette Brezina remplit une tâche administrative bénévole depuis plus de dix ans à l'association. J'assume personnellement les fonctions de Secrétaire général de la Fondation Maréchal Leclerc de Hauteclocque depuis sa fondation en 1974. Les années de guerre, puis toutes ces tâches remplies en commun ont soudé notre groupe malgré nos destins très divers. Nous sommes resté liées autant que des soeurs.
En 1982, le groupe Rochambeau a été reconstitué par des jeunes femmes engagées volontaires pour être conductrices ambulancières à la 2e DB. Trois d'entre elles servent actuellement en Yougoslavie. Nous sommes ainsi les premières femmes à laisser une tradition dans l'armée française ce qui aurait comblé les vœux de Suzanne Massu et de Florence Conrad.
(*) Ambulancière au groupe Rochambeau de la 2e DB. Secrétaire générale de la Fondation Maréchal Leclerc de Hauteclocque.














