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De Gaulle et Leclerc


 

Si lorsqu’il se présenta le 25 juillet 1940 à Londres, devant le général de Gaulle, le capitaine de Hauteclocque n’ignorait pas le nom de ce général dont il avait récemment étudié – avec la sombre rage de voir que le Haut commandement n’en tenait aucun compte – les ouvrages prophétiques, il ne l’avait jamais auparavant rencontré. Sans doute de son côté, le général de Gaulle connaissait-il aussi le nom de ce brillant capitaine de cavalerie, déjà connu dans l’Armée comme un des meilleurs de sa génération, mais sans plus.


Et pourtant ce jour-là jaillit un éclair, un coup de foudre : en quelques instants, le chef de la 2e Division blindée trouva en de Gaulle l’incarnation de la passion qui le consumait au spectacle des malheurs de la Patrie, et c’est un accord profond, une communion indissoluble qui réunit désormais les deux hommes durant les sept ans et quatre mois que devait vivre encore Leclerc.


Le général Leclerc n’a jamais relaté ce que fut cette première rencontre, décisive. Tout laisse penser qu’entre le général de brigade de 50 ans et ce capitaine de 37 ans, c’est un contact très militaire qui s’établit, l’ancien, déjà investi d’une charge immense, dominant, décidant, donnant des ordres non sans avoir questionné, écouté et jaugé le sérieux, la valeur et la détermination du cadet. C’est d’ailleurs bien ce qui ressort des Mémoires de guerre :


"Il arrivait de France, par l’Espagne, la tête bandée sur une blessure qu’il avait reçue en Champagne et passablement fatigué. Il vint se présenter à moi qui, voyant à qui j’avais affaire, réglai sa destination sur le champ. Ce serait l’Equateur. Il n’eut que le temps de s’équiper et, sous le nom de Commandant Leclerc, muni de l’ordre de mission que je remis à l’équipe, s’envola avec les autres".


De fait, le 6 août, onze jours plus tard, sans avoir peut-être même revu en tête-à-tête le Général, Leclerc s’envolait vers l’Afrique. Ensuite, et c’est frappant, le destin allait faire que des milliers de kilomètres, des océans, voire des continents ne cessent de séparer les deux hommes, surtout aux moments difficiles : de 1940 à 1943 de Gaulle est à Londres et s’il vient parfois – rarement -, en Afrique, Leclerc, lui, ne la quitte pas ; au moment du débarquement, l’un est en Angleterre, l’autre à Alger ; enfin d’août 1945 à juillet 1946, c’est pour Leclerc l’Indochine, bien loin de Paris.


Lorsque le décompte – qui reste à faire – sera établi des heures effectivement passées ensemble, le chiffre surprendra certainement pas sa modestie. Et pourtant quelle qualité dans leurs rapports, quelle loyauté, quelle aisance envers et contre toutes les difficultés inhérentes à l’éloignement, à l’écran des inévitables intermédiaires, au métal des caractères, à l’impitoyable déroulement de la guerre, et, plus encore, au jeu – ouvert ou sournois – de tous les adversaires de la France libre et combattante qui ne cessèrent jamais d’espérer séparer Leclerc de De Gaulle. Il y a là quelque chose d’extraordinaire, de tout à fait exceptionnel qui est sans doute à inscrire au nombre des grands événements de notre histoire et à la gloire toute particulière de l’un comme de l’autre.