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Capitaine DESJARDINS : Avec de Gaulle devant Dakar (septembre 1940)


 

Capitaine DESJARDINS

Avec de Gaulle devant Dakar, septembre 1940. Carnet de route, Espoir n°49, 1984

 

 

• Londres, 30 août 1940.


Départ de Carlton Gardens vers 11 heures. Euston Station. Sur le quai de la gare se retrouvent, se groupent, se promènent, désormais épanouies, rayonnantes, ces figures que je n'avais vues que plus ou moins contractées, fermées, presque gênées, dans les bureaux de la France Libre, à Carlton Gardens.


Vercingétorix  est là.


Le général  Spears aussi.


Près de ce dernier, qu'il est venu accompagner jusqu'à son wagon, et l'air presque incongru dans son vieux complet-veston, parmi nos uniformes flambant neufs, nous apercevons, Philippe et moi, la curieuse figure de Somerville Smith, toujours rigoleur, et dont le sourire laisse entrevoir ses étonnants petits chicots verdâtres. (Il s'était montré très serviable à notre égard, lors de notre arrivée à Londres. Bonne occasion de lui redire au revoir).


Le train part vers midi et demi, peu après que les sirènes nous ont avertis d'un raid aérien sur Londres : le dernier pour  nous...


Dans le compartiment, où je suis avec mon frère, je remarque deux figures nouvelles : Brunei, le jeune médecin-lieutenant à peine arrivé d'Afrique — après une randonnée par avion, qui, de Syrie, l'a conduit en Egypte, à Khartoum, au Tchad, en Nigeria, etc. — en Younghus-band, officier de la marine britannique, venu lui aussi d'Afrique, et attaché, depuis   peu,  à  la   Mission   Spears   (Liaison, « Intelligence », etc.). L'un et l'autre semblent avoir quelques histoires intéressantes dans leur sac. Déjeuner confortable au wagon restaurant.


Arrivée à  Liverpool vers  18 heures.


Embarquement en ordre imparfait.


J'avais — à mon insu — été désigné, sur les listes du O.G., pour voyager, avec les « Services divers », à bord du paquebot Pennland, qui transporte le gros de la Légion. Mais heureusement — par une dû ces erreurs où se reconnaît le Doigt de Dieu — l'officier anglais de service, à la passerelle du Westernland, nous désigne une cabine à partager entre Philippe -et moi ; et cela, bien qu'il ait constaté que je ne figurais pas sur sa feuille (où figurait, en revanche, mon frère) et sans que j'aie insisté le moins du monde pour embarquer sur ce bateau-là, plutôt que sur l'autre. Or, c'est sur le Westernland... (et je le savais !) que devait embarquer de Gaulle et tout son Etat-Major. Et je me serais difficilement consolé d'avoir à voyager sur l'autre... D'ailleurs, en prenant possession de notre cabine, sur .le Westernland, j'ignorais encore que, régulièrement, j'aurais dû embarquer sur son « sister-ship ». J'ignorais en outre, détail grave, que mes bagages étaient déjà sur ledit « sister-ship ».


Ce n'est que grâce à un second hasard que, constatant la lenteur de l'embarquement des bagages, j'ai l'idée d'aller donner un coup de main à l'officier chargé du matériel, qui se démène sur le quai de la gare, n'ayant à sa disposition que des équipes manifestement insuffisantes. Je lui amène donc du renfort : vingt « volontaires » de la Légion, à qui je dois, du reste, donner l'exemple, pour les décider à se grouiller. Et c'est ainsi que je pus constater que tous les bagages marqués « 2A » étaient destinés au Pennland. Or, j'avais précisément cette marque sur les miens, à  Londres.


Un coup d'œil sur le quai me persuada que, déjà, ils n'étaient plus là. Sale histoire... ; car le Westernland doit appareiller dans dix minutes. Une seconde d'hésitation, pour peser les chances ; et, plutôt que de renoncer à m'y incorporer avant d'avoir tenté l'impossible, je cours à bord du gros Pennland, pour le cas où, par miracle, dans l'entassement (sur son pont) du matériel de toute nature, j'y retrouverais mon bien. Ce miracle (que jamais je ne m'expliquerai...) fut instantané. Aux flancs de la pyramide, voici ma première cantine ; un peu plus loin, la seconde ; et, tout là-haut, parmi cinquante sacs identiques, celui-ci m'a l'air d'être le mien. Parfaitement... ! Le temps de le charger sur mon épaule et de réquisitionner deux légionnaires, avec un chariot pour les deux cantines, et nous voilà courant à toute allure vers le Westernland, dont les sirènes commencent à gueuler. Tout est paré. « L'erreur est juste. » Ouf !... Philippe rigole. Moi aussi.


A peine éloignés du quai, nous mouillons dans la Mersey, pour y passer la nuit,  pendant que  se forme  le  convoi.


Quelques avions allemands. Quelques bombes — dont l'une tombe assez près. Mais aucun dommage.


Et le samedi 31 août, à 6 heures du matin, nous partons enfin — vers quelles destinées ?
Navigation sans incident, dont l'itinéraire nous échappe. Nous faisons peu à peu connaissance avec les uns et les autres.Parmi le nombre : le commandant Tissier, faisant fonction de chef d'Etat-Major, le capitaine Gotscho, les lieutenants ou sous-lieutenants Julitte, Georges, Girard, Porgès, le vieux Kaminker, etc. Je renonce à l'énumération. Si l'un ou l'autre de nos compagnons de route prend de l'importance par la suite, il sera temps de le nommer sur ce carnet.


Pour le moment, c'est l'esprit général  de notre « ramassis », hétérogène, que je chercherai, au long des heures creuses, à mieux comprendre.


Dès  le premier jour, en  mer, on nous  révèle le but - tenu jusqu'alors "secret" - de notre expédition.


Il  s'agit de prendre  Dakar.


«  Bueno ».


C'est important, du point de vue français.  Evidemment.


Mais, c'est aussi, très important pour les Anglais, qui « ne sauraient admettre » que Dakar, position clef des routes de l'Atlantique, tombe aux mains des Allemands.


Peu à peu, semblerait-il, notre « plan d'opérations » s'élabore. L'Etat-Major pond des notes de service. Je suis affecté au 2e Bureau et, pour le moment, plus spécialement au Chiffre. Philippe aussi. Nous nous y exerçons quotidiennement.


Nous naviguons en convoi — qui comprend, outre le Westernland et le Pennland (paquebots hollandais de 16000 tonnes environ), deux transports de troupes anglais (dont ce brave Ettsick, qui nous amena, en juin dernier, de Saint-Jean-de-Luz à Plymouth...), deux cargos chargés de matériel de guerre et un autre chargé de vivres, etc.


Nous sommes protégés par plusieurs unités de la marine britannique, dont le croiseur Devonshire, des torpilleurs, et trois avisos français [le Savorgnan de Brazza, le Dominé et le Duboc) qui doivent prendre part à l'opération. Nous devons être appuyés, plus tard, par « une importante force navale » (avec cuirassés, etc.).


Notre point de concentration sera Freetown, en Sierra Leone ; c'est-à-dire que nous commencerons par dépasser largement notre objectif, vers lequel il faudra remonter.


De Gaulle espère occuper Dakar sans coup férir — ou presque.


Au cas où cet espoir serait déçu — autrement dit : si nous nous heurtons à une résistance sérieuse, après échec de nos parlementaires — le plan prévoit le retrait des bateaux portant les Forces Françaises Libres, et l'entrée en jeu de la flotte anglaise, pour emporter la position, de hautte lutte. La volonté, manifestée par de Gaulle, d'éviter le combat entre Français est accueillie avec soulagement par nous ; avec compréhension, par les Anglais.


Au cours de la traversée, je lis, entre autres choses, ce livre gallois que m'avait recommandé Gérard Kelly : How green was my valley, de Richard Llewellyn. Livre plein de saveur, que j'absorbe à petites doses.  Très   émouvant.


Je lis aussi une biographie de Churchill, par B. Roberts ; sans grande valeur intrinsèque, mais qui m'apprend un tas de choses sur cet étonnant « naughty boy », qui va gagner la guerre ; notre guerre...


Aucun incident de voyage jusqu'à Freetown, où nous arrivons, comme prévu, le  14 septembre, vers  midi.
Toutefois, deux jours avant l'arrivée, nous est parvenue, avec un retard « troublant » de 48 heures, la nouvelle, assez troublante en elle-même, du passage par Gibraltar de trois croiseurs français (du type Georges Leygues) et de trois — ou quatre — bateaux plus légers, se rendant vraisemblablement à Dakar. A Freetown, on nous confirme le fait. On ajoute que ces navires ont déjà touché Casablanca et sont en route vers le Sud. Us arriveront donc à Dakar avant nous... ? Toute l'opération « Menace », conçue par de Gaulle, serait-elle compromise ? Il va sans doute falloir en réviser les plans, avec prévision d'une opposition sérieuse à Dakar.


Nous devions, en principe, passer deux jours  à  Freetown, ou plutôt en  rade de Freetown, car personne n'est autorisé à descendre à terre : le secret de l'opération l'exige et les ordres sont stricts à cet égard.
Ces deux jours se passent dans une atmosphère de malaise. Les Français se posent des questions et ruminent. Pourquoi l'Angleterre a-t-elle permis le passage des croiseurs « de Vichy », à Gibraltar ?

 

Et pourquoi — si on ne pouvait ou ne voulait l'empêcher... — ce passage n'a-t-il été connu de nous qu'avec 48 heures de retard ? Le commandement britannique de Freetown n'aurait été lui-même avisé que 36 heures après l'événement. Serait-ce une de ces boulettes de l'« Admiralty », difficile celle-là, à avaler? Serait-ce autre chose?... Le malaise s'épaissit à mesure que s'additionnent les jours — 3, 4, 5, 6... — dans l'immobilité et l'inaction. Il est vrai que les Etats-Majors britanniques, en liaison avec le nôtre, travaillent, ou, du moins, s'agitent. Mais peu de chose parvient jusqu'à nous. Les conférences se multiplient. Amiraux. Généraux. Les bâtiments de la Royal Navy, assez nombreux sur la rade, et dont quelques-uns sont, en effet, « puissants », vont et viennent, en des manœuvres dont le sens nous échappe.


De Gaulle ne se montre que rarement. Toujours taciturne. Dans les conférences avec les Anglais — quelquefois, j'ai pu l'observer de loin — il parle peu. Mais toujours avec fermeté ; avec autorité, semble-t-il.
Nous avons quelques télégrammes à chiffrer et à déchiffrer, entre Carlton Gardens et nous.


Entre-temps, Boislambert, revenant de sa mission en A.E.F. (avec un 4° galon qui soulève quelques jalousies) nous a rejoints à bord du Westernland. En A.E.F., du moins, les choses marchent bien ; et il aurait fait là-bas, avec Lar-minat (nommé général) du  bon travail.


En outre, plusieurs officiers de la Guinée française ont rallié de Gaulle (avec quelques détachements de tirailleurs sénégalais) et sont arrivés à Freetown. (Capitaine Allégret, nommé commandant; lieutenant Béguin,  nommé capitaine).


Le 3e jour après notre arrivée à Freetown, le jeune Brunei a été envoyé (avec Akoum) en mission « spéciale » vers Dakar, par avion, via Bathurst (en Gambie britannique). Mais, le 4e jour, un mesage urgent — par radio — le rappelle. Boislambert, à son tour, disparaît.  Mais  à quel plan d'action nous arrêterons-nous, après ces différents sondages ? Plus tard, nous apprendrons sa capture par les autorités de Dakar et son emprisonnement. Beaucoup plus tard encore, son évasion.


Le 5e jour, le capitaine Gotscho (de qui je relève directement) est désigné pour embarquer sur un autre bâtiment. Il sera, sous les ordres du capitaine de corvette Thierry d'Argenlieu, l'un des parlementaires qui se présenteront devant Dakar. Du même coup, il passe commandant. Et, du fait de son départ, je deviens, pour un temps, le chef du 2e Bureau où il y a pas mal d'ordre à remettre). Quant à Philippe, il est désigné, comme agent de liaison, pour embarquer à bord du cuirassé Barham avec Kaminker et quelques officiers britanniques. (En fait, Philippe ne passera sur le Barham que le 20 septembre au matin). Mais Kaminker aura, entre-temps, la chance de participer avec d'Argenlieu, à bord d'un destroyer anglais, à une curieuse action navale, qui, heureusement,  put rester pacifique.

 


Ayant appris que les croiseurs de Vichy avaient quitté Dakar, faisant route vers le Sud, pour se rendre, apparemment, en A.E.F. (ce qui semble impliquer qu'ils ignoraient encore notre présence à Freetown), l'« Admiralty » dépêcha quelques grosses unités à leur rencontre. Celles-ci réussirent (après échange de signaux dans la nuit et conversations de bord à bord, dont Kaminker me raconta le lendemain certains détails) à persuader les instruments de Vichy de l'inutilité de leur entreprise et à leur « ordonner » un retour immédiat sur Casablanca, avec interdiction de toucher à Dakar. Bien entendu, quelques navires anglais furent chargés de les suivre, pour veiller à l'exécution de cet ordre.


Il n'y aurait donc plus, à Dakar, de bâtiments français, en dehors du Richelieu (plus ou moins endommagé) et de quelques navires, peu puissants, qui s'y trouvaient tous ces derniers temps.
La situation se présenterait, à nouveau, sous  un jour  plus favorable.

 



Septembre. De Gaulle se rend à bord de chaque bâtiment portant des troupes françaises et adresse   quelques mots à ses  troupes. Comme  toujours  jusqu'ici, il sait trouver les mots justes, et qui portent.


Septembre.   Enfin, vers 7 heures du matin, nous appareillons vers Dakar.


Septembre. Navigation  lente. Pas d'incidents. « Tous les espoirs sont permis » : tels sont les mots choisis  pour constituer la ligne-clef de nos télégrammes chiffrés aujourd'hui. De Gaulle nous prescrit à tous de nous coucher de bonne heure, le réveil étant fixé à 3 h 1/2 pour demain matin.


23 septembre. Dies tristis.
L'heure « zéro » était 5 h 50. Avant cela, l'avaition avait opéré, comme prévu. Et les toutes premières nouvelles reçues étaient satisfaisantes : les deux « Lucioles » avaient atterri sur l'aérodrome de Ouakam ; les tracts avaient été lancés par les avions anglais ; - et même, nous fut-il dit, un « Swordfish » était retourné pour prendre d'autres émissaires, à bord de Vark Royal.


Ce devaient être les seules bonnes nouvelles de la journée...
Au loin, n'était-ce pas une canonnade que nous entendions ?... Mais, pensions-nous, il est normal que la D.C.A. des navires (et celles de la côte ?) tire sur les avions anglais.


Le jour est très brumeux. Visibilité limitée à 1  km ou 2, à peine.


Bientôt arrive la première information désagréable : les parlementaires n'ont pas été reçus ; leur vedette essuie le feu des mitrailleuses du port.


Puis commence la série des messages pénibles  :


•  Le commandant d'Argenlieu blessé ; le capitaine Perrin et plusieurs matelots blessés. Les négociations, n'ayant pu avoir lieu, ont, ipso facto, échoué


• le Brazza essuie le feu des navires de Vichy et des batteries de l'Ile de Gorée. Comme convenu, il ne riposte pas — et se   retire, ramenant les parlementaires, qui ont regagné son bord.
Bientôt ceux-ci — sauf d'Argenlieu et Perrin, dont les blessures doivent être pansées sur le Brazza — arrivent, en vedette, à bord du Westerland et vont faire leur rapport à de Gaulle. (Ce sont le commandant Gotscho, le capitaine Bécourt-Foch, le lieutenant Schlumberger et le sous-lieutenant Porgès.)


Maintenant, nous entendons une forte canonnade ; mais toujours sans rien voir, à cause de la brume. N'est-ce encore que la D.C.A. ? Les Anglais auraient-ils commencé à tirer ?... Tout cela est confus — et le demeurera toute  la journée.


Ce qui ressort du rapport des parlementaires, comme des messages de l'aviation, c'est que la résistance est beaucoup plus organisée et plus résolue que nous ne l'avions supposée.


Dans le port se trouvent bel et bien — en plus du Richelieu, qui aurait commencé à tirer — deux croiseurs puissamment armés et rapides(du type Gloire), que nous croyions repartis pour Casablanca (!),  et au  moins trois torpilleurs (type Fantasque), plus deux ou trois sous-marins. Enfin les batteries cô-tières paraissent bien tirer, elles aussi.


Les heures se succèdent, lourdes, n'apportant rien de précis. La canonnade est intermittente. Nous ne savons pas ce que font les Anglais ; ni même où ils sont.


Les transmissions entre nos propres unités fonctionnent bien. (Julitte est actif, précis, « efficient» ; et j'ai de plus en plus de sympathie pour lui). Mais les transmissions avec les Anglais marchent très mal. Nous demeurons des heures sans rien recevoir de l'amiral Cunningham, et sans pouvoir communiquer avec lui. A-t-il lancé un ultimatum à Dakar ? On le suppose... Puis ce sera plus ou moins démenti... Nous savons que les autorités de Dakar ont « ordonné » à la flotte britannique de ne pas approcher à moins de 20 miles, sous peine d'être prise à partie par la défense française.


Quant à nous — Westernland, Penn-and, petites unités françaises libres et cargos faisant partie de notre convoi — nous naviguons lentement, en cercles, dans la brume, en nous tenant — du noins le supposons-nous... — hors de portée des tirs ennemis, mais sans trop nous éloigner.


Au cours de la matinée, de Gaulle a adressé, en radiophonie, plusieurs petits nessages à Dakar-Bien. Comme toujours, ces messages supposent notre succès facile, notre accueil par nos partisans ayant pris le pouvoir à Dakar. Il parle en maître : « j'ordonne » ; « j'enjoins aux autorités de Dakar »... A la fin de chaque message, une allusion aux « forces énormes de nos alliés », avec menace l'écrasement en cas d'opposition. « Force, dit-il,  doit  demeurer  à   la   Loi... ».


A midi, j'avais lu, personnellement, au nicro, les lignes suivantes  :
« Allô ! Allô ! ici, le poste de radio des Forces Françaises Libres, en mer, devant Dakar. Le général de Gaulle invite tous les Français de Dakar à se mettre à l'écoute à toutes les heures pleines de l'après-midi, afin d'entendre les communications qu'il  aurait à  leur faire. »


A 13 heures, la situation demeure aussi obscure. Nous déjeunons rapidement, à tour de rôle. Vers 14 heures, je m'endors dix minutes dans un fauteuil. En me éveillant [comme d'un cauchemar], il me vient tout à coup l'idée de rédiger moi-même un petit papier, pour diffusion à a radio, au cas où le Général ne voudrait pas parler encore personnellement, je le l'écris très vite, contrairement à mon habitude ; presque de premier jet ; et je le fais soumettre à de Gaulle par le Commandant Tissier.

C'est une exhortation  aux  Français  de  Dakar de  ne  pas « laisser se prolonger un malentendu aussi tragique ». « Nous venons à vous les bras tendus... et les quelques hommes dont vous subissez la contrainte osent nous accueillir en ennemis... ». « Nos vrais ennemis, vous savez où ils sont : à Paris et à Bordeaux ; à Brest, à Lille et à Strasbourg... « Haut les cœurs, et ralliez-vous au général de Gaulle ! »

Tissier revient presque aussitôt : « le papier est approuvé, sans aucun changement : il faut le faire passer tout de suite à la radio ».


Je le lis, en y mettant tout l'accent que je peux. Les copains en sont contents. Ça me fait plaisir. J'ai l'impression que c'est ma première contribution personnelle à cette expédition, qui ne va pas trop bien.
L'après-midi se passe à tourniquer, dans la brume et dans l'attente.


On parle de l'exécution possible du « plan Charles » — c'est-à-dire débarquement à Rufisque — mais sans en être très  sûrs...


A plusieurs reprises, des avions français de Dakar nous survolent. Ils savent donc où nous sommes ?... Dix minutes après le passage de l'un d'entre eux, un message britannique nous avertit qu'un des croiseurs de Vichy est à moins de 2 milles de nous. Nous poursuit-il ?... Si oui, H pourrait facilement nous couler. Malaise.
J'aperçois de Gaulle et Spears, sur la passerelle, essayant de percer la brume avec des jumelles. Tous deux ont l'air assez sombre.


Vers 16 heures, on confirme que nous allons tenter l'exécution du «plan Charles ». Nous n'avons plus que deux heures de jour devant nous. Il me paraît un peu tard pour risquer une opération qui, de nuit, sur un terrain inconnu de nous et fort bien connu de l'ennemi, mettra tous les désavantages de notre côté. Enfin... Les dispositions de débarquement sont prises à bord, Et déjà le Brazza, le Duboc et le Dominé filent vers Rufisque, loin en avant de nous, hors de vue. Ils ont, à leur bord, les fusiliers marins qui doivent débarquer les premiers.


Vers la tombée de la nuit, nous entendons une canonnade du côté de Rufisque. Les destroyers anglais appuient-ils notre action (comme prévu en cas de résistance) ? Nous saurons plus tard qu'il n'en fut rien, et que les destroyers n'étaient plus là. Pourquoi ? cela nous ne le saurons  pas.


Vers 18 h 30, un message du Brazza nous apprend que les batteries de Rufisque ont ouvert le feu contre nos unités, et que, cette fois, celles-ci ripostent. Un second message signale que l'opposition est sérieuse et que le débarquement paraît compromis.


Nous ordonnons aux trois avisos de mettre fin à l'opération et de se replier sur une ligne que nous précisons et où nous nous  rendons nous-mêmes.


Bilan de la journée : double échec. Et le plan Charles (débarquement à Rufisque) est désormais éventé. Les choses ne pouvaient guère se présenter plus mal. Chacun de nous a l'impression d'une mauvaise manœuvre, d'une affaire conçue à la légère, d'après des renseignements inexacts   ou   insuffisants.


Nuit étouffante, dans ce salon transformé en bureau de l'Etat-Major, où nous n'aurons, à tour de rôle, que quelques heures de sommeil. Au 2e Bureau, la majeure partie de notre temps se passe en chiffrements et déchiffrements de messages, entre les avisos et nous-mêmes. Positions données ; routes à suivre ; détails des pertes subies. Il y a 3 morts sur le Duboc et plusieurs blessés  sur chacun  des  avisos.


Vers 1 heure du matin, nous interceptons, en clair et en anglais, l'ultimatum de l'amiral Cunningham aux autorités de Dakar. (Il n'y avait donc pas eu d'ultimatum au cours de la journée.) Le texte est conforme à celui prévu (dès avant Freetown) en cas de résistance à l'opération « Menace ». En résumé : vous avez refusé de laisser débarquer les troupes du généra! de Gaulle, qui souhaitait un règlement pacifique, entre Français. Le général de Gaulle ne veut pas de bataille rangée entre ses troupes et les vôtres. Aussi s'est-il retiré. Mais nous, Anglais, ne pouvons permettre l'occupation prochaine de Dakar par les Allemands, aux ordres de qui obéit votre Gouvernement. Nous prenons donc désormais l'affaire à notre compte. Nous vous donnons jusqu'à 6 h du matin pour transférer vos pouvoirs au général de Gaulle. Si vous acceptez, il n'y aura aucun débarquement britannique. Si vous refusez, nous passerons à  l'action.


24 septembre. Matin gris. Un peu moins de brume qu'hier ; mais visibilité encore mauvaise. Et il y a, cette fois, un peu de mer — ce qui ne faciliterait pas un débarquement... D'ailleurs, nous ne savons pas du tout ce que nous allons faire, ou ne pas faire. Nous supposons que la bataille navale est engagée... Mais nous devons être, à présent, assez loin de Dakar, et nous n'entendons rien.


Je pense à Philippe, qui doit être « aux premières loges » sur le gros Barham (vaisseau-amiral). Va-t-il voir couler des navires français ? Est-il  lui-même en danger ? Les heures sont aussi lourdes qu'hier. Mais nous pensons que la situation sera, du moins, « éclaircie », ce soir.


A 10 heures du matin, de Gaulle passe un court message à la radio : il dit aux Français de Dakar que leurs « chefs indignes » ont ouvert le feu sur ses parlementaires et sur ses troupes. Il explique pourquoi les Anglais ont dû prendre l'affaire à leur compte. Et il termine en se déclarant prêt à répondre au premier appel qu'on lui ferait de Dakar pour faire cesser le combat.


Au début de l'après-midi, je prends sur moi de rédiger un second papier pour la radio. Cette fois, je me sers des « nouvelles » de Londres et de New York, captées à bord, pour dénoncer les mensonges de Vichy. Que prétend-on à Vichy ? Que les Anglais ont ouvert le feu sur Dakar; que de Gaulle se trouve à bord d'un navire britannique, etc. Or, les premiers coups de feu ont été tirés sur les parlementaires, sans armes, du généra! de Gaulle, puis sur ses troupes. Je reviens sur le message du Général, de ce matin, précisant les faits ; et je termine par un  nouvel  appel  au  ralliement.


Mon papier, que je fais soumettre au Général par son aide de camp, Geoffroy de Courcel, est agréé, tel quel, comme le précédent. Je le lis aussitôt, devant le micro. (Je deviens, en quelque sorte, le speaker du bord.,. Et je redoute, vaguement, l'ordre d'une « ponte quotidienne »... pour les jours où je ne serais pas inspiré...).


Au début de l'après-midi, cérémonie de l'immersion des trois corps des matelots (ou fusiliers marins ?...) tués hier, sur le Duboc. Elle a lieu tout près de nous.


Peu après, nous voyons arriver plusieurs unités de la flotte anglaise, dont le Barham, qui stoppe à quelque 2 ou 300 m de nous. L'amiral Cunningham désire parler à de Gaulle qui se rend à son bord, dans une barque à rames, accompagné de  Courcel.


Avec mes jumelles, je cherche à distinguer Philippe, parmi les marins et soldats dont je ne vois que le haut du corps. L'une de ces fourmis pourrait bien être lui... ; mais je ne saurais en être sûr. (A son retour à bord, Courcel me dit qu'il l'a vu, qu'il va bien, et que Kaminker lui a fait son éloge, pour son sang-froid pendant l'action. Le Barham aurait encaissé une douzaine d'obus et il y aurait eu quelques morts et blessés.)
Le Général revient à bord et s'enferme avec Spears et plusieurs officiers.


Pendant ce temps, je prépare, à tout hasard, un troisième papier pour la radio. Je lui donne un ton « optimiste » (!), passant en revue les progrès réalisés par le Mouvement de Gaulle à travers le monde, de l'Atlantique (Antilles françaises et Guyane) au Pacifique (Tahiti, Nouvelle-Calédonie) et y puisant de nouveaux arguments en faveur du ralliement « pour la délivrance de la Patrie ».


A la tombée de la nuit, nous apprenons (par les officiers présents aux entretiens entre de Gaulle et Spears) qu'aucun résultat décisif n'a été obtenu dans la journée. Plusieurs bâtiments de Vichy seraient endommagés, un destroyer détruit, un sous-marin coulé (et son équipage fait prisonnier). Mais la résistance est farouche. Les Anglais auraient reçu pas ma! d'horions de leur côté — et Dakar ne pourrait être occupé, semblerait-il, qu'après destruction  « pierre à pierre ».


Aussi aurait-« on » décidé de renoncer, au moins provisoirement, à l'entreprise, en attendant les instructions définitives de Londres.


Consternation générale. Dies tristissi-mus... qui se termine au bar, où chacun critique et récrimine, en absorbant beaucoup de whisky, avec des mots amers et des boutades d'un cynisme de surenchère. Je n'ai guère envie de parler. Mais je bois ma bonne part, n'ayant, en somme, rien de mieux à faire... et sachant qu'ainsi, du  moins, je dormirai, tout à l'heure.


25 septembre. Le ciel est plus clair ; la lisibilité bien meilleure. Que va nous apporter cette nouvelle journée ?


Hier soir circulaient les bruits les plus divers : nous allons d'abord à Bathurst, pour nous ravitailler et faire détendre un peu les hommes à terre. Puis, nous irons en Egypte (en faisant le tour par le Cap) où, du moins, nous aurons devant nous un ennemi sur lequel nous n'hésiterons pas à tirer. Certains disaient : "nous n'arriverons en Egypte que pour la trouver déjà occupée par les Italiens et les Allemands". Alors, ricanaient d'autres, "nous irons aux Indes,- ou à Tahiti". Je songeais, pour ma part, que si nous avions devant nous de longues semaines de navigation, la discipline ne serait pas commode à maintenir parmi les hommes, mal installés, mal nourris, et après un échec qui a dû atteindre le prestige, déjà limité, de la plupart des officiers... Mais tout cela n'était que suppositions et "gossip" en l'air.


Ce matin, les esprits paraissent moins largneux et l'atmosphère est — on ne sait pourquoi... — un peu meilleure. Je cause un moment avec Julitte, toujours viril, direct, sympathique. Nous ne savons pas, pour le moment où nous sommes. J'ais certains messages de la nuit qui laissent penser que rien n'est encore vraiment décidé. La décision finale ne pourra d'ailleurs venir que de Londres. Et l'Amiral ne l'attendait que dans la soirée. Nous supposons que, dans l'intervalle, les navires anglais poursuivent leur tir contre les défenses de Dakar. Qui sait ? peut-être les choses peuvent-elles encore tourner en  notre faveur ?


Tout à coup, vers 10 heures, alors que je traînais dans le salon-bureau, le commandant Gotscho entre et me dit : « Le Général vous appelle. Allez-y tout de suite.» Le temps de rajuster ma chemise, de prendre mon casque — et je pars au trot.


Le Général est assis sur un fauteuil, comme souvent, sur le petit pont avant, à tribord, sous la passerelle. Je me fige au garde-à-vous et je salue. « Bonjour, Desjardins. Asseyez-vous là. » Il me désigne le second fauteuil. Puis, exactement comme lors de notre première entrevue, à Carlton Gardens : « Vous fumez ?» et il me tend son étui. Chacun allume sa cigarette. Petit silence, pendant lequel je l'observe. Il doit avoir peu dormi ; son visage est fatigué. Au bout d'un instant, sur un ton détendu, très simple, presque affectueux, il me dit :


- Je n'ai pas eu le temps de vous appeler plus tôt. Mais j'ai lu avec attention les deux papiers que vous m'avez soumis. Ils étaient bien. C'est comme ça qu'il fallait parler. Du reste, vous avez remarqué que je n'y ai apporté aucune correction, ce qui, je tiens à vous le dire, n'est pas dans mes habitudes. Bref, j'ai apprécié votre initiative et je vous en remercie.

- Mon Général, j'en suis très heureux.


- Bon. Eh bien, je voudrais faire passser ce matin un petit message, à la fois à la radio, où c'est vous qui  le  lirez, et en  même temps en morse, ce qui permettra d'atteindre d'autres gens. Je vais vous en donner les éléments. Vous arrangerez ça. »


Je tire un carnet pour prendre des notes. Le message est très court. Il dit en substance :

" Les hommes de Vichy, qui ne veulent pas faire la guerre aux envahisseurs de la patrie, ont ouvert ta guerre civile en faisant tirer les premiers sur les parlementaires et les troupes du général de Gaulle.
A l'heure actuelle, ces mêmes hommes mènent Dakar à la destruction.
Avant que cette destruction ne soit consommée, le général de Gaulle adjure une fois de plus les bons Français de Dakar d'imposer leur volonté et de s'unir à lui sans délai, pour chasser les mauvais chefs et reprendre le combat pour la libération de la France."


- " Bon. Mettez ça de côté. Maintenant, dites-moi un peu votre sentiment sur tout ça. Qu'est-ce que vous pensez de la situation ? Qu'est-ce que nous devons faire ? "


J'ai quelques secondes d'ahurissement, que je tâche de dissimuler, sous l'aspect de « l'homme qui réfléchit » ; et je comprends, assez rapidement, que Vercingétorix, peut-être un peu incertain lui-même, procède à quelques « sondages » pour connaître l'état d'esprit de ses officiers. Je me dis que ce n'est pas le moment de dire des conneries.

Au bout d'un instant, je réponds que, pour autant que j'en puisse juger, c'est désormais une question de « degré » dans la destruction qu'exigerait notre occupation de Dakar. Si nous ne pouvons entrer que dans les ruines fumantes de la ville, on ne voit guère les avantages que sa possession nous assurerait, matériellement ni moralement. Si, au contraire, nous pouvons espérer qu'en prolongeant de quelques heures le tir sur les défenses de Dakar et sur les navires de Vichy, on obtiendrait la capitulation des autorités, sous la pression accrue des éléments en notre faveur, il serait extrêmement important pour nous et pour l'avenir de notre Mouvement de ne pas nous retirer sur un  échec.


- " Oui, reprend de Gaulle, c'est bien votre sentiment qu'il ne faut pas reculer devant un peu de casse ? que nous aurions raison, au bout du compte, si nous  sommes  les plus forts ? "


J'ai l'impression qu'il ne serait pas fâché de se sentir un peu « poussé » dans le sens d'une reprise de l'action.


Il ajoute :

- Car, en somme, il faut voir les choses comme elles sont : c'est bien, désormais, une épreuve de force, entre Vichy et moi.


- " Et puis mon Général, hier matin, vous avez parlé à Dakar en maître ; vous avez donné des ordres et averti   des conséquences qu'entraînerait leur non-exécution. Il est difficile de s'en aller là-dessus..."


- " Naturellement ", reprend de Gaulle, " je ne veux pas être la cause de la destruction de Dakar.  Je veux même être celui qui en empêcherait la destruction inutile. Mais peut-être qu'un second effort emporterait la chose  en notre faveur... "


- A mon tour, je pose une question : " Les Anglais n'étaient-ils pas, hier soir, d'avis de renoncer à l'opération ? "


-  " Si. Ils étaient, hier soir, très dégonflés (sic). Ils ont eu des pertes. Ils ont trouvé une résistance très  supérieure à celle qu'ils avaient prévue. Ils n'étaient plus d'avis de continuer. Mais, ce matin, les choses se  présentent un peu différemment. Il fait beau temps. Les cuirassés pourront tirer sans se placer eux-
mêmes sous le feu de l'ennemi. Les photos prises par l'aviation révèlent des destructions plus importantes qu'on ne le supposait hier soir. Plusieurs navires de Vichy ont été, paraît-il, très endommagés. Nous avons lieu de penser que le croiseur, qui 'nous savait, avant-hier, à moins de deux milles de lui, ne nous poursuivait que d'une fesse (sic) et n'a pas cherché à nous couler. Bref, il n'est pas impossible que les Anglais reprennent aujourd'hui du poil de la bête et qu'il y ait de nouveaux développements d'ici ce soir ".


A ce moment, j'ai nettement l'impression que, de son côté, de Gaulle pousse les Anglais vers une reprise de l'action. Mais alors?!!! si nous faisons croire « quelque chose », il ne faudrait pas suspendre notre propagande, mais au contraire l'intensifier. A tout hasard, je tire de ma poche le papier « optimiste » que j'avais préparé hier après-midi et le présente au Général, qui le lit, en tripotant sa courte moustache.


" Eh bien, oui. Vous pouvez passer ça, aussi."


La conversation se poursuit encore quelques minutes. Il me dit, incidemment : " J'ai aperçu votre frère, hier, sur le Barham. Je n'ai pas eu le temps de lui parler ; mais je lui ai dit bonjour, en passant, et il m'a fait bonne impression. "


En prenant congé de lui, je profite de. l'occasion pour dire que je n'ai pas voulu le déranger au cours de la traversée, mais que je le prie de me considérer comme « volontaire » pour toute mission qu'il pourrait avoir à me confier. Il me dit : « Je sais. Merci. Au revoir. » Poignée de mains. Salut.

Je cours passer son message ; puis, une heure après, mon papier. Je répéterai l'un et l'autre ; à une heure d'intervalle, chacun.


Décidément, l'atmosphère est bien meilleure qu'hier soir. Nous pensons tous qu'en attendant les instructions de Londres les navires anglais doivent être en train de poursuivre l'action. Nous continuons nous-mêmes à naviguer, en tourniquant. Mais je remarque que nous faisons route principalement vers le Nord-Ouest.  Remontons-nous  sur  Dakar ?...


L'après-midi, je me sers de,s nouvelles captées à la radio pour rédiger un 4e papier, toujours dans la note « optimiste » : progrès du Mouvement de Gaulle en France et au Maroc; nouvelle exhortation aux Français de Dakar de faire cesser le combat et de se rallier à nous.


Vers le soir, plusieurs unités anglaises, dont le Devonshire, s'approchent de nous. Echange de messages, dont nous ignorons le contenu. A 6 heures moins le quart, je prie de Courcel de soumettre mon papier à de Gaulle. Il me le rapporte : accepté, pour être passé à 6 heures — avec cette fois quelques retouches, ne portant que sur 2 ou 3 mots. Je me dis : « Bon, ça va ; c'est signe que nous poursuivons l'action. » Or, presque en même temps, c'est-à-dire avant que je ne lise le papier devant le micro, Julitte m'apprend que les choses ne vont pas du tout : le second cuirassé anglais, le Resolution, a été fortement touché par une torpille, et plusieurs destroyers sont amochés. On renonce définitivement à l'opération sur Dakar.


Alors pourquoi de Gaulle veut-il que je passe ce papier, où j'invite les Français de Dakar à se soulever contre leurs chefs... si nous ne devons plus les soutenir ?... Je n'y comprends plus rien. Je passe cependant le papier, comme si de rien n'était. Mais je dois me forcer dur pour y mettre l'accent « qui convient ».


Tout travail a cessé au bureau. Je vais retrouver les copains au bar. L'amertume est cette fois totale. La note générale est  :
" Nous  sommes des  couillons.
Et alors, cette flotte anglaise " écrasante "... ?   Pas si écrasante  que  ça !
Force   doit   rester  à   la   Loi !...   Oui, mais pas à la nôtre... !"  Etc.


Mais nous sommes déjà blasés dans la déception. On s'y blase vite. Nous buvons. La page « Dakar » est définitivement tournée. On parle de faire escale à Bathurst ou à Freetown ; puis de tenter un débarquement à Conakry. En réalité, nous ne savons plus du tout ce qu'on va faire.  Nous  buvons.
Dîner morose. Après quoi, je mets à jour ce carnet, avant d'aller me coucher.

 



26 septembre. Nous naviguons vers Freetown.


A 11 heures, de Gaulle réunit les officiers dans le petit « lounge ». « Le moment est venu, nous dit-il, de faire le point. Je vais vous expliquer, simplement, quelle est la situation. » Et ce qu'il nous présente, avec un dosage savant de vérité... et de petites entorses à cette dernière..., c'est — chacun le sent, et, dans son cœur, approuve — la version qu'il va falloir tenir pour « officielle ».

Les principaux points en sont les suivants : nous sommes venus en Afrique pour nous appuyer sur le bloc des colores équatoriales déjà ralliées à nous, afin d'atteindre nos seuls ennemis qui sont les Allemands et les Italiens. Où pouvons-nous les atteindre ? En Egypte et en Abyssinie. C'est donc vers ces pays que nous allons nous diriger. Notre but demeure inchangé.

Cependant, " comme vous le savez » — chacun se dit : « il y vient tout de même... ! — nous nous proposions, comme première étape, de nous assurer la position de Dakar, pour mettre l'Afrique Equatoriale Française à l'abri d'une surprise de la part de nos ennemis. Nous avions des raisons d'espérer que les amis qui nous attendaient à Dakar seraient en mesure de faciliter notre opération. Malheureusement, Vichy nous a devancés, en renforçant très sérieusement les défenses terrestres et navales de la place, et... notre opération a échoué. Ces choses-là arrivent, au cours d'une guerre... La Fortune des armes ne peut pas nous être constamment favorable... Et je n'ai pas voulu, vous le savez, de bataille rangée entre Français. Cependant, nous pouvons considérer que les coups portés, par nos Alliés, aux navires de Vichy et aux défenses côtières ont, d'ores et déjà, mis Dakar hors d'état d'attaquer nos colonies d'Afrique Equatoriale. Ainsi pouvons-nous poursuivre notre chemin, vers l'ennemi. Nous allons, bien entendu, prendre contact avec nos amis, qui nous attendent. Mais tout d'abord, nous ferons escale à Freetown, pour reposer un peu les hommes, les détendre. Vous allez vous efforcer de les distraire."

" Faites-les promener... Montrez-leur des nègres (sic.)... ".

"Enfin, je compte sur vous, Messieurs, pour leur parler, dans chacune de vos unités, et pour leur expliquer la situation, comme je viens de le faire".

" Au revoir " (sic).


Evidemment, cette « explication » ne transforme pas, par magie, notre amertume en enthousiasme. Tant s'en faut. Mais y avait-il « mieux » à nous dire ?... La sobriété de l'exposé, l'absence de toute rancœur exprimée , et, surtout, la tranquillité du ton et du regard ont porté. De Gaulle a voulu marquer qu'il ne doute ni de l'avenir, ni de la confiance établie entre lui et nous. Cette confiance sort intacte de l'épreuve..., et c'était là le point capital ; nous le sentons tous.


Sans doute sommes-nous quelques-uns à penser qu'en cas de succès, à Dakar — et non d'échec cuisant — la prochaine étape eût été plutôt marocaine qu'égyptienne, mais... « ça c'est une autre histoire... ».


La radio de Vichy, que nous captons à bord, porte aux nues « les héroïques défenseurs de Dakar», et nous traîne dans la boue. Naturellement.