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Témoignage de Janine Alexandre-Debray sur le droit de vote des femmes


Janine Alexandre-Debray (3 mai 1910 - 19 octobre 2000), est une avocate et femme politique française.

Vous vous engagez à Paris et arrivent les élections municipales de 1947 qui vont être un grand succès pour le RPF à Paris ?
 
J’étais dans la première fournée des élus du RPF. Je pense que c’est grâce à Louis Valon que je suis devenue candidate. Je l’avais rencontré par hasard chez des officiers français retour de Londres. J’étais une jeune avocate ardente et ardemment RPF. Il l’a tout de suite senti. Mon père avait été élu du 9e arrondissement de Paris et il y avait encore un souvenir d’Armand Alexandre dans les foyers du 9e arrondissement. C’est pour cela que Louis Valon m’a demandé d’être candidate pour que je puisse profiter du passé de mon père et de mon nom. A ce moment-là, j’ai reçu une invitation du général de Gaulle à aller le voir à l’hôtel Lapérouse. C’est ma première rencontre avec lui. J’étais terrorisée. L’avocate que j’étais n’avait plus un mot. Quoi qu’il en soit, en quelques jours, il a reçu les femmes candidates. Je crois qu’on lui avait conseillé de recevoir les femmes. C’était lui qui avait donné le droit de vote aux femmes. On lui avait dit qu’il fallait qu’il y ait des femmes sur les listes et qu’il fallait qu’il leur montre un certain intérêt. Je n’ai aucun souvenir de quelque phrase qu’il m’ait dite. Je crois que j’étais trop impressionnée. J’ai été présentée alors qu’il y avait des noms très célèbres : Madame de Hauteclocque, Madame Thierry d’Argenlieu, Madame Bécourt-Foch. J’étais une petite avocate bien modeste et bien banale. J’ai tout de même reconnu qu’il avait peut-être fait le bon choix parce que j’ai été la première femme élue vice-présidente du Conseil de Paris. J’avais été frappé qu’il ait préféré quelqu’un d’inconnu aux noms glorieux qu’il avait à sa disposition.
 
C’est un phénomène considérable parce que c’est la première fois qu’une femme accède à un tel poste.
 
Oui, surtout que le président c’était son frère, Pierre de Gaulle, qui est devenu par la suite un ami merveilleux. J’étais la suppléante du président du Conseil municipal de Paris qui, à l’époque, avait un rôle plus actif qu’il ne l’a maintenant. Maintenant c’est le maire qui fait tout. A l’époque, chaque conseiller municipal avait un domaine d’activité qui lui était échu. Il pouvait travailler un peu pour son compte et non pas uniquement pour le compte d’un président.
(…)
 
Je crois qu’au RPF, on vous a confié l’Action féminine ?
 
Néant. Zéro. Je dirai même que j’ai essayé au sein du Conseil de Paris. Nous étions tout de même un certain nombre de femmes. J’ai proposé de faire une solidarité entre nous,  on va se réunir de temps en temps et    chercher ce qui pourrait être utile que nous fassions comme femmes. a n’a pas marché. Personne ne m’a suivi. Incroyable.
 
Est-ce que le général de Gaulle s’intéressait à cet aspect des choses ?
 
Non. C’était secondaire pour lui. Il ne s’occupait que des grandes causes et il n’avait pas encore mesuré. C’était tout à fait les débuts. Il avait pris Mademoiselle Sid Cara au conseil des ministres.
De façon général, si on couvre tout ce qu’a été la Ve République sous de Gaulle, êtes-vous satisfaite de la façon dont les femmes ont été considérées dans ces années-là ?
Pas du tout. Mais je crois que ces problèmes étaient tellement grands qu’on ne savait pas comment les prendre. Il y avait tout à faire pour que la femme devienne un homme, l’égal absolu. Il fallait également changer les mentalités. A l’époque, la femme était beaucoup plus femme au foyer qu’elle ne l’est devenue. A l’époque, il n’y avait pas véritablement de mouvement féministe. Si, il y avait Louise Weiss. Elle a été sensationnelle et courageuse. Elle n’avait peur de rien et je suis certaine que de Gaulle devait la considérer, mais avec un sourire toujours. Il y avait quelque chose de ridicule dans le fait que la femme revendique d’être une personne.
 
Ça appartenait à sa tradition personnelle ?
 
Oui.
Il y a eu pourtant un fait intéressant, c’est ce qu’on a appelé plus tard la loi Neuwirth. Là, on l’a vu s’intéresser directement et avoir un geste courageux.
Il ne devait pas être foncièrement pour. Mais ce sont des problèmes qui ne venaient pas jusqu’à nous.
 
 
*Entretien réalisé par Daniel Desmarquest, le 23 mai 1997.