Dossiers thématiques

Témoignage de Marcelle Devaud sur le droit de vote des femmes


Marcelle Devaud (7 janvier 1908 - 4 septembre 2008) est une femme politique française, première femme vice-présidente du Sénat.

 
Du tout petit groupe des élues gaullistes de la IVe République, Marcelle Devaud (1908-2008) a été sans conteste celle qui a bénéficié de la plus grande longévité politique et dont l’activité parlementaire a été la plus intense.
Elue par l’Assemblée nationale au Conseil de la République en 1946, réélue en 1948 et en 1952, elle a été vice-présidente de la Haute Assemblée de 1948 à 1952. Battue lors du renouvellement partiel de juin 1958, elle a retrouvé un mandat législatif dès l’automne 1958 en qualité de député de la Seine (circonscription de Colombes-Bois-Colombes). Elle devait perdre son siège en 1962 et, trois ans plus tard, la mairie de Colombes qu’elle avait emportée lors des élections municipales de 1959. Nommée au Conseil économique et social, elle a siégé au sein de cette assemblée jusqu’en 1979.
Tout au long de ce parcours a sein des assemblées et de leurs commissions compétentes, Marcelle Devaud s’est imposée comme l’une des meilleures spécialistes des questions sociales, en particulier des problèmes touchant au travail féminin et à la protection sociale. On peut la considérer notamment comme l’une des créatrices de la sécurité sociale étudiante.
 
 
Vous avez été élue sénateur de la Seine en 1946. Dans quelles circonstances ?
 
En décembre 1946. A ce moment-là, le général de Gaulle venait de donner le droit de vote aux femmes. Un certain nombre de partis politiques tenait à avoir des femmes comme « paravent » si on peut dire. Il fallait avoir des femmes sur les listes pour être crédible vis-à-vis d’un certain électorat. De plus, beaucoup d’hommes étaient encore très hésitants ; ils ne savaient pas bien ce que l’avenir réservait. Certains rentraient de déportation et étaient trop fatigués pour reprendre la lutte, d’autres n’osaient pas. Par conséquent, on faisait volontiers appel aux femmes. Enfin volontiers avec un point d’interrogation. On le faisait parce qu’on pensait qu’il fallait le faire. On avait envisagé de me présenter aux élections législatives parce que mon mari ayant été député, je connaissais un peu la vie parlementaire, je savais calculer un résultat de scrutin, j’avais une certaine connaissance de la vie politique[1]. La tête de liste sur laquelle je devais être n’a pas voulu de moi parce que j’étais une femme. On m’a donc proposé de rentrer au Conseil de la République. J’ai beaucoup hésité et j’ai fini par accepter.Comment vous situez-vous au Conseil de la République, dans quel groupe ?
 
 
A ce moment-là, j’étais dans un groupe de droite modérée présidé par Georges Pernot, un homme extrêmement respectable, juriste éminent[2]. J’étais dans un petit groupe de gaullistes mais le RPF n’existait pas encore. Je suis devenue vice-présidente du groupe et j’ai travaillé comme tout parlementaire. Pour moi, c’était un petit peu un chemin à tracer parce qu’on n’avait pas l’habitude de voir des femmes en politique et surtout pas au Sénat, qui avait été l’ennemi juré du vote des femmes. Personnellement, j’étais assez fière d’être dans un lieu où les sénateurs avaient été d’une grossièreté inimaginable lorsqu’ils avaient refusé le vote des femmes. Je suis resté dans ce groupe pendant un certain temps parce que, lorsque le RPF a été créé, nous avions la possibilité d’être au RPF mais en même temps adhérents à un groupe parlementaire. Il y avait une tolérance pour la double appartenance. Quelque temps après, en 1952 je crois, on a décidé qu’il y aurait au parlement un groupe RPF[3]. Je suis donc passée au groupe RPF.
(…)
 
En 1948, vous êtes élue vice-présidente du Conseil de la République. C’est une position exceptionnelle pour une femme à cette époque-là. Cela s’est-il fait avec le soutien du général de Gaulle ?
 
Oui. Ce n’est pas lui qui m’a proposé parce qu’à ce moment-là j’étais dans un autre groupe et c’est donc mon président de groupe qui m’a proposé. Mais j’ai toujours trouvé auprès du général de Gaulle beaucoup de gentillesse. Par exemple, pour les élections, nous n’avons pas eu la chance à ce moment-là de bénéficier de mandats de neuf ans comme les sénateurs actuels. Nous avions eu des élections en 1946, en 1948, en 1952 et en 1955 avant d’arriver à 1958. Je crois que pour les élections de 1952, quelqu’un de pas très bienveillant au RPF m’avait mise dixième de liste. Personnellement, je savais que nous ne ferions pas dix sièges. J’ai dit à ce responsable que je partirais si je gardais cette place-là. Le général de Gaulle n’avait pas encore vu la liste. Lorsqu’on lui a montré la liste, il s’est opposé à ce que garde cette place-là, il a demandé à ce qu’on me remonte dans les premières positions. En fait, j’ai été en troisième position derrière Pierre de Gaulle, qui était tête de liste, et Bernard Lafay[4]. Nous avons fait 5 ou 6 sièges, je crois. Mais c’est le général de Gaulle qui m’a fait remonter de la 10e place à la 3e.
 
Que pensez-vous de la relation que le général de Gaulle avait avec le monde féminin, en particulier dans la politique, dans les affaires du pays. Etait-il, comme on l’a dit parfois, avait-il des élans féministes ou était-ce un conservateur avec des traditions ?
 
Il n’était pas féministe du tout, mais il n’a jamais été conservateur même en matière de femmes. Il a donné le droit de vote aux femmes parce qu’il a pensé que c’était le moment de le donner et pour les remercier de ce qu’elles avaient fait dans la Résistance. Mais c’était, je pense, un homme juste et équilibré. Puisque les femmes avaient le droit de vote et étaient éligibles, il a pensé qu’il était normal qu’on leur fasse leur place et que dans certaines circonstances, elles bénéficient de place un peu exceptionnelle.
 
Qu’avez-vous pensé de l’Action féminine au sein du RPF ?
 
Je voudrais d’abord dire que le succès du général de Gaulle a été en grande partie un succès dû aux femmes. Les femmes ont beaucoup voté pour le général de Gaulle, elles ont contribué pour une grande part à faire la majorité. L’Action féminine au sein du gaullisme n’a pas été une réussite parce que ça n’a pas été organisé du tout par le général de Gaulle. Cela s’est fait en dehors de lui. Il y a toujours eu à l’intérieur de la politique féminine du gaullisme les clans qu’on retrouvait dans la politique masculine et ça n’a pas marché. Je peux le dire très franchement puisque j’ai créé, avec Irène de Lipkowski la première formation féminine et elle n’a pas tenu le coup[5]. Nous avons passé la main assez rapidement et il n’y a pas eu de suites véritables. Cela s’est reconstitué après. Il y a maintenant « Femmes avenir » qui marche bien mais il y a eu des creux dans la vague féminine gaulliste.
 
C’était une question relativement secondaire pour le Général ?
 
Non, mais je crois que lui-même n’a pas créé tellement de différences entre les femmes et les hommes. On était gaullistes, on marchait avec lui dans un sentiment d’égalité. Il ne s’est pas préoccupé d’avoir un regard spécial sur les femmes. Il s’occupait de la politique générale, à chacun après, à son niveau, de se débrouiller pour faire ce qu’il voulait faire. Les femmes auraient voulu monter, auraient monté véritablement quelque chose de solide sur le plan féminin, il leur aurait donné sa bénédiction. Mais il ne faisait pas de différence. Pour lui, il s’agissait de politique générale, il n’y avait pas une politique spéciale pour les femmes et une politique spéciale pour les hommes. Si les femmes avaient des revendications à faire valoir, elles pouvaient le faire sur le plan parlementaire. C’est ce qu’on a fait. Je n’ai pas l’impression qu’il ait été féministe mais il n’était pas fermé à la solution de problèmes que pouvaient poser à l’époque la non égalité des hommes et des femmes. Pour lui, il y avait le peuple français, c’était un tout. Je me trompe peut-être.
 
* Propos recueillis par Daniel Desmarquest le 10 juin 1997.


[1] Elu député de Constantine en 1936, Stanislas Devaud a siégé au cours de la dernière législature de la IIIe République dans les rangs du groupe PSF. Ayant voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain et appartenu au Conseil national, il a été frappé d’inéligibilité à la Libération et a quitté la scène publique.
Marcelle Devaud avait joué un rôle important auprès de son mari, nouant à cette occasion des relations avec diverses personnalités appartenant aux cadres dirigeants du PSF, en particulier avec Edmond Barrachin, l’influent directeur du Bureau politique. Edmond Barrachin a beaucoup fait, au cours de la période décisive 1944-1946, pour faciliter son entrée en politique.
[2] Il s’agit du Parti républicain de la Liberté (PRL) fondé au cours de l’hiver 1945-1946 par Michel Clemenceau, Joseph Laniel, Charles Vallin et André Mutter. Edmond Barrachin a vite pris la direction du Bureau politique, c’est-à-dire d’une super-commission en charge des questions électorales.
Voir à ce sujet, Sylvie Guillaume, Gilles le Béguec, Christine Manigand, Jérôme Pozzi, Jean-Paul Thomas et Sabrina Tricaud, Le moment PRL. Le parti républicain de la liberté 1946-1951. Presses universitaire de Rennes, 2013.
Marcelle Devaud a été vice-présidente du PRL jusqu’en 1951, tout en ayant rejoint, comme Edmond Barrachin et beaucoup d’autres de ses collègues, le rassemblement fondé par le général de Gaulle.
[3] Le groupe RPF a été constitué au Conseil de la République en août 1951. Marcelle Devaud qui avait été l’une des principales  animatrices du groupe PRL, s’est alors inscrite au groupe RPF. Jusqu’à cette date, elle appartenait à un ‘intergroupe » gaulliste présidé par Pierre de Gaulle.
[4] Marcelle Devaud commet ici une confusion entre le renouvellement global de 1948 et le renouvellement partiel de 1952. Il s’agit évidemment du renouvellement de 1948 et de la liste conduite alors par Pierre de Gaulle et Bernard Lafay. En 1952, le chef de file de la liste RPF était l’ancien ministre Edmond Michelet, avec lequel Marcelle Devaud devait d’ailleurs entretenir d’excellentes relations.
Marcelle Devaud, placée en quatrième position de la liste présentée par les Républicains sociaux, a perdu son siège lors du renouvellement partiel du 8 juin 1958, soldé, en dépit du retour au pouvoir du général de Gaulle, par une lourde défaite pour les gaullistes.
[5] De concert avec Marcelle Devaud, Irène de Lipkowski avait fondé à l’automne 1944 un « Comité des Françaises libres » proche des Comités du regroupement républicain animés par Edmond Barrachin, organisation qui devait se fondre dans l’Union patriotique républicaine puis dans le PRL. Elle a, très brièvement semble-t-il, milité au sein du PRL naissant avant de rejoindre le RPF.