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La création de l'Agence France Presse


 

Lionel FLEURY

Président-directeur général de l'Agence France-Presse


La création de l'Agence France Presse, Espoir n°103, 1995

 

 


L’agence France-Presse a célébré l'an derier son 50e anniversaire. Ce fut en effet le 20 août 1944, pendant la libération de Paris, qu'un groupe de résistants, journalistes et universitaires, s'empara de l'immeuble abritant l'Office français d'Information, agence officielle de Vichy créée au lendemain de l'armistice de juin 1940, et publia la première dépêche « de l'agence libérée » à destination des journaux de Paris qui, eux aussi, recouvraient leur liberté.


Dans ce même immeuble du 13 place de la Bourse, Havas, agence d'information et de publicité indépendante des pouvoirs publics, avait prospéré durant plus d'un siècle, jusqu'au démantèlement en 1940. L'AFP, qui venait de naître ce 20 août 1944, s'y installa, dirigée par l'équipe des responsables de l'Agence française de Presse, créée à Alger en mars 1944 par le Gouvernement provisoire de la République française, et de PAID, agence clandestine fondée par des résistants, pour la plupart anciens journalistes d'Havas.


L'ambition des créateurs de l'AFP fut d'emblée d'en faire une entreprise de presse indépendante, au rayonnement mondial, qui devait être la propriété d'une coopérative de journaux. Mais au lendemain de la Libération, la presse française renaissante n'était pas en mesure d'assurer les conditions financières de cette ambition. L'État français se substitua alors à celle-ci pour lui donner les moyens de réussir et définir la forme juridique de ce nouvel organisme.


Une ordonnance créa donc, le 30 septembre 1944, à titre provisoire – en attendant la mise au point d'un véritable statut qui garantisse son indépendance vis-à-vis des pouvoirs publics – un établissement public doté de la personnalité civile et de l'autonomie financière chargé de fournir à l'État des services d'information dont le montant provisionnel et forfaitaire serait fixé annuellement par la loi de Finances. Son directeur général serait nommé par décret du Gouvernement.


Cette ordonnance prévoyait toutefois que seraient fixées ultérieurement « les conditions dans lesquelles une agence coopérative d'informations sera substituée à l'Agence France-Presse ». Cette situation « provisoire » allait durer douze ans.


Douze années durant lesquelles l'instabilité de sa direction (six directeurs généraux se succédèrent à sa tête en dix ans) trop visiblement liés aux aléas de la politique française, s'ajouta à la tutelle financière fixée par la loi de Finances et votée par le Parlement, altérait l'image de l'AFP, notamment face à la concurrence étrangère qui ne se privait pas de la présenter comme « l'agence d'état » au service de la propagande de la France.


Mais ce furent aussi douze années durant lesquelles l'Agence s'assura une place prépondérante dans le monde de l'information en France, et se développa considérablement à l'étranger, face à de puissantes rivales anglo-saxonnes.


Il apparaissait toutefois de plus en plus évident, même aux yeux des pouvoirs publics, qu'un nouveau statut, libérant l'AFP de la tutelle de l'État, devenait indispensable pour assurer le développement de l'Agence et renforcer sa crédibilité.


Au début des années cinquante, plusieurs projets furent esquissés pour donner à l'AFP ce statut qui devait garantir son indépendance. Jean Marin, gaulliste de la première heure, qui avait animé à Londres, l'émission Les Français parlent aux Français, en fut le principal artisan. Nommé Directeur général de l'AFP en 1954, il créa dans ce but une commission de travail réunissant des patrons de presse, des juristes et de hauts fonctionnaires.


Le Parlement, par la loi du 11 janvier 1957, reprit les conclusions de cette commission et donna enfin à l'Agence un statut garantissant son indépendance, en en faisant un établissement sui generis, entreprise privée certes, fonctionnant selon des règles commerciales, mais ne s'insérant dans aucune catégorie juridique existante. Son objet était – et demeure – de « rechercher tant en France qu'à l'étranger, les éléments d'une information complète et objective, et de mettre contre paiement cette information à la disposition des usagers ».


Les pères du statut avaient ainsi voulu que l'AFP prenne la forme d'une coopérative dans laquelle les médias français seraient majoritaires dans son Conseil d'Administration, pour être les garants de son indépendance aux côtés des représentants, minoritaires, des services publics, considérés uniquement comme des clients de l'entreprise. Aujourd'hui, autour d'un Président choisi pour un mandat de trois ans en dehors de ses membres, le Conseil d'Administration réunit quinze membres dont huit sont des représentants de la presse, deux des sociétés publiques de l'audiovisuel, et deux membres élus du personnel, aux côtés de seulement trois représentants des services publics.


Jusqu'au vote de son statut d'indépendance, l'Agence France-Presse fut donc un établissement public durant douze années, d'août 1944 à janvier 1957. Jean Marin résuma en ces quelques lignes cette période « provisoire » dans une communication à l'Académie des Sciences morales et politiques : « Ces quelques années permirent à l'Agence de reprendre sa place en France, de revenir dans les pays qui lui étaient traditionnellement fidèles et de s'ouvrir l'accès de ceux dans lesquels Havas n'avait pas pénétré, ne serait-ce qu'en vertu des accords signés avec d'autres agences.


Il est vrai que par ailleurs l'Agence France-Presse était impeccable et que ses journalistes, par leur talent, leur conscience professionnelle, leur effort d'objectivité et leur attachement au fait montraient que sur ce terrain, la vieille maison n'avait pas dégénéré, qu'elle n'avait rien perdu de sa vigueur ni de sa personnalité. Encore importait-il que cette qualité, que personne ne pouvait mettre en doute, ne fut point compromise par un défaut de constitution. »