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Francis Huré : Pologne, 1944
Francis HURÉ
Né le 5 Octobre 1916 à Abbeville, la guerre le trouve sous-lieutenant au Maroc. Démobilisé en 1940, il passe le concours des Affaires Etrangères, entre dans la Carrière à Vichy, s'y déplait, prend contact avec la Résistance, et décide de rejoindre la France Libre. Révoqué par son administration, il passe en Espagne, y est interné, puis parvient à gagner Alger. Mobilisé à la 2eme D. B. en Libye, il est appelé à Moscou en 1944, comme membre de la Représentation du Comité français de Libération nationale, qui deviendra bientôt la Délégation du Gouvernement Provisoire.
J'arrivai à Moscou en 1943 avec la merveilleuse insouciance qu'un excès d'aventures apporte à la jeunesse. Aucune circonstance ne m'étonnait, ni le cours de la guerre, ni la découverte de la Russie stalinienne, ni l'apprentissage d'un nouveau métier au sein d'une ambassade qui se nommait pudiquement « Délégation du Comité français de la Libération nationale ». Par contre, la rencontre des êtres avec lesquels j'allais vivre m'affectait. Il est vrai que l'existence dans ce petit groupe de compatriotes dont les origines et les passions étaient fort différentes posait un problème de choix et de sympathie.
Je me souviens du choc que j'éprouvai lors de mon premier contact avec un capitaine d'aviation, grand gaillard dont le regard m'apparut glacial, et qui me broya la main en se nommant : « Christian Fouchet ». La conversation prit à peine le temps d'être banale et se porta aussitôt sur l'interprétation des nouvelles du jour. Mon interlocuteur m'interrogea. Je risquai quelques hypothèses. Il me rétorqua quelques certitudes ; l'échange fut bref. Nous nous jugeâmes sans aménité. Evidemment, nous n'étions pas faits pour nous entendre.
Les jours qui passaient nous rapprochèrent d'autant moins que je n'étais pas tenu de me frotter à ce militaire dont la taille me surplombait et dont les jugements me paraissaient raides. J'aurais dû me méfier, comprendre que le personnage qu'il montrait cachait sous des apparences construites un rassemblement de sensibilités, et que sa hauteur ne demandait qu'à trouver le niveau de l'amitié.
J'aurais dû constater au surplus que l'audience dont il bénéficiait dans notre cercle disparate n'était pas fortuite. Christian Fouchet avait l'oreille de tous : de Roger Garreau, le chef de poste, diplomate inventif et non conformiste, d'Eric de Carbonnel, conseiller de type plus traditionnel, de Cathala, analyste perçant et systématique. Les gens du régiment Normandie, qui venaient en permission à Moscou, recherchaient également sa compagnie bien que, portant le même uniforme, il ne fût pas, comme eux, combattant. Les émigrés que nous apercevions de temps à autre, les Thorez, les Jean-Richard Bloch, les Soria, l'écoutaient aussi. Il donnait à tous le sentiment d'une vie bien menée et d'une pensée sans embarras. Dans la folle confusion des événements et des hommes, il représentait, en termes hugoliens, « une force qui va ». Il avait, au surplus, fréquenté les plus grands de la scène politique. Il racontait qu'ayant débarqué à Londres quelques heures avant le général de Gaulle, en juin 40, il avait priorité sur lui dans la liste des résistants et l'avait fait sourire en le lui disant. Je me défendais d'apprécier cette anecdote, moi qui avais eu tant de peine et de scrupules à quitter Paris. Celui qui était pour moi le chef de la France Libre était aussi pour Christian « Le Grand Charles » : ce vocable établissait, entre nous, une distance supplémentaire.
Un matin glacial de décembre, le Général débarqua à la gare de Moscou. Le wagon officiel, ne s'étant pas arrêté en face du tapis rouge, recula, avança, recula encore... Puis, toutes choses étant soudain immobiles, apparut la silhouette maigre et kaki de celui qui descendait du train comme de la légende : je revois ses yeux dont l'extrême mobilité contrastait avec la lenteur des gestes. A la queue leu leu, se montrèrent derrière lui le général Juin, Georges Bidault, Etienne Burin des Roziers, Maurice Dejean, Jean Laloy, Gerard Jouve, le colonel de Rancourt, et, fermant la marche, Christian Fouchet, qui avait été dépêché pour accueillir tout ce monde à l'entrée du territoire soviétique. La fatigue se lisait sur les visages. Le voyage avait été long et la dernière escale à Stalingrad mémorable. Un dîner avait été servi, pendant lequel la vodka avait coulé à flot, arrosant les toasts de l'amitié. M. Bidault flottait dans les vapeurs, en compagnie des autres convives. Alors on avait vu Christian Fouchet remonter la table du banquet en se tenant au dossier des chaises et prononcer, d'une voix forte et pâteuse, l'avertissement suivant : « Quand le ministre des Affaires étrangères se sera écroulé, je serai prêt à prendre sa place ». Personne ne fut surpris.
Cette semaine, qui préluda au traité franco-russe, fut capitale. Le comportement du Général, l'autonomie et la hardiesse de sa vision montrèrent à Staline que le chef de la France Libre n'étant le satellite de personne, l'intérêt soviétique commandait de lui laisser son jeu. Les grands événements traînent dans leur ombre une infinité de conséquences mineures : le destin de Christian Fouchet, et plus modestement encore, nos rapports mutuels, franchirent un cap. Car si le général de Gaulle désirait un pacte avec l'Est pour équilibrer l'indépendance française et l'installer parmi les grandes puissances victorieuses, Staline voulait lui en faire payer le prix. Ce prix était la reconnaissance d'une Pologne subjuguée dans des frontières transférées. Sur le point territorial, le Général ne faisait pas d'objection de principe, espérant en compensation l'appui soviétique pour régler à son idée la sécurité des frontières franco-allemandes. Mais il n'était pas disposé à reconnaître le Comité polonais, émanation du pouvoir soviétique, comme gouvernement légal, c'est-à-dire à lâcher les Polonais de Londres qui avaient formé un gouvernement provisoire dès l'invasion allemande, et à admettre que sans aucune consultation populaire, Moscou puisse imposer à un pays voisin le régime de son choix.
Les négociations furent ardues. Le Général finit par dire à Staline : « Soit, j'envoie en Pologne le commandant Fouchet (il lui donnait un galon de plus) avec un collaborateur diplomate (c'était moi). Tous deux seront habilités à traiter avec les autorités installées à Lublin la question des prisonniers français libérés qui se trouvent là-bas. Mais leur présence ne préjuge en rien de l'avis de la France sur la légitimité finale de ces mêmes autorités ».
Cependant que le protocole soviétique nous conviait à une suite interminable de banquets et de ballets, qu'il nous faisait courir le métro et les galeries, les discussions piétinaient. Le Général refusait de céder d'un pouce. Et voici qu'à quatre heures du matin, le jour même du départ, Staline trancha. Il était d'accord pour interrompre son marchandage entre le Pacte et l'affaire polonaise. Le pacte serait signé. Quant à Fouchet et moi, nous partirions pour Lublin sans statut diplomatique, et notre mission ne serait annoncée que plus tard. Ceci conclu, la cohorte des Français se retrouva à la gare devant le wagon qui était jadis celui des grands-ducs, mais sans M. Bidault qui ne s'était pas réveillé à temps. J'entendis alors le Général prononcer ces paroles mémorables : « Dites au maréchal Staline que je n'ai pas toujours montré, pendant cette semaine à Moscou, la grande joie que j'éprouvais à séjourner dans son pays ». Parbleu ! pas une seconde il ne s'était déridé. En écoutant ces mots de superbe comédien, nous étions tous hilares.
Nous rejoignîmes l'ambassade enfin débarrassée de ses visiteurs, mais encombrée de leurs traces. Cendriers pleins, papiers épars, odeur de fumée froide. Christian et moi entrâmes dans un bureau abandonné. Tout, entre nous, était changé, nous faisions équipe. « Je n'ai pas toujours montré, lui dis-je, le plaisir que j'ai éprouvé à vous connaître ». « En effet, me répondit-il. Et nous pouvons maintenant signer notre pacte ».
Penchés sur les perspectives de notre mission nous apercevions deux certitudes inégales : nous savions qu'à Lublin, nous ne trouverions rien, qu'il fallait nous munir de tout ; machine à écrire, coffres pour les tables de chiffres, crayons, papier carbone, etc. (Je veux garder un double de tout ce que j'écris, disait Christian.) Nous mettions un soin naïf à inventorier notre intendance. Par ailleurs, il était évident que les dirigeants polonais, Bierut, Osuska-Morawski, le général Rla Zimiierski, Gomulka, que nous avions rencontrés à Moscou et que nous allions retrouver chez eux, feraient l'impossible pour nous présenter comme une ambassade à part entière, afin de se valoriser aux yeux d'une population sceptique et lui donner à croire que la France, dans sa sagesse, leur accordait sa pleine reconnaissance. Or rien n'est plus difficile que de résister à ceux qui vous poussent au premier rang. Refuser de fouler le tapis rouge quand il se déroule sous les pas n'était pas le fort de Christian. Ni, d'ailleurs, le mien.
Au jour dit, un D.C.4 de l'armée engouffra nos bagages et nous amena vers la Pologne. Première étape, Minsk. Six heures du soir, la nuit tombe sur l'aérodrome. D'autorité, on nous parque dans un baraquement, nous qui attendions les grands honneurs ! Enfin une jeep crottée vient nous chercher. Après une demi-heure de cahots, tous feux éteints, nous apercevons les lumières timides d'une datcha. La porte s'ouvre, une grosse ménagère nous tend les bras. Nous retrouvons nos pilotes, plus trois civils et un militaire, silencieux, autour d'une table dressée et largement pourvue. C'est le luxe !
Après le froid, voici la chaleur du poêle et des banquets. Elle fut foudroyante. Au dixième toast bu d'un seul trait, ce qui fait cinq pour chaque partie et constitue un chiffre modeste, nous n'existions plus. Je m'effondrai le premier. Christian, je crois, me suivit de peu. Au matin, je me réveillai bourré de coups et secoué comme un prunier : le pilote, à sa manière, me prévenait que l'équipage était prêt à partir, il était, lui, tout à fait dispos, rasé de près, vodka cuvée. Fouchet, malgré sa résistance, titubait autant que moi. Il fallut la température de la plaine, quinze sous zéro, pour nous rafraîchir enfin.
De Minsk à Lublin, les yeux fixés au hublot, nous survolions un paysage dont la neige ne nous apprenait rien. Le terrain d'atterrissage apparut. Beaucoup de monde y était massé. Le pilote fit un passage. Nous aperçûmes ce qui nous attendait : des civils, des militaires, un bataillon rangé avec drapeaux et fanfare, bref, un protocole d'ambassadeurs : nous étions piégés. Quand la passerelle nous permit de descendre, la Marseillaise retentit.
Le reste fut à l'avenant. Le soir même, nous fûmes priés d'assister à une soirée théâtrale donnée en notre honneur. Je me revois dans l’avant-scène, à côté de Christian, saluant les applaudissements que nous adressait, debout, un public vibrant. Quand le silence fut revenu, le garde du corps qui était tapi dans l'ombre derrière nous fut tout à coup saisi d'enthousiasme. « Bravo, bravo » hurla-t-il. La foule, interloquée, croyant que le cri venait de nous, se remit à applaudir. Cela risquait de durer longtemps. Je ne me souviens plus du spectacle qui commença avec retard, sinon qu'il fut folklorique et long. Une réception s'ensuivit, inondée de limonade et de vodka, cette fois polonaise. Un ecclésiastique aux boutons violets me demanda en un franco-latin approximatif si le nom du général de Gaulle signifiait que ses ancêtres avaient régné sur la France ancienne.
Une autre personne, en costume laïque, parlant impeccablement notre langue, se présenta en m'abordant. C'était le chef d'une très illustre et très riche famille. Il voulait savoir si la bijouterie Cartier, place Vendôme, à Paris, était encore ouverte. Les Allemands, qui avaient pillé ses châteaux et ses coffres, lui avaient laissé une émeraude et il aurait aimé la faire sertir pour l'anniversaire d'une personne qu'il aimait beaucoup, Quels conseils pouvais-je lui donner? Cette merveilleuse incohérence, cette pérennité de la galanterie, cette résistance au malheur, m'éblouit. Il m'expliqua qu'il était totalement ruiné. Il vivait aux crochets de sa fille, qui était recrutée par les services de la réforme agraire, et avait pour emploi de morceler la terre de ses ancêtres. « Elle s'en tire bien », appréciait-il.
Recevoir les aveux et les avis de cette population vivante, ouverte, courageuse, fière, était notre tâche la plus émouvante. Nous y tenions, et malgré la surveillance dont nous étions l'objet, nous nous efforcions d'apporter à nos interlocuteurs la chaleur, la confiance qu'ils attendaient de nous. Christian y excellait. Au demeurant, toutes les confidences reçues, et elles étaient nombreuses, s'ordonnaient dans son jugement et éclairaient ses réflexions. Le soir, nous en faisions la synthèse. J'aimais ces moments où Christian, avec drôlerie, récapitulait ses contacts et l'emploi de son temps. Après l'anecdote, le ton changeait et ses propos allaient vers l'essentiel : quelle était la mesure de l'emprise soviétique sur ce peuple catholique, patriote, poli par nos usages, façonné par notre culture ? A quel prix resterait-il lui-même ? Quelle était la part de la conviction, et celle du calcul, dans l'esprit de ses dirigeants communistes ? Si la passion d'indépendance prenait le dessus, que ferait Moscou, que ferait l'Occident ? J'approuvais les raisonnements de Christian : ils rejoignaient les miens, à quelques nuances près qui n'étaient point des divergences, mais reflétaient la nature de nos caractères.
Ces soirées se passaient dans ce que nous appelions « le bureau », pièce encombrée que nous partagions lui et moi pendant la journée, comme nous partagions la chambre attenante pour y dormir. Telle était notre résidence, située dans la partie du lycée que le gouvernement avait réquisitionné pour son usage. Nous logions ainsi parmi les ministres et les dirigeants du Parti que nous côtoyions dans les allées. On nous apportait, de la cantine, nos repas sur un plateau : seule différence avec nos hôtes, nous avions exigé de payer la note. La ville, le quartier, se levait tôt. Nous aussi. Christian sautait du lit le premier. Je l'entendais haleter sous la douche froide, souffler devant la fenêtre ouverte, plier et déplier les bras, les jambes, le torse, toujours en expirant, en inspirant. J'avais du mal à partager cette exubérance matinale, mais elle finissait par s'imposer à moi.
C'est le matin que nous rédigions les dépêches. Nous y mettions un grand soin. J'aimais les formules brèves, il préférait les phrases amples, nous alternions nos styles : le résultat n'était pas mauvais, et la concorde des idées rassemblait la forme désunie. Nous étions, Christian plus que moi, conscients d'être les seuls à observer et à décrire, au nom de l'Occident, cette situation encore unique, mais dont nous sentions qu'elle se multiplierait : la mise au pas d'un grand peuple libre. Notre application n'était pas un exercice. Nous voulions, en nous exprimant, nous placer au niveau de l'histoire. En son for intérieur, Christian pensait que de Gaulle lui-même serait son premier lecteur : il ne se tolérait donc aucune faiblesse.
L'après-midi, le plus souvent, nous déjouions la surveillance de nos vigies et nous fondions dans la foule. Peu à peu, nous fondions dans la foule. Peu à peu, nos contacts se diversifiaient, se complétaient. Nous nous retrouvions à cinq ou pliquant, apprenant, découvrant. Oubliant les instructions qui prescrivaient à notre mission les limites que l'on sait, nous abordions tous sujets interdits. Comment demeurer hors du drame, se taire, refuser d'entendre ? Nous vivions parmi des revenants qui nous parlaient d'avenir et nous demandaient secours. Sur cette conduite aussi, Christian et moi étions d'accord.
Nous ne négligions pas pour autant l'objet de notre délégation, c'est-à-dire le sort des prisonniers. Ceux-ci étaient de plus en plus nombreux : l'avance de l'Armée Rouge libérait leurs camps, et ils s'égaillaient sans chefs, sans liaisons, au petit bonheur, sur toute l'étendue du pays ravagé. Par quels moyens entrer en rapport avec eux ? Nos demandes, nos réclamations, demeuraient sans réponse, quel que fût le ministre interrogé. Notre inquiétude ne tenait pas seulement à la santé physique de nos compatriotes, à leur ravitaillement, à leur habillement. Nous pensions aussi que s'ils étaient regroupés par les seuls Soviétiques, certains, las d'être à nouveau concentrés, fomenteraient des incidents violents. D'autres au contraire, affaiblis par la captivité, coupés de leur pays, endoctrinés par l'idéologie de leurs libérateurs, s'enrôleraient dans le Parti : ainsi pouvait se former, sous uniforme soviétique, une force française dont nous n'aurions pas le contrôle, et que Moscou garderait en réserve, à toutes fins utiles. Poussés par ces craintes, nous exigions le droit de rencontrer les groupes errants de nos compatriotes. Mais la réponse à nos démarches se trouvait à Moscou. Fouchet le pressentit et m'envoya la chercher.
Dès mon arrivée à l'ambassade, je m'en ouvris à M. Garreau, le ministre chef de poste. Il prit vigoureusement, comme à son habitude, l'affaire en main. En quelques jours, il obtenait pour nous l'assentiment des Russes à la visite des camps français, « si toutefois les autorités polonaises étaient d'accord », tandis que notre gouvernement lui promettait l'envoi immédiat d'une mission militaire, dirigée par un officier général, dotée de personnel et de moyens pour traiter, sous tous ses aspects, le problème du séjour et du rapatriement de nos compatriotes libérés, qui se comptaient par centaines de milliers.
Je revins à Lublin annoncer ces nouvelles à Christian. Elles signifiaient la fin de notre mandat. Qu'allions-nous faire maintenant ? Cette période polonaise avait inscrit en nous une trace profonde. Pour moi, je reviendrais à Moscou, où m'attendait le moule diplomatique que j'avais adopté. Mais le commandant Fouchet, qui n'appartenait ni à l'armée, ni aux affaires étrangères ? En vérité il avait fait, dès ce moment, ses choix. Il quitterait l'uniforme. Il ne serait pas longtemps diplomate. Il réaliserait son destin dans la vie politique. Elle seule lui offrait ce qu'il cherchait.
Notre attente se prolongea quelques semaines, avant que nous parvienne l'avis favorable du gouvernement polonais à nos requêtes déjà anciennes. Nous avions vu juste : rien à Lublin ne se décidait sans l'accord de Moscou. En attendant de rencontrer les premiers groupes de compatriotes, on nous proposait de visiter le camp de Maidanek, où plusieurs de nos déportés avaient été exterminés, et on nous accordait pour cette expédition une jeep militaire, conduite par un jeune chauffeur français qui, précisément avait été libéré du camp. Je me souviens de ce dimanche glacé comme un cadavre. Le camp, mort, en conservait l'odeur et le silence. « Ici, disait notre jeune guide, étaient les chambres, là, vous apercevez l'infirmerie, plus loin, le four crématoire ». Il ne montrait aucune émotion, on eût dit qu'il nous faisait visiter un site médiéval. « Mais enfin, lui demandai-je, vous n'êtes pas étonné d'en être sorti ? — Moi ? non. La chance, vous savez... Et puis je ne suis pas un sentimental ! — C'est plus tard que les combattants s'attendrissent, remarqua Fouchet : bien plus tard, quand ils ont cessé d'être jeunes. »
Au retour, nous apprîmes que Varsovie venait de se libérer. Nous ne savions pas au prix de quelles horreurs, après quels piétinements d'une Armée Rouge qui, sans intervenir, avait laissé brûler la ville et massacrer ses habitants par les derniers SS. Nous quittâmes Lublin pour rejoindre la capitale, ignorant ce que nous allions découvrir.
Je n'oublierai jamais le spectacle de ce Varsovie-là. Christian et moi, nous étions arrêtés à Praga, seul faubourg qui comptait encore quelques maisons debout. Devant nous, de l'autre côté du fleuve, s'étendait à perte de vue le champ de ruines d'où s'élevaient de loin en loin un clocher calciné, un pan de mur branlant. Je revois Christian à la fenêtre, devant ce paysage, face au cœur broyé du drame. Je crois bien qu'il pleurait.
Nous sortîmes dans la rue, souhaitant que notre première visite fût celle de l'immense cimetière. Il fallait en chemin traverser Praga. Stupeur. Dans les rues encombrées, le printemps de la nation et celui de la saison éclataient en même temps. Sortant des trous et des caves, des jeunes filles et des jeunes femmes s'interpellaient en riant. Des vendeurs ambulants proposaient un morceau de savon, une barre de chocolat, un morceau d'étoffe. Devant cette résurrection, Christian, exultant, retrouvait sa propre confiance, sa force de vie. Il marchait devant moi. Je l'ai revu plus tard, souvent. Mais c'est cette image que je préfère et que je garde de lui.














