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André Malraux à l’Assemblée nationale - 27 octobre 1966




Intervention d’André Malraux à l’Assemblée nationale sur le budget des affaires culturelles, 27 octobre 1966


Qu'est-ce que les affaires culturelles? On en parle depuis des années, mais personne n'a jamais su de quoi il s'agissait. On a appelé Beaux-Arts ou Direction des lettres et des arts les achats de la cassette royale ou impériale. Mon prédécesseur du temps de Napoléon III était un homme qui achetait des tableaux et ne faisait rien d'autre. Nous avons hérité, dans toute l'Europe, d'un système scolaire changé de fond en comble et d'un système d'aide aux arts, qui, lui, n'a jamais été modifié. L'oeuvre pédagogique de la IIIe République a été l'une des plus grandes du monde, jusqu'à l'alphabétisation de la Russie, mais Jules Ferry n'a rien fait pour les beaux-arts parce qu'ils ne dépendaient pas de lui. Il en a été de même ailleurs. Partout les républiques ont créé de puissants systèmes pédagogiques, mais pas de système artistique.


Pourquoi? Parce qu'en ce temps-là, l'art, c'était la bourgeoisie, tandis que ce qu'a incarné Jules Ferry, c'était un grand mouvement populaire. Jules Ferry a voulu que tous les enfants sachent lire; mais cela n'a pas d'équivalent en art. Dire que tout enfant doit comprendre Rembrandt n'a pas de sens. On a fait, au mieux, l'Ecole du Louvre, c'est-à-dire une école pour spécialistes. La pédagogie, dans l'Europe entière, a été prise en main par la volonté révolutionnaire républicaine; l'art, jamais! Quand la IVe République a disparu, nous nous sommes trouvés devant un problème qui n'avait pas changé depuis 1875, le même problème que rencontrent aujourd'hui l'Angleterre et cetains Etats de la République fédérale. Pendant un certain temps, des gens riches ont donné de l'argent aux musées; l'Etat, de son côté, en donnait un peu, c'était l'équivalent de la cassette impériale, et puis il y avait un certain nombre de gens qui visitaient ces musées.


Mais tout à coup, après la dernière guerre, et plus précisément voici dix ans, on s'aperçoit avec stupeur que le nombre des visiteurs dépasse celui des entrées dans les stades. Et cela dans une civilisation qui pose en principe que le peuple entier s'intéresse avant tout au sport! Samedi dernier, I'I.F.O.P. publiait les icroyables résultats d'un sondage effectué auprès des jeunes. Pour l'I.F.O.P., les « jeunes » ont de treize à dix-huit ans. A la question : « Quel genre d'activités voulez-vous trouver dans la maison où vous vous rencontrez? », 35,5 % répondent ; « Des activités culturelles », 33 % « Du sport », 9 °%o seulement « De la politique ». Je passe sur le scoutisme, qui vient en dernier avec 3 %. Voilà le phénomène très mystérieux qui se produit dans le monde entier. Les peuples demandent de la culture! Nous sommes les premiers à avoir osé tenter cette chance. A Amiens, nous comptions sur douze cents abonnés : il y en a vingt mille. A Belleville, dans un T.E.P. misérable qu'il faudra remplacer tôt ou tard par un autre palais de Chaillot, treize mille personnes se sont inscrites en six semaines! Religion en moins, les Maisons de la culture sont les modernes cathédrales : le lieu où les gens se rencontrent pour rencontrer ce qu'il y a de meilleur en eux. Sachez que chaque fois que nous en bâtissons une dans une ville moyenne, nous changeons quelque chose d'essentiel en France.


Le problème est donc de faire pour la culture ce que la IIIe République a fait pour l'enseignement : chaque enfant de France a droit aux tableaux, au théâtre, au cinéma comme à l'alphabet. Il y a deux façons de concevoir la culture : la soviétique et la démocratique. Disons plutôt : la culture pour tous et la culture pour chacun. Dans le premier cas, tout le monde va dans le même sens et l'on aide tout le monde. Dans le second, tous ceux qui veulent quelque chose à quoi ils ont droit l'obtiennent. Je n'ai pas besoin de vous dire que nous avons choisi la culture pour chacun.


Il faut donc que nous bâtissions une Maison de la culture par département Une représentation montée pour cinq maisons coûte cher; elle est rapidement amortie quand on travaille pour quatre-vingts massons. Or, savez-vous ce que représentent quatre-vingts Maisons de la culture? Le coût de vingt-cinq kilomètres d'autoroutes.


Avec cette somme misérable, la France -- dont les expériences retiennent aujourd'hui l'attention du monde entier pourrait redevenir le premier pays de la culture. Voilà ce que j'avais à vous dire et à vous demander.