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André Malraux : Discours de l’inauguration de la maison de la culture de Grenoble - 4 février 1968


 

Discours prononcé par André Malraux lors de l’inauguration de la maison de la culture de Grenoble, 4 février 1968

 

Vers 1835, Marie Dorval, l'une des plus grandes actrices de France, venue à Bourges, dut renoncer à jouer faute de public.

En 1968, la Maison de la culture de Bourges, ville de soixante-cinq mille habitants, a onze mille cinq cents abonnés. La Comédie-Française en a environ huit mille.

La Maison de la culture de Grenoble, avant son ouverture, a reçu dix-huit mille adhésions. Ces chiffres appellent votre réflexion sur plusieurs points.

D'abord, les Maisons de la culture sont un phénomène historique. Quels que soient le talent et l'activité d'un animateur, il obtient des résultats saisissants parce qu'il répond à un appel. Des Maisons de la culture sont en train de naître dans le monde entier. À Assouan, la somptueuse Maison n'abrite encore qu'un cinéma et des expositions de produits de la région : elle est pleine d'attente, mais elle est pleine. Ensuite, la Maison de la culture ne répond nullement à un besoin de distraction. Que l'on m'entende bien : certes, on ne vient pas ici pour s'ennuyer. Mais finissons-en avec un malentendu né il y a trente ans, lorsque la culture était tenue pour une occupation privilégiée des loisirs. Il n'y a pas de culture sans loisirs. Mais j'insiste sur ceci : ne voir dans la culture qu'un emploi des loisirs, c'est assimiler le public des Maisons de la culture à la bourgeoisie de naguère. La distraction de cette bourgeoisie, c'étaient les tournées. La collectivité qui s'inscrit aux Maisons de la culture attend de nous tout autre chose que les tournées pour tous. Le Théâtre national populaire de Paris n'a pas dû sa vaste audience à la diffusion des pièces du Boulevard.

Avant de préciser ce que nous voulons faire pour la culture dans notre pays, il convient de nous demander ce qu'elle peut être.

Comment parler d'elle ici sans qu'apparaisse la grande ombre qui règne sur cette ville depuis plus d'un siècle? Devant notre tentative, que penserait un Stendhal d'abord stupéfait ?

Pour peu que la connaissance de notre temps lui fût donnée avant la résurrection, il constaterait d'abord quatre événements plus ou moins pressentis par lui : l'entrée simultanée des États-Unis et de la Russie dans l'Histoire, le triomphe de la République et celui du rationalisme.

Mais il constaterait que le rationalisme, limité à lui-même, a échoué partout à créer un type d'homme qui succédât au type chrétien, même à un type chrétien bien inférieur. À celui du saint ou du chevalier; il découvrirait avec surprise que la figure de l'homme qui accompagnait le rationalisme dans son coeur n'était pas une figure rationnelle, mais celle qui avait obsédé la Révolution et Napoléon : la figure exaltante qu'avaient léguée à son temps Sparte, un peu Athènes et surtout Rome.
L'étonnement supposé de Stendhal nous instruit.

Tout d'abord, il nous suggère, à nous qui connaissons la pluralité des civilisations, que dans presque toutes les grandes civilisations du passé (à l'exception peut-être de deux ou trois siècles de la Rome antique) la figure supérieure de l'homme, celle qui l'exalte, a été ordonnée par la religion. Comme la société elle-même. Serf ou chevalier, le chrétien médiéval fut ordonné par sa foi comme l'Hindou l'est aujourd'hui par la sienne.

Stendhal a connu les siècles où le christianisme devenait de plus en plus profane. Encore Louis XIV épousait-il Mme de Maintenon et Saint-Simon faisait-il chaque année retraite à Trappe. Nous savons qu'à l'affaiblissement de la foi, ou plus exactement de la puissance ordonnatrice de la foi, se substituait, depuis la Renaissance, l'étendue de plus en plus grande prise par ce qu'on appelait l'humanisme. Mais il semblait évident que l'humanisme créerait son type d'homme; qu'il substituerait son imaginaire à l'imaginaire chrétien. Or voici l'un des faits décisifs de notre siècle : la civilisation des machines et de la science, la plus puissante civilisation que le monde ait connue, n'a été capable de créer ni un temple ni un tombeau. Ni, ce qui est plus étrange, son propre imaginaire.

Que chaque civilisation apporte ses valeurs, nous le savons tous. Nous savons moins qu'elles sont inséparables d'un immense domaine d'imaginaire, qui les entoure comme l'inconscient entoure le conscient. Le XVIIIe siècle a cru que la civilisation nouvelle se fonderait sur la transmission des connaissances. À la rigueur, il eût parlé de la transmission d'une morale. Tout le reste, il l'eût appelé superstition. Le Moyen Age avait connu une transmission des connaissances — ne fût-ce que celles de la théologie —, mais le peuple fidèle ne vivait pas de ces connaissances. Il vivait de la Révélation et de la Légende dorée. Dans notre civilisation, la recherche désintéressée de la connaissance est assurément une haute valeur, mais pour le chercheur, non pour un peuple fidèle.

Les valeurs profanes ne se sont nulle part substituées aux valeurs religieuses. Elles fondent une civilisation de l'Aventure au sens le plus élevé où l'homme avance en s'éclairant de la torche qu'il élève dans sa main. Notre civilisation devrait être une civilisation sans rêves, mais il ne dépend pas d'une civilisation de se passer de ses rêves.

Napoléon avait prévu le vide qu'allait créer le rejet du christianisme. Si bien qu'il se hâta de rétablir celui-ci. Mais il ne s'agissait plus d'un christianisme ordonnateur de la civilisation européenne; plutôt, d'un christianisme comme le sien. Le grand imaginaire demeurait l'imaginaire romain. Au-dessous de ce plutarquisme, tout ce qu'on appelait alors les belles-lettres jouait son rôle. Napoléon ne dédaignait certes pas Molière, même lorsqu'il jugeait Corneille plus utile à l'Empire. Mais il avait compris, comme toute cette époque qui conviait au théâtre un parterre de rois, que le domaine que nous appelons aujourd'hui culturel ne se limitait pas des connaissances. L'Université avait la charge d'étudier nos grands écrivains, le théâtre avait la charge d'enseigner à les aimer. Ce n'était pas Fontanes qui enseignait le vrai Corneille de Napoléon : c'était Talma. Et il eût enseigné aussi celui de Saint-Just.

Ainsi fut conçue la formation de la jeunesse française qui devait occuper les cadres de l'État.

À Paris, l'ensemble des grandes écoles ! À Paris, les théâtres impériaux, chargés de l'âme de la jeunesse quand l'Université ou Polytechnique avaient charge de son esprit ! Le reste était province, c'est-à-dire, dans ce domaine, tournées ou néant. Le théâtre, pour Stendhal qui vécut du théâtre, ce n'était pas Grenoble, c'était Paris. Si Napoléon se fait présenter à Moscou le décret fameux, c'est que la Comédie-Française n'est pas à ses yeux un lieu de divertissement, mais un des lieux de formation de la grandeur française.

L'Empire tombé, rien ne changea. La prédication de l'imaginaire héroïque, la transmission de toute culture, Horace et le Bourgeois gentilhomme, ce fut Paris. Et que dire de la musique, de la peinture Napoléon avait créé le plus grand musée du monde, il l'avait créé au Louvre. La province recevait les connaissances, elle ne recevait pas les sentiments. Mesdames et messieurs, la première raison d'être de cette Maison de la culture, c'est que tout ce qui se passe d'essentiel à Paris, doive se passer aussi à Grenoble.

On connaît la réponse : la télévision y pourvoira. Je n'en crois rien. Pour diverses raisons, dont les unes sont de simple bon sens. Une exposition passe à la télévision, même en couleurs, avec rapidité; alors que la nouvelle technique va permettre de projeter les reproductions à la dimension des originaux, pendant des semaines. Il y a aussi que la télévision n'appelle pas la discussion publique, qui a joué un si grand rôle à Bourges. Or, tout ce qui appelle la participation du public est bon. Il y a encore que, pour des raisons qu'il faudra bien découvrir un jour, rien ne remplace tout à fait la présence humaine.

Il y a enfin une raison décisive : de même que, malgré les affirmations véhémentes d'autrefois, le disque n'a pas tué le chanteur, loin de là! de même que la reproduction n'a pas tué le musée — à Bourges comme à Amiens, et même à Belleville, la télévision ne vide pas la Maison de la culture, elle l'emplit.

Voici donc pour la première fois une civilisation que ses rêves frôlent ou possèdent, et qui n'ordonne pas ses rêves. On a beaucoup dit que la machine excluait les rêves, ce que chaque expérience contredit. Car la civilisation des machines est aussi celle des machines de rêves, et jamais l'homme ne fut à ce point assiégé par ses songes, admirables ou défigurés. [...] Mais jamais une pareille soumission à l'infantilisme n'aura proposé à tous les hommes de la terre un peuple de rêves qui ne signifient rien au-dessus de quinze ans. Les rêves n'ont pas d'âge. Ils peuvent appartenir à une enfance qui est le pôle secret de la vie, ou à une enfance qui en reste le balbutiement. Pour la première fois, les rêves ont leurs usines, et pour la première fois l'humanité oscille entre l'assouvissement de son pire infantilisme et la Tempête de Shakespeare.
C'est pourquoi ce que nous tentons ici, ce que nous voulons tenter dans toute la France, ce que d'autres tentent ailleurs, a tant d'importance. Chaque civilisation a connu ses démons et ses anges. Mais ses démons n'étaient pas nécessairement milliardaires et producteurs de fictions. Quant aux anges, nous savons ceci. Tôt ou tard, l'usine de rêves vit de ses moyens les plus efficaces qui sont le sexe et le sang. Et une seule voix est aussi puissante que celle du sexe et du sang : celle de la survivance, que l'on appelait jadis l'immortalité.

Pourquoi ? Nous l'ignorons, mais nous le constatons. Devant le Cid, devant Macbeth, devant Antigone, nous découvrons que ce qui s'oppose au plus agissant du langage des instincts, ce sont les paroles qui ont triomphé de l'épreuve des siècles.

Nous voici au point capital de notre entreprise. Supposons que la culture n'existe pas. Il y aurait les yé-yés, mais pas Beethoven; la publicité, mais ni Piero della Francesca ni Michel-Ange ; les journaux, mais pas Shakespeare ; James Bond, mais pas le Cuirassé Potemkine ni la Ruée vers l'or. Pourtant, il y aurait une création, il y aurait un art, il y aurait des maîtres vivants. Mais si nous pensons aux nôtres, aussitôt nous découvrons comment ils se rattachent à ceux du passé. Hemingway est parent de Shakespeare plus que du New York Times. Parce que tout ce qui unit tous les maîtres, c'est leur référence à autre chose que la vie. Le domaine de la culture, c'est le domaine de ce qui s'est référé à cette autre chose d'ailleurs variable. Et à une image de l'homme acceptée par lui, et qui est simplement l'image la plus haute qu'il se fait de lui-même. C'est cette référence qui permet à l'oeuvre de survivre à son auteur.

Dans une civilisation religieuse, ce qui assure la vie des valeurs, c'est la religion elle-même. Dans une civilisation non religieuse, c'est ce domaine de référence qui délivre l'oeuvre de sa soumission à la mort. Le Moyen Âge était stupéfait que la civilisation grecque n'eût pas été fondée sur sa propre Bible, mais toute la jeunesse grecque connaissait Homère. Si bien que nous commençons à comprendre pourquoi la culture joue aujourd'hui un si grand rôle : elle est le domaine de transmission des valeurs. Une civilisation sans valeurs ne serait pas une civilisation, ce serait une société d'infusoires. Cherchez en vous-mêmes : vous n'y trouverez pas une seule valeur non chrétienne qui ne vous soit apportée par la culture.

Ce qui pourrait vous mener à voir dans la culture un musée des valeurs. Et nous savons qu'il n'en est rien, parce que nous sentons que si le présent ressuscite le passé, il ne cesse de le métamorphoser. Ce fait capital, qui peut sembler assez complexe, deviendra clair si nous en étudions l'expression la plus célèbre et jusqu'ici la plus profonde : la Renaissance.

Elle redécouvre les dieux antiques. Mais prenons garde qu'elle ne les ressuscite pas en tant que dieux. Praxitèle, à sa manière, croyait à Aphrodite. Ni Botticelli ni Raphaël n'y croient. Aphrodite, qui avait été déesse, était devenue démon; elle ne redevenait pas déesse, elle devenait œuvre d'art. Or, une métamorphose parente est imposée à la totalité des œuvres par la seule coulée du temps. Cézanne ne peut pas être pour nous ce qu'il était pour ses contemporains parce que, depuis, il y a eu Picasso. Chaque siècle refait son anthologie. Dans sa lutte contre les puissances de l'instinct, la culture n'est pas une accumulation des valeurs du passé, elle en est l'héritage conquis.

Nous sentons que la culture occidentale est en pleine mutation. Parce que notre siècle a pour la première fois découvert tous les arts de la terre. Mais aussi parce qu'à maints égards, la culture qui nous est léguée fut celle de la bourgeoisie. Les nations communistes ont fait de leur culture une culture révolutionnaire, mais nous sommes en train de transformer la nôtre beaucoup plus que nous ne le croyons. Pour chacun de nous, le musée imaginaire existe en face du musée tout court: la Grèce nous parvient en face des civilisations de l'Orient ancien, de l'Asie et quelques autres. La métamorphose qu'apporteront en une génération, les Maisons de la culture comme celle-ci, celle qu'apporteront les Maisons de la culture africaines, pour être moins manifeste que celle qu'apporte l'Union soviétique, ne sont peut-être pas moins décisives. Jean Vilar a fortement agi sur le public du Théâtre national populaire, mais ce public a fortement agi sur l'oeuvre de Jean Vilar. Ici, les spectateurs, qu'ils le sachent ou non, sont aussi des acteurs. Avec la nation entière à la place d'une classe privilégiée, avec les nouveaux moyens de diffusion des œuvres, la culture change de nature.
À la « table ronde » de l'Unesco, le représentant de l'Académie des sciences de Moscou, M. Zvorikine, a dit : « Aujourd'hui, on sait qu'on peut produire beaucoup, maisons et autos, mais le problème pour l'avenir est de trouver un sens à cette richesse... »

Nous dirions de notre côté, et sans doute les conséquences en seraient-elles les mêmes : « Maisons et autos construites, le problème est de savoir comment sera l'homme qu'on mettra dedans. » Il est question d'échanger l'année prochaine, Jour quelques semaines, une de nos Maisons de la culture avec son équivalent soviétique. Alors commencera l'une des plus profondes confrontations qu'ait connues l'histoire de l'esprit : celle de la culture pour tous avec la culture pour chacun.

Car dans toutes les civilisations modernes, c'est-à-dire dans toutes les civilisations nées de la machine, l'homme se trouve en face du plus grave conflit de son histoire. D'une part, les grands moyens le communication des masses, au service les instincts, avec leurs puissantes techniques d'assouvissement. De l'autre, des moyens d'expression aussi étendus, pour, chacun de ceux qui les appellent, au service des images de l'homme que nous ont transmises les siècles, et de celle que nous devons léguer à nos successeurs : c’est pourquoi la culture doit être tôt ou tard gratuite comme l'est l'instruction ; c'est pourquoi cette Maison, si vaste qu'elle vous paraisse aujourd'hui, appellera sans doute, dans vingt ans, de nombreux relais. Le grand combat intellectuel le notre siècle a commencé. Mesdames, messieurs, cette Maison y convie chacun de vous, parce que la culture est devenue l'autodéfense de la collectivité, a base de la création, et l'héritage de la noblesse du monde.