Dossiers thématiques

De Gaulle et l'économie
L'économie est souvent considérée comme un domaine secondaire de l'activité du général de Gaulle. La fameuse expression "l'intendance suivra" qu'on lui prête a ancré dans les esprits la représentation d'un homme avant tout préoccupé par la grandeur de la France, et non par son économie.
Pour de Gaulle, si la réussite économique n'est pas une fin en soi, c'est un moyen indispensable à la puissance du pays : "Le progrès est la seule condition de notre indépendance", affirme le Président en 1964. Une France économiquement fragile ne saurait en effet s'imposer dans le monde. Pour développer une économie forte, le Général a trois idées fondamentales : la France doit avoir une monnaie solide, un budget équilibré et un solde commercial positif.
Ces grands principes, le Général les a adoptés par le biais de son éducation. Il les a enrichis par d'autres apports, comme les théories développées dans les années 1930 par certains économistes, ou l'observation de la pratique d'un Raymond Poincaré sous la IIIe République.
Une fois au pouvoir, de Gaulle met en application les idées qui lui sont chères sur le plan économique. Mais, en fonction de la conjoncture, il sera obligé de les faire évoluer et de leur intégrer des éléments nouveaux.
• 1942-1946 : pendant la guerre et à la Libération, de Gaulle accepte et met en œuvre l'idée d'un Etat assez dirigiste : seule l'intervention de l'Etat dans l'économie peut assurer la reconstruction d'un pays dévasté par la guerre. Annoncées dès 1944 dans le programme du CNR et défendues par les résistants de tendance socialiste, les mesures suivantes sont prises à la Libération : nationalisations des banques, des assurances et de certaines industries - notamment celles qui ont collaboré avec l'occupant, comme Renault, mais aussi de certaines grandes entreprises comme EDF ; mise en place du Plan ( 3 janvier 1946) qui fixe les objectifs économiques du pays pour plusieurs années.
Ces réformes novatrices, menées par Pleven, que de Gaulle a préféré à un Mendès France partisan de la rigueur, permettent la reconstruction de la France, mais dans un climat inflationniste ; mais elles sont peu remarquées des Français, préoccupés à cette époque par les problèmes du rationnement et de la hausse des prix.
• 1947-1952 : une fois dans l'opposition, de Gaulle se montre assez critique à l'égard du rôle joué par l'Etat dans l'économie. Il s'interroge sur le bien-fondé de la nationalisation de Renault, maintenant que les exigences de la reconstruction sont passées ; il reproche à la IVe République de maintenir le protectionnisme et le contrôle des changes. Il en appelle à plus de libéralisme.
• 1958-1969 : la IVe République laisse une situation très alarmante : non seulement l'inflation est forte et le budget déséquilibré, mais chaque mois notre gouvernement doit solliciter l'aide américaine pour honorer ses dettes en devises.
Le Général a un dessein : rétablir une France forte et indépendante. Il faut donc, d'une part, rétablir l'équilibre des finances, d'autre part, développer le dynamisme de notre économie. L'un est inséparable de l'autre. En chef de guerre et en homme d'Etat, de Gaulle va à la fois prendre une vue d'ensemble des problèmes, en fonction de son objectif central, et agir avec pragmatisme.
A la fin de 1958, après six mois de préparation, il va s'inspirer des idées de Jacques Rueff et de son groupe de travail pour mettre en œuvre des réformes financières qu'il fera adopter par un gouvernement d'union nationale et que son ministre des Finances, Antoine Pinay, mettra loyalement en œuvre, en dépit de ses réticences initiales. Le Général en assume pleinement la responsabilité politique.
L'originalité de cette politique tient en ce qu'elle fait cohabiter des éléments dirigistes - l'Etat contrôle les dépenses, dévalue le franc en 1958 puis crée le "nouveau franc", égal à 100 anciens francs en 1959 -, et libéraux : l'Etat développe le libre-échange, abandonne le contrôle des changes et diminue les droits de douane de 10 %. Ces mesures s'imposent depuis la signature du traité de Rome en 1957, par lequel la France a choisi d'appartenir, à partir du 1er janvier 1958, au Marché commun européen.
Le bilan est rapidement positif : le budget retrouve son équilibre, les exportations augmentent. Stimulée par une conjoncture internationale favorable, l'économie française se redresse au cours du 3e Plan (1958-1961), justifiant pleinement l'optimisme du président de la République.
Une réforme profonde des structures est entreprise parallèlement. L'œuvre est considérable et souvent mal connue. Rappelons simplement la réforme de l'agriculture contre les avis quasi unanimes, qui sera un grand succès, la création d'une industrie nucléaire et d'une industrie spatiale, le développement de la recherche (création du Centre national des études spatiales - CNES - et de l'Agence nationale pour la valorisation de la Recherche - ANVAR -), l'action en faveur de l'urbanisme (loi foncière, création de villes nouvelles), la loi de 1966 sur la formation professionnelle… Dans tous les domaines, l'impulsion du Général et son soutien se font sentir.
A partir de 1963, cependant, une rechute s'amorce. La grève des mineurs, en mars, et un regain de hausse des prix obligent le nouveau ministre des Finances et des Affaires économiques, Valéry Giscard d'Estaing, à mettre en place un Plan de stabilisation en septembre sous la pression de Charles de Gaulle. L'Etat baisse le crédit, bloque les prix, réduit ses dépenses. Cette rigueur a le mérite de ramener le budget à l'équilibre, mais elle s'éloigne du libéralisme des années 1959-1960. L'insatisfaction des Français, dans le même temps, augmente : les gaullistes, aux élections législatives de mars 1967, ne bénéficient plus que d'une majorité étroite.
La poursuite du plan de rigueur est l'une des causes - mais ni la seule ni la principale - de mai 68. Les conséquences de la révolte étudiante et ouvrière sur l'économie ne sont pas négligeables : outre la fuite des capitaux à l'étranger qu'elle entraîne, la crise de mai et ses grèves paralysent la production économique. Le gouvernement de Georges Pompidou doit négocier et conclure dans l'urgence les accords de Grenelle du 27 mai 1968 : les salaires des ouvriers sont augmentés, au total, de 10 %.
Lorsque de Gaulle quitte le pouvoir le 27 avril 1969, il laisse cependant l'impression d'avoir globalement bien mené l'économie du pays. Certes, la réussite a été plus éclatante au début. Mais "les années de Gaulle" restent bel et bien celles des Trente Glorieuses, cette période de forte croissance économique qui voit le pouvoir d'achat augmenter - en 1969, les Français consomment 56 % de plus qu'en 1958 - et le pays se doter d'infrastructures solides, d'une agriculture modernisée, de grands groupes dans l'industrie, le commerce, la banque et les assurances, d'entreprises de pointe dans le domaine aérospatial et nucléaire notamment. La France a fait l'expérience de l'ouverture internationale contrôlée et a recouvré son indépendance économique et financière.
Si l'opinion a peu soutenu le Président dans son action économique, c'est peut-être qu'elle n'a pas perçu, sur le moment, cette réalité. Rétrospectivement, les années 1958-1969, avec leur taux de croissance annuelle du PIB de 5 % à 6 % et leurs 400 000 chômeurs, apparaissent au contraire comme l'époque du miracle économique.














