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Le Figaro et Le Monde lors du départ et de la mort du général de Gaulle, par Thierry Garcin
Article paru dans la revue Espoir, n°91, pp. 77-83
Quotidiens d'opinion d'audience nationale et à vocation internationale, représentant des clientèles à la fois différentes et complémentaires, ayant des options politiques divergentes lors des grands choix gaulliens et gaullistes, Le Figaro et Le Monde se révèlent être des instruments précieux pour l'étude de la presse française à l'époque du départ et de la mort du général de Gaulle. L'un paraît le matin, l'autre à la mi-journée ; l'un accompagne ses textes de photographies et de dessins, l'autre non sauf exceptions rares; l'un privilégie l'information, l'autre le commentaire. Autant de raisons pour se livrer à une étude de contenu méthodique et critique, afin de mettre en évidence à la fois le traitement journalistique et la couverture politique — nationale et internationale — des deux événements. La période considérée portera à chaque fois sur sept jours, délai d'autant plus justifiable que la superficie consacrée à ces deux faits majeurs de l'histoire contemporaine ira rapidement décroissant, les charmes délétères de la vie politicienne française reprenant vite le dessus.
1. Le départ du général de Gaulle (lundi 28 avril 1969)
Premier paru, Le Figaro du lundi 28 avril déçoit d'emblée l'observateur, vingt ans après. A la une, le titre ne couvre que cinq des huit colonnes : « Après le succès des «non» (près de 53 %). Démission du général de Gaulle » (sur deux lignes). De multiples sous-titres entassés (et de présentation confuse) suivent, parmi lesquels on discerne une déclaration de Maurice Couve de Murville : « La gravité de cet événement va très vite apparaître ». Un éditorial, signé L.-G. R. (Louis-Gabriel Robinet), fait état de la surprise en France, de la « stupeur » à l'étranger (le même mot reviendra à chaud dans Le Monde). Peu élevé ni de ton ni de contenu, ce texte laisse entendre que le Général a cherché sa perte, que le référendum n'était ni indispensable ni adapté.
Une photo de De Gaulle sortant de l'isoloir — cliché académique — sera suivie le lendemain d'une autre d'Alain Poher sur le perron de l'Elysée.
Dans cette une, les autres nouvelles sonnent bizarrement : des titres sur l'étranger, une chronique de James de Coquet (« Le rémouleur m'a dit ») et François Mauriac s'est fracturé l'épaule.
Le reste du numéro révèle une approche anecdotique ou factuelle, très décevante au regard de l'histoire. L'intérieur du journal ouvre curieusement avec deux pages arides de résultats (pages 4 et 5). La page 6 évoque « l'atmosphère de fièvre au Quartier latin » (relent de mai 1968) et décrit le dédale des combinaisons politiques à venir (Marcel Gabilly)... sur sept colonnes. Il faudra attendre la page 7 pour qu'un bilan apparaisse (« Un règne de onze ans »), curieusement sous-titré : « L'ambiguïté des premiers votes. Affrontement avec l'Angleterre et les Etats-Unis. Vaincu dans le conflit avec les classes intermédiaires ». Les pages 8, 9 et 10 proposent d'autres résultats, des réactions diverses — politiques, syndicales et financières — et l'écho de cinq capitales étrangères (le numéro du lendemain dressera enfin un panorama de la politique étrangère du général de Gaulle).
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"Je cesse d'exercer mes fonctions de président de la République. Cette décision prend effet aujourd'hui à midi" Communiqué du 27 avril 1969 à 0h10 annonçant la démission du général de Gaulle
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Environ sept pages un quart sont consacrées à l'événement (rien en dernière page !) sur trente-deux, sans compter de nombreux et larges placards publicitaires.
Quelques heures plus tard, Le Monde en date du mardi 29 avril est infiniment plus copieux (vingt pages sur trente-deux). Sur cinq lignes, le titre de la une porte sur les mécanismes constitutionnels (démission, intérim, élection présidentielle). Le chapeau sur quatre colonnes insiste déjà sur les rôles de Monsieur Poher et de Monsieur Guy Mollet, sur les manifestations au Quartier latin et sur la stupeur à l'étranger. On cite les réactions aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en RFA, au Québec, dans les pays arabes, en Israël, dans les pays de l'Est (« L'Agence Tass présente sans commentaire la démission du général de Gaulle et la déclaration de M. Waldeck Rochet »).
Adversaire constant, ironique et moralisateur, Sirius (Hubert Beuve-Méry) signe un éditorial qui reprend le thème de celui du Figaro : « Roulette russe ?» On y parle de « suicide politique », d'un « joueur audacieux, longtemps heureux et soudain aux abois » (sic). « Charles de Gaulle s'en va » : la formulation laisse entendre la portée de l'événement, mais la raillerie affleure avec « la piété quelque peu idolâtre qu'il a toujours portée à la France ». Un « triomphe modeste » de l'opposition est requis.
Dès la une, en bas de page sur deux colonnes, André Fontaine évoque le retentissement international : « Le Monde sans de Gaulle » (longue suite en page 16 sur quatre colonnes). L'étranger ne dissimule pas une « surprise générale confinant au saisissement ». Défaite imprévisible huit jours avant (le vote juif a dû aussi jouer). Le commentateur souligne le rôle de De Gaulle pour l'émancipation des pays en développement, critique la manière cassante du Général, son attitude européenne (« l'histoire sera sans doute la plus sévère » à ce propos) et prévoit avec l'éventuel président Pompidou une amélioration « radicale » des relations avec Washington. Un dernier article (P. V.-P., Pierre Viansson-Ponté) rappelle les pouvoirs constitutionnels du président par intérim (nouveauté longuement reprise à la page 13) et livre les premiers enseignements de géographie électorale.
Onze pages (pp. 2 à 12) donnent les résultats, la page 13 offre un portrait de M. Poher qui insiste sur sa foi européenne (« Sera-t-il demain le fédérateur des [...] différents cou rants centristes ? », se demande-t-on aussi), les pages 14 et 15 donnent les réactions en France (une page pour les partisans du non, dont six syndicats mis en valeur, une demi-page pour les partisans du oui, une demi-page sur les bagarres au Quartier latin). La page 16 livre des revues de la presse française La Nation, L'Humanité, L'Aurore, Le Figaro, Le Populaire) et étrangère, outre un parallèle avec le départ de Churchill en 1945. Un effort en page 17 est à remarquer : les réactions de l'étranger arrivent (trois de l'Europe de l'Ouest, trois du Proche et Moyen Orient — « vive satisfaction » en Israël —, deux de l'Amérique du Nord et deux de l'Europe de l'Est — Yougoslavie et Pologne —, une seule de l'Afrique — Sénégal —, et une de l'ONU).
Suit une double page de Pierre Viansson-Ponté sur « dix ans et dix mois de pouvoir gaulliste » qui conclut, souverain et définitif, sur « onze années de pouvoir quasi absolu ». La dernière page résume diverses réactions et inaugure une correspondance de Colombey-les-Deux-Eglises (même insistance sur Colombey lors de la mort du Général).
Les jours suivants, Le Figaro et Le Monde couvriront l'événement d'une façon tout à fait différente. Somme toute, peu de place dans Le Figaro : cinq pages sur trente le mardi 29, quatre et demie sur trente-deux le mercredi 30, trois pages et demie sur trente le vendredi 2 mai, deux pages un quart sur vingt-six le samedi 3, un peu plus de quatre pages sur trente-deux le lundi 5.
Pour Le Monde, dix pages et demie sur trente-deux pour le numéro daté du mercredi 30, un peu plus de six pages sur trente-deux le vendredi 2 mai, idem le samedi 3, six pages sur vingt-huit les dimanche 4 et lundi 5, cinq pages sur trente-deux le mardi 6.
Le Figaro titrera le mardi 29 avril sur l'élection présidentielle (sept colonnes, mais les nouvelles sur le départ du Général sont cantonnées dans la demi-page de gauche).
Thierry Maulnier montre que les Français ne souhaitaient pas le départ du Général (à nouveau la surprise du résultat négatif), que « la coalition des non est [...] fondamentalement hétérogène ».
Un dessin de Jacques Faizant confirme cette impression de malaise national. De Gaulle, poussant la porte, s'adresse à Marianne qui détourne le regard : « Au moins, regarde-moi dans les yeux ». En pages intérieures (pp. 5, 6, 7, 8 et 9), on dissèque les chances des prétendants à l'Elysée, une déclaration de Valéry Giscard d'Estaing est mise en valeur et Le Monde extérieur est enfin présent : réaction de Moscou, de Belgrade, de Varsovie (apparemment, les premières capitales de l'Est à commenter le départ du Général), de Washington (encadré sur le message officiel du président Nixon, également mis en relief lors de la disparition de De Gaulle), de Bonn, de Londres, de Rome et de Bruxelles, de Tel-Aviv, de capitales arabes, du Japon et de l'Afrique francophone. Un article banal et scolaire, de Roger Massip, met « en question » la politique étrangère gaulliste et met l'accent (leitmotiv des deux quotidiens) sur le dossier européen.
Le mercredi 30, Le Figaro insiste dans sa une sur les candidatures présidentielles, sur le trop-plein de prétendants dans l'opposition (thème repris par Michel Bassi en page 6) ; une photo des ministres sur les bancs de l'Assemblée, un billet d'André Frossard et un dessin de Jacques Faizant (M. Poher essayant devant Marianne des chaussures infiniment trop grandes) ajoutent à cette impression de disparate. Les pages 6 et 7 renforcent cette impression de désordre faussement factuel (« Le film des événements heure par heure », jusqu'à 11 h 17 !) ; les candidatures, un portrait de Georges Pompidou, ses soutiens, une prise à partie de L'Aurore. Heureusement, Thierry Maulnier sauve la mise : « Charles de Gaulle : de l'histoire à la légende », avec quelques phrases frappées : « Une sorte de regret étreint ceux-là mêmes qui le détestaient », « Rien ne sera plus comme avant », il incarnait « la personne historique et mythique de la France », « Cet «homme de droite» s'était fait une théorie du pouvoir issue directement du peuple ». Lès pages 8 et 9 donnent diverses réactions et publient la photocopie de l'acte de démission paru au Journal officiel (« dix-sept mots »).
Les trois numéros suivants du Figaro ne paraissent pas non plus à la hauteur de l'événement. Si Faizant ironise sur les indécisions de Valéry Giscard d'Estaing, si Jean d'Ormesson attaque « J.-J. S.-S. » dans une lettre ouverte (ce dernier avait cru bon d'écrire dans L'Express : « Pour la première fois de la vie d'un homme de ma génération (sic), on peut être fier de son pays »). Les articles du vendredi 2 mai se perdent dans les détails de la vie politicienne (contradictions de la « gauche » et du « centre », nouveaux soutiens à G. Pompidou, M. Poher insiste sur l'objectivité que se doit l'ORTF, thème repris aussi dans Le Monde). Le samedi 3 propose deux points de vue de personnalités mineures (Jean-Pierre Soisson, Bernard Cornut-Gentille) et diverses informations, outre une correspondance de Moscou perdue en page 6 (l'élection de Georges Pompidou serait un « moindre mal » pour les Soviétiques). Le lundi 5, on insiste sur les contradictions de la gauche « vouée à l'autodestruction, pour le plus grand profit des communistes », Raymond Aron prend tardivement la parole (« défaite apparemment injuste et absurde »), le titre d'un entretien avec M. Poher évoque l'unité européenne, Valéry Giscard d'Estaing assure (titre) que « le non reflétait un désir de changement dans les méthodes politiques », deux autres points de vue apparaissent (personnalités marginales ou peu représentatives), et Jean-Jacques Servan-Schreiber répond à Jean d'Ormesson (ce sera la première fois que la dernière page est consacrée à de Gaulle).
Les jours suivant l'annonce de la démission, Le Monde accomplit un effort réel pour diversifier ses sources d'information et appréhender l'événement, avec un bonheur assez inégal. Le numéro daté du mercredi 30 axe ses titres de la une sur la présidentielle, mais ce qui fait office de « bulletin de l'étranger » est intitulé « Réexamen diplomatique » (« Le Monde se fait encore lentement à l'idée que le général de Gaulle a disparu de la scène ») et la moitié du chapeau sur cinq colonnes traite de politique étrangère (télégramme également remarqué du président Nixon, crainte russe d'un retour à l'atlantisme). Cela n'empêche pas P. V.-P. d'ironiser sur les oiseaux de mauvais augure qui prédisaient « le désordre et l'anarchie [...], l'Etat ne s'est pas effondré » et de démonter les jeux politiciens en cours avec une précision à la fois byzantine et désuète. Et un article de Pierre Drouin, sur la monnaie (Le Figaro a curieusement très peu couvert les implications économiques de l'événement). Les pages intérieures privilégient la personne et les déclarations de M. Poher (page 2), analysent minutieusement les « préparatifs de la gauche » (R.B., Raymond Barillon), rappellent les réactions de MM. Waldeck Rochet et Mitterrand. La correspondance de Colombey (page 3) est intitulée ironiquement : « Le général de Gaulle inaugure sa retraite par une cure de solitude », mais l'article de Maurice Denuzière est parfaitement anecdotique comme les suivants (« un break Citroën et une camionnette Renault » se sont rendus à la Boisserie, le nom du garde du corps est donné, etc.), et cette irrévérence pesante disparaîtra définitivement par la suite. Des « libres opinions » ou réactions sont proposées, provenant de personnalités sans grande autorité politique (André Weil-Curiel, Jules Moch qui s'en prend à l'article 16 et au trop grand présidentialisme, le père Bruckberger — page 4). « Les conséquences économiques » sont évoquées (correspondances de Bruxelles et de Londres) (pp. 6 et 7) (réactions des milieux bancaires en dernière page). L'étranger est favorisé utilement : revue de presse (quatre pays européens de l'Ouest, Israël, Egypte). Long article nécessaire de Philippe Decraene sur l'Afrique (plus ou moins passée sous silence dans Le Figaro au cours de cette période), sept déclarations de chefs d'Etat africains francophones (séparés : le Nigeria et... la Guinée, qui soutient que « de Gaulle [...] est aujourd'hui expulsé de l'histoire par la volonté du peuple de France »), trois correspondances d'Afrique du Nord, six autres correspondances — villes manifestant de l'inquiétude : Alger, Moscou, New York (ONU), Bonn, Rome —, encadré sur le message de Nixon.
Le vendredi 2 mai, Le Monde met l'accent sur la présidentielle — certains articles, par exemple de Raymond Barillon, étant devenus illisibles, tant ils se complaisent dans les jeux politiciens des hommes et des partis —, sur M. Poher et le Sénat, sur l'ORTF sur la candidature de M. Defferre qui « peut changer les données de l'élection », sur les réactions étrangères (à nouveau, entre autres, la Pologne et l'Egypte). Une « libre opinion » de Jean Chariot relève que les Français sont attachés au présidentialisme et que le gaullisme est durable dans la population en l'absence de De Gaulle. Déjà, le samedi 3, le « bulletin de l'étranger » porte sur les rapports entre la France et le Vatican. Les réactions à la démission du Général sont données après « les préparatifs de l'élection présidentielle », Jacques Fauvet insiste à la une sur le degré souhaitable de présidentialisme, sur l'importance comme appoint des centristes et sur les dangers de l'impuissance parlementaire (deux colonnes à la une sont réservées à la « dislocation de la gauche »). Pourtant, on assure que « le bon M. Poher » fait souffler un vent nouveau (pp. 4-5). De nouvelles réactions de l'étranger parviennent (Québec, Cambodge, Congo-Kinshasa, « Parlement européen », encore la Pologne, encore Haïti).
Les dimanche 4 et lundi 5, on évalue l'héritage (article à la une sur trois colonnes de Marcel Bourdin), les chances de G. Pompidou se précisent même si, dans la presse étrangère très largement citée, « la fidélité du candidat UDR à l'héritage gaulliste est souvent mise en question ». Enfin, les analyses de sept hebdomadaires français d'opinion sont proposées. Le mardi 6, cinq colonnes à la une confirment la division des gauches (le nouveau Parti socialiste, le PC, le PSU). Les vieux démons de la SFIO ne sont pas exorcisés (articles d'André Laurens page 2, à propos du congrès d'Alfortville), Le Nouvel Observateur et L'Express parlent de Pierre Mendès France, des candidatures fantaisistes affluent, une « tribune du V juin » est inaugurée avec Claude Bourdet, et M. Poher s'installe à l'Elysée (« Madame Poher a quitté Paris dimanche pour un voyage de quinze jours aux Canaries, voyage qui était prévu depuis plusieurs mois »).
Conclusions partielles
Ayant été pris de court alors que le départ du général de Gaulle était prévisible sinon probable, Le Figaro a peu couvert l'événement dans la durée, notamment dans ses dimensions économiques et internationales. Proposant peu de synthèses ou de bilans, il a privilégié l'événementiel et l'anecdotique (même les photos sont banales, ce qui ne sera pas le cas lors de la mort du Général). Quelques grandes signatures et les dessins de Faizant relativisent cette mauvaise performance journalistique.
Le Monde a effectué un travail louable concernant l'étranger et les implications économico-financières. De nombreuses revues de presse ont ouvert autant de fenêtres. Mais le journal traite des méandres et petitesses de la vie politicienne avec un sérieux imperturbable et une manière de fascination.
Les deux quotidiens soulignent combien la défaite a été surprenante, sont happés par la dynamique de l'élection présidentielle, insistent sur les divisions de l'opposition, aiment étudier le fonctionnement de l'intérim. Les articles extérieurs à la rédaction sont (sauf exceptions) de faible qualité, les entretiens avec des personnalités-clés sont presque inexistants.
2. La mort du général de Gaulle (9 novembre 1970)
Le général de Gaulle s'est éteint le lundi 9 novembre 1970 à 19 heures 30, mais la nouvelle ne fut connue que le mardi 10 à 9 heures 40, très peu de temps avant le bouclage du Monde, disponible dans les kiosques vers 14 heures. Pourtant, même si des articles avaient été prévus, six pages sur trente-huit sont consacrées à l'événement. Après la nouvelle sur six colonnes (« Le général de Gaulle est mort »), le deuxième sous-titre de la une indique la portée de cette disparition. « Il a donné à la France actuelle ses institutions, son indépendance, sa place dans le monde, déclare M. Georges Pompidou » (quatre colonnes). L'ensemble des titres montre que le Général était l'homme du refus, du refus du renoncement, de l'espoir. Jacques Fauvet rappelle ses différents non de 1946 à 1968, « non à la défaite de la France » en premier lieu. Loin des ironies de Sirius, qui ne signera pas, le directeur du journal craint un instant que justice ne lui soit pas rendue comme l'histoire le lui doit. Dans son billet, Robert Escarpit célèbre sa destinée historique. Jean Lacouture, qui le critique pour ses rapports avec la presse, pense que disparaît avec lui un « façonneur de l'Histoire » (la tourne page 2 travestit le titre en « Un faiseur d'histoire »).
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André Fontaine, dont le titre réducteur porte sur les rapports franco-américains, aborde à parité l'avant et l'après 1958 et met l'accent sur sa politique européenne. « L'ennemi de la défaite », assure, lui aussi, sur quatre colonnes, Michel Legris. Outre diverses contributions, deux pages de biographie sont signées Pierre Viansson-Ponté, qui regrette que les Mémoires, irremplaçables, ne soient pas achevés. Des morceaux choisis, page 6 (« L'écrivain et l'orateur »), sont bien venus. La dernière page livre déjà douze réactions étrangères (Etats-Unis, URSS, Québec, UNESCO, Vatican, Le Caire, Jérusalem, quatre capitales européennes) et trois françaises (Maurice Schumann, la CGC, la CFTC).
Le numéro du jeudi 12 souligne avec insistance la portée mondiale de cette disparition.
Toute la une donne le ton : « Considéré partout comme un événement mondial, la disparition du général de Gaulle réunit à Paris plusieurs dizaines de chefs d'Etat et de gouvernement ».
L'éditorial est intitulé « Un deuil planétaire », et l'on valorise Israël, les pays arabes et l'Afrique. Pierre Mendès France témoigne dès la une (« Une grande destinée », lit-on en titré), l'article occupant ensuite toute la page 9. De nombreuses informations occupent les onze suivantes : un bon historique de l'Ordre de la Libération (« Le général de Gaulle [...] en était le grand maître et n'aura pas de successeur »), un encadré dans l'article de Pierre Mendès France sur le témoignage d'un Compagnon de la Libération, des pages des Mémoires — lues dans les écoles —, une correspondance de Lille (« Ma ville natale »), huit éditoriaux français (dont deux seuls régionaux), une première revue de presse étrangère (absents : les Etats-Unis, l'Amérique latine, l'Afrique, l'Asie-Pacifiquel), vingt-cinq réactions de responsables politiques et d'organisations (François Mitterrand : « On ne peut pas aimer la France plus qu'il ne l'a aimée »), peu de commentaires du patronat, beaucoup des syndicats, pas moins de cinquante-sept réactions étrangères (dont, heureusement, quatorze africaines), dix correspondances (dont Israël), treize jugements étrangers antérieurs à sa mort (dont un Québécois et trois Africains), enfin une double page claire sur l'oeuvre du Général en matière de politique étrangère (encadré de tête : « A la recherche de la grandeur ») montrent à l'envi la dimension mondiale de cette mort.
En revanche, à l'instar du Figaro, la couverture de l'événement ira rapidement décroissant : six pages sur quarante le vendredi 13, une page sur quarante le mardi 17, un huitième de page le mercredi 18. Pour Le Monde, le vendredi 13 constitue d'une certaine façon le point d'orgue, toute la une étant barrée par « la journée de deuil national pour Charles de Gaulle ». La « chandelle » de gauche annonce : « Un immense rendez-vous ». Comme son confrère, le quotidien souligne « l'afflux à Paris des grands de ce monde et l'unanimité d'un grand hommage » pour le « destin exceptionnel d'un grand homme ». Deux témoignages (Louis Vallon, Claude Bourdet) ne font pas oublier que la foule se presse devant La Boisserie (« Sur les routes de Haute-Marne, des voitures par milliers », dira la page 3 en oubliant les réactions dans toutes les autres régions). La page 2 offre quinze réactions étrangères (seulement deux pour l'Europe de l'Ouest, trois pour l'Europe de l'Est, une pour les pays arabes, mais cinq pour l'Afrique et Madagascar). Outre des témoignages, en bas de la page 4, un dessin de Konk, serré contre une publicité : un Gaulois, Jeanne d'Arc et de Gaulle se dressent au milieu d'un peuple de prisonniers ou d'esclaves enchaînés (hommage ou ironie du trait ?). Les séries spéciales télévisées sont mises à l'honneur et, en page 6, vingt-deux réactions étrangères dont, enfin, dix asiatiques (quatre du Vietnam, une du Laos, deux du Cambodge).
Les quatre numéros suivants sont nettement moins intéressants à étudier. Dès le samedi 14, Le Monde titre sur les entretiens diplomatiques à l'Elysée (trois colonnes, petits caractères). « Sans de Gaulle », commente Pierre Viansson-Ponté, ironisant sur le gaullisme : « Le gaullisme de (la) foule était irrationnel, fluctuant et précaire ». « démocratique » souvent, antiparlementaire presque toujours » (sic). La province est mentionnée (Lyon, « capitale de la Résistance », et à nouveau l'île de Sein). « Le cardinal Daniélou n'est pas choqué par l'idée de «canoniser» de Gaulle ». Des cérémonies religieuses ont eu lieu dans trente-cinq grandes villes (détails donnés), des condoléances tardives arrivent (Cuba, l'Inde, la Guinée). Les jours suivants, on insiste sur la visite des chefs d'Etat africains à la Boisserie, la revue de presse des hebdomadaire et divers témoignages.
En regard, Le Figaro a bénéficié de toute la journée du mardi 10 novembre pour fabriquer le numéro du mercredi 11. D'emblée — ce qui n'avait pas été le cas à l'époque du départ de De Gaulle —, Le Figaro sera à la hauteur de l'événement. Même nombre de pages que Le Monde (onze sur vingt-quatre).
« Immense émotion à travers Le Monde après la mort du général de Gaulle », annonce la une. Sur trois quarts de page, une photo montre de Gaulle solitaire à Colombey (le quotidien favorisera par la suite ces regards respectueux sur l'homme et sa vie privée). L'éditorial de Louis-Gabriel Robinet (« La France, le monde sont frappés de stupeur »), le billet d'André Frossard et le témoignage de Claude Mauriac (« J'avais deux pères »), le rappel du testament de 1952, sonnent juste. Mais, après des informations factuelles, dès la page 3, le quotidien utilise les photographies avec force (douze clichés historiques, se terminant par les Champs-Elysées avec Winston Churchill en 1944). A la page 5, sept photos à caractère officiel suivie d'une huitième, émouvante dans sa sobriété : la tombe de la fille du général de Gaulle, où il sera inhumé.
Entre-temps, page 4, le célèbre dessin de Faizant, sur cinq colonnes : Marianne pleurant contre le chêne abattu. Le Figaro effectue presque un travail d'hebdomadaire à grand public : correspondance de Colombey, l'émotion dans les rues, les pavillons des barques en berne dans la valeureuse île de Sein (« Tout de suite, les fidèles se sont rendus à l'église paroissiale pour prier »), ne font pas oublier la « stupeur » (encore une fois) en France et à l'étranger (trente-cinq réactions nationales, dix-huit étrangères dont huit africaines). Des synthèses sur « trente ans d'histoire de France », sur les « tempêtes » (1940, Algérie, 1968), divers bilans (dont de Gaulle et la Constitution par François Goguel, à la dernière page) soulignent l'effort entrepris à chaud par la rédaction.
Dans Le Figaro du lendemain 12, c'est encore l'heure de l'émotion (les rues de Paris, un dessin de Faizant, un titre sur deux pages : « A Colombey-les-Deux-Eglises bat le coeur de tout un peuple dont le deuil est ressenti dans tous les pays » précédé d'une correspondance de Colombey sur cinq colonnes), mais c'est aussi le moment de la réflexion (de Gaulle n'était pas que l'homme du refus, remarque Thierry Maulnier, reprenant un thème cher au Monde lors du départ du Général ; « le langage d'un vrai chrétien », Révérend Père Michel Riquet). Une certaine emphase (également dans les photos) est à nouveau notable : les personnalités étrangères seront très nombreuses à Paris pour les obsèques.
De fait, le vendredi 13, Le Figaro annonce à la une : « Funérailles mondiales pour de Gaulle ». Sur deux tiers de page, la dépouille passe le porche de l'église de Colombey. « La France, Paris, que la présence des plus Grands a si profondément touchés, n'oublieront pas ». « Le dernier des Grands de la Seconde Guerre mondiale », relève André Frossard.
A Notre-Dame de Paris, pas moins de onze journalistes (photographie des chefs d'Etats sur deux pages) ; à Colombey, onze autres journalistes (pp. 2 à 5), Faizant dessine une croix de Lorraine composée d'anonymes cheminant vers Colombey. Tout au long de ces douze pages très illustrées (influence de la télévision ?), les hommages, le deuil de l'Afrique, la « ronde des Grands », l'émotion (le glas à 15 heures dans les grandes villes de province, l'île de Sein, à nouveau, qui pleure, « comme pour un capitaine péri en mer »).
La dernière page est à l'unisson : deux photos, de Notre-Dame et de Colombey.
L'intérêt journalistique retombe, comme au Monde, dès le lendemain. On s'adresse un satisfecit (908 000 exemplaires le vendredi 13), on prend à partie Pierre Mendès France qui, « dans six colonnes biens tassées du Monde », venait de dénoncer « la perte de rayonnement et d'influence de la France », on revient sur le chagrin éprouvé par l'Afrique, sur Colombey (sept photographes sur place). Si le samedi 14 ne consacre plus que trois de ses trente-deux pages à l'événement, un Figaro littéraire est annoncé comme complément le lundi 16, jour où quatre pages spéciales sont annoncées à la une dans un français douteux (« Après sa mort son influence demeure »). Celles-ci portent sur de Gaulle et le monde, l'économie, la science, les travailleurs, l'armée. Si Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui avait dénoncé « l'hommage excessif », est remis à sa place par André Frossard le mardi 17, Raymond Aron parle de De Gaulle comme de « l'incarnation de la France ».
A noter tout de même cinq autres témoignages ou analyses de fond le mercredi 18.
Par delà des différences de traitement et des réussites plus ou moins évidentes, Le Figaro et Le Monde ont accompli, lors du départ et de la mort du général de Gaulle, un travail dont on peut tirer, avec le recul, des enseignements non négligeables — qu'il faudra majorer ou minorer avec une étude comparative portant sur d'autres quotidiens nationaux.
En effet, quelques facteurs communs apparaissent provisoirement, négatifs ou positifs.
D'une façon générale, sur le plan intérieur, un intérêt trop grand (mais compréhensible) a été apporté à chaud aux mouvements des étudiants — alors que de Gaulle et les jeunes est un thème presque absent — aux déclarations syndicales — alors que le monde du travail fait l'objet de peu de développements —, aux intrigues ou réactions politiciennes, d'autant plus que les articles extérieurs sont le fait de personnalités de second ordre et que les deux journaux n'ont guère proposé d'entretiens avec des personnages-clés.
Une fois le scrutin achevé, l'objet du référendum de 1969 a été totalement oublié.
A l'inverse, l'unité nationale a été couramment invoquée ou rappelée et le fonctionnement des institutions loué (à l'exception des réserves habituelles sur l'audiovisuel public).
D'un point de vue international, les répercussions à l'étranger du départ du général de Gaulle n'ont été que mal ou tardivement perçues par les deux journaux, encore sous le coup de la surprise, Le Monde se ressaisissant beaucoup plus rapidement que Le Figaro ; dans les deux cas, il faut attendre quelques jours pour que l'Afrique (noire et arabe) tienne la place qui lui revient.
Curieusement, la France puissance nucléaire n'est jamais traitée en tant que telle, peut-être parce que les adversaires de la force de frappe éprouvaient une certaine gêne à livrer un combat perdu.
En revanche, la disparition du Général a été tout de suite perçue dans une perspective mondiale et historique, le chef de guerre a été honoré, le rôle spécifique de la France dans le concert des Nations a été mis en relief, et Charles de Gaulle a été constamment considéré comme un être d'exception, épris de la Nation française.















