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Novembre 1970 - novembre 1980 - Hommage au général de Gaulle par Gaston Palewski
Quand nous demandions au général de Gaulle comment il envisageait ce qui se passerait après lui, il se contentait de répondre, en haussant les épaules : « la France, elle, nous enterrera tous. »
La France nous enterrera tous ! C'est vrai. Mais elle se refuse à vous voir sous terre. Elle se rend compte que, dix ans après votre mort, vous n'avez jamais été aussi vivant. Tous se réclament de vous. Tous essaient de montrer que ce sont les principes de votre politique qui inspirent leur action ou leur analyse. Ce purgatoire dans lequel tombent après leur mort les grands hommes de la parole, de la pensée ou de l'action, n'a jamais existé pour vous. Vous êtes merveilleusement, durablement vivant.
Mais cette existence, hélas ! n'est que virtuelle. Votre poids dans le monde, votre densité ne sont plus là. Dans un jeu politique qui s'est agrandi aux dimensions de l'univers, la France est bien petite pour jouer le rôle que vous lui aviez assigné et qui était digne de son passé, de sa pensée, de son message. C'est notre volonté persistante, notre entêtement à proclamer votre enseignement, notre refus à renier notre idéal commun qui prolongent votre souvenir dans le cœur et l'esprit de tous les hommes et de toutes les femmes de notre pays. Mais où est donc celui qui pourra vraiment continuer votre action, imposer une vision politique où la règle morale tiendrait une place supérieure à celle des intérêts ? Nous l'attendons toujours. « La France se débrouillera », disiez- vous. Les hommes qui, comme moi, sont presque de votre génération, perdent un peu l'espoir de voir de leurs yeux de chair ce
redressement.
Certes, l'armature que vous aviez façonnée subsiste. Malgré la tendance française au fractionnement, les grandes affaires ont conservé leur âme qui n'est plus, comme au temps de Richelieu, « le secret », mais la continuité. Pour maintenir la notion d'indépendance, nous avons toujours la force nucléaire. Pour assurer la stabilité du pouvoir, les institutions que vous avez créées continuent leur action au service du pays. Mais quand donc s'imposera-t-il, celui qui pourra mener à bien la besogne de rénovation, la réforme des relations industrielles et politiques, le bouleversement des contacts humains dans le sens de la fraternité ?
Et puis, se dit douloureusement votre vieux compagnon des années 35, vous- même vous n'êtes plus là. Votre haute silhouette ne se dressera plus là derrière le bureau Empire de Colombey, le bureau en faux Louis XV de la rue de Solferino, le vieux bureau harmonieux de l'Elysée. Vous n'êtes plus là avec votre regard de voyant sachant discerner les événements à travers les continents et les siècles, avec votre bouche au rictus dédaigneux quand il s'agissait d'évaluer la valeur réelle de certaines hostilités ou de certaines critiques. Vous n'êtes plus là avec votre chaleur sous la cuirasse comme vous me l'écriviez en me disant de ne pas douter de vos sentiments. Ces sentiments, tout notre peuple les devine à son égard sous la cuirasse, et il recherche encore, dans ce souvenir la lumière, la chaleur, la fierté et l'espérance.
Pour que la France vous oublie, il faudra des siècles. Dix ans, ce n'est pas assez !














