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Jean-loup BERNANOS : Sur son père, Georges Bernanos
Jean-Loup BERNANOS
Témoignage [à propos de son père, Georges BERNANOS], Espoir n°113, 1997
• Georges Bernanos et le général de Gaulle se sont croisés au collège de Vaugirard. Quels souvenirs votre père avait-il gardé de cette époque ?
Il n'a pas fait de longues confidences là-dessus, mais il faut croire qu'il en a quand même gardé un souvenir marquant, puisque dans une notice autobiographique datant de 1945, écrite avant notre retour du Brésil, il parle du collège de Vaugirard où il mentionne avoir eu pour compagnon le général de Gaulle. Je crois que c'est la première fois, qu'il révèle ce souvenir scolaire. Le collège de Vaugirard était dirigé à cette époque par Henri de Gaulle, le père du Général. Mon père y avait pour condisciple, bien que ce ne soit pas dans la même classe (de Gaulle était en 5e et Bernanos en 39, le général de Gaulle et un de ses frères. Cette note est le seul témoignage que nous ayons de cette première rencontre.
• Avait-il gardé ou a-t-il évoqué devant vous des souvenirs de Henri de Gaulle ?
Non. Pas à ma connaissance.
• En 1940, Bernanos entend-il l'appel du 18 juin au Brésil ?
Bernanos est au Brésil depuis septembre 1938 puisque nous sommes partis deux mois avant les accords de Munich. Bernanos est très choqué par ce qui se passe. Nous sommes assez mal informés car nous habitons une région très isolée. Il n'y a pas d'électricité. Les informations nous arrivent par des radios à batteries qui tombent toujours en panne à cause des fourmis et des termites qui les mangent et les journaux arrivent en général avec trois ou quatre jours de retard. Bernanos commence immédiatement à écrire des articles dans la presse et malgré les informations tardives qu'il reçoit, on est étonné de la manière dont il colle à l'actualité.
Bernanos apprend l'armistice dans un wagon de chemin de fer qui le conduit avec sa femme et moi à Bello Horizonte. Les voyageurs brésiliens se sont approchés de lui pour le réconforter et Bernanos a dit qu'ils lui avaient apporté la seule chose qui pouvait lui redonner du courage ; ils lui avaient dit : « L'Angleterre tiendra » ce qui voulait dire que la France aussi tiendrait.
Nous arrivons à Bello Horizonte. Le soir du 18 juin un peu avant dîner, nous nous installons dans le salon de l'hôtel et ma mère et moi nous écoutons le feuilleton qui passait tous les soirs pendant que mon père lisait les journaux. Les informations arrivent et la voix du speaker brésilien annonce le message d'un général français diffusé le jour même à Londres. C'était l'appel du 18 juin.
Je n'oublierai jamais la réaction de mon père. Cette guerre avait tellement marqué mes parents que c'était le sujet de conversation constant dans la famille. J'étais fort jeune, j'avais 7 ans, mais j'étais très au courant de ce qui se passait et des sentiments de mes parents à ce propos. Lorsque j'ai entendu l'appel, j'ai senti qu'il se passait quelque chose et j'ai regardé mes parents. Ma mère pleurait et mon père était extrêmement ému. C'est la seule fois où je l'ai vu aussi ému et bouleversé. Aussitôt après, il a cherché un moyen de parler à la radio, de faire savoir sa position, d'écrire dans la presse. Dès le début, beaucoup de Français réfugiés au Brésil ont voulu créer des comités de Gaulle. Bernanos les a non seulement inspiré, il a participé à leur création bien qu'il ait toujours refusé de participer à des comités pour conserver son indépendance et sa liberté. Il était l'ami de tous ces Français libres. A chaque fois qu'il était à Rio, il allait au Comité pour discuter, pour participer aux réunions et mettre les choses sur pied.
Parfois, je dis en plaisantant que l'appel de Bernanos aux Français est antérieur à celui de Gaulle. Bernanos a lancé son premier article de résistance le 6 juin 1940. Ils étaient vraiment en transmission de pensée. Aussitôt, par l'intermédiaire des comités de la France libre, il est entré en contact avec Londres, il s'est mis à la disposition du général de Gaulle pour écrire dans la presse (la Marseillaise de Londres, tous les journaux de la Résistance). De Gaulle presque tout de suite lui a envoyé un télégramme pour le remercier et une lettre plus tard dans laquelle il lui suggérait de s'installer à Brazzaville parce que, disait-il, cela lui serait beaucoup plus facile d'entreprendre son combat par la plume sur un territoire français et aussi, et cela avait beaucoup touché mes parents, car ils savaient que de Gaulle avait d'autres chats à fouetter que de s'occuper de problèmes ménagers, il ajoutait que la scolarité des enfants serait simplifiée. Finalement, mon père profondément touché par l'attitude des Brésiliens face à la défaite de la France et par cette immense espérance qui était en eux, a préféré rester au Brésil pour rendre témoignage. Parallèlement aux écrits et messages qu'il envoyait à Londres, qui paraissaient à Beyrouth et ailleurs, il a entrepris une campagne dans la presse brésilienne qu'il a poursuivie jusqu'en 1945 et qui était extrêmement dense puisque cela représente plus de 1000 pages d'articles.
• On a l'impression lorsqu'on lit ces articles que, tout de suite, Bernanos voit dans le général de Gaulle un homme prédestiné.
Absolument. Pendant toute la guerre, il l'a toujours désigné comme cela. Dans la plupart des articles où il est question de De Gaulle, c'est toujours l'homme prédestiné. Justement à propos du 18 juin 1940, il a écrit dans un de ses articles que ceux qui disaient que cet homme n'appartenait pas à l'histoire de France se trompaient ou volaient tromper les autres et il finissait son article en disant « Ralliez-vous à l'histoire de France ».
• Dans l'esprit de Bernanos, quelle était la filiation de De Gaulle dans l'histoire de France ?
Je ne voudrais pas l'affirmer de manière absolue parce qu'il ne l'a jamais exactement définie lui-même, mais je crois que, pour lui, la prédestination de De Gaulle était aussi exceptionnelle que les rares grandes figures de l'histoire de France à commencer par Jeanne d'Arc. Pour Bernanos, indubitablement, qu'il l'ait su ou pas, de Gaulle était prédestiné, il était chargé d'une mission salvatrice pour la France. Il existe une espèce de réserve pendant toute la période de la guerre de Bernanos au sujet de De Gaulle comme s’il n'était pas quelqu'un d'ordinaire, quelqu'un tombé du ciel.
• Bernanos ne rejoint pas le Général physiquement durant la période de la guerre, le Général le relance…
En 1945. Bernanos rentre en France en 1945 et rencontre le Général pour la première fois.
Il faut préciser que de Gaulle fait envoyer deux télégrammes. Le premier dit à Bernanos « votre place est parmi nous ». Autrement dit, c'est une invitation à rentrer. De Gaulle n'avait pas pensé que Bernanos, qui a vécu toute sa vie très pauvrement, n'avait pas d'argent et qu'il y avait peu de bateaux pour rentrer. De plus, Bernanos hésitait à rentrer car il avait quitté une France dans un état lamentable sur le plan de la pensée et de l'esprit et les événements de la guerre lui laissaient penser qu'il risquait de ne pas la retrouver en meilleur état. De Gaulle lui envoie un deuxième télégramme en lui disant : « La France a besoin de vous ». Il a donc précipité son retour et pour rentrer il a fallu vendre le seul bien que nous possédions, c'est-à-dire notre maison. Cela a pris six mois entre le moment où de Gaulle a envoyé son premier télégramme et le moment où nous sommes rentrés.
• On prête à Bernanos le mot suivant : « Je ne me rends pas à la convocation d'un chef ». Pouvez-vous confirmer ?
Ce n'est pas une trace d'orgueil. Bernanos tardait à rentrer pour les raisons que je viens de donner. En même temps, il était agacé, car à partir du moment où il a été rendu public, par je ne sais qui, que le général de Gaulle le réclamait en France, les Brésiliens se sont mis à lui écrire en l'appelant M. le ministre... Cela agaçait profondément Bernanos car il avait l'impression de rentrer en France pour récolter la récompense de sa participation à la Résistance.
Dans un article dans lequel il écrit que les gens ont l'air de dire « Quoi, le chef vous appelle et vous ne répondez pas immédiatement ? » ; il explique que tant que de Gaulle a incarné la Résistance française et sa prédestination à sauver le pays, il l'a toujours suivi aveuglément. Mais il n'est pas un militaire et il n'a pas à répondre obligatoirement à l'ordre du chef des armées. Il termine cet article par un éloge magnifique au général de Gaulle. D'ailleurs, cette partie-là a été publiée dans le Cahier de l'Heure consacré au Général. Il n'y a pas, de la part de Bernanos, un mouvement d'orgueil à l'égard du général de Gaulle. Comme Bernanos, de Gaulle a des amis ou des ennemis. Il n'y a pas de tièdes quand il s'agit de De Gaulle ou de Bernanos. On a parfois fait dire à Bernanos des choses qui sont fausses ou on lui a prêté des pensées qui ne sont pas vraies.














