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Le général de Gaulle et le Mexique


 

Raymond OFFROY
" Le général de Gaulle et le Mexique", article dans De Gaulle et le Tiers Monde [colloque], Fondation Charles de Gaulle, 1983


La mission que le général de Gaulle m'a confiée au Mexique au début de 1962 et qui s'est poursuivie jusqu'à la fin de 1965, m'a permis d'établir l'évolution de la pensée du Général à l'égard du Mexique pendant la période qui a précédé puis suivi son voyage historique de 1964.

Quand, en février 1962, le président de la République me fait nommer par le Conseil des ministres, ambassadeur de France au Mexique, la guerre d'Algérie n'est pas encore finie. Lorsque, quelques semaines plus tard, il me reçoit pour me définir les grandes lignes de la mission qui m'est confiée, les accords d'Évian viennent d'être signés, mais il est évident que le chef de l'État n'a pas encore amené sa pensée à labourer en profondeur le champ d'action que le Mexique offre à la France. Il ne me parle donc qu'en termes généraux du pays où je vais être accrédité, de sa vieille civilisation et de ses efforts de développement, des liens affectifs existant entre les Latins d'Amérique et la France, de la coopération qu'il faut développer avec ces pays et notamment avec celui qui est le plus proche des États-Unis.

Mais il est évident qu'il ne s'est pas encore penché sur les immenses possibilités que cette coopération peut nous apporter, dans une vision globale du rôle de la France dans le monde, dans la lutte en faveur de l'homme, où qu'il soit, contre les idéologies et les hégémonies qui veulent l'accaparer ou l'asservir. La guerre d'Algérie est trop proche, les séquelles du conflit auquel il vient de mettre fin, sont trop préoccupantes, son esprit n'est pas encore complètement libéré de ce qui fut, pendant près de quatre ans son souci dominant. Je retire donc, au moins provisoirement, l'impression que je devrai surtout préparer le terrain pour une action éventuelle dont les contours ne peuvent encore être précisés. D'ailleurs au Quai d'Orsay, on a multiplié à mon égard les conseils de prudence et on a insisté bien plus sur ce que je ne devrais pas faire que sur ce que je pourrais un jour entreprendre. Deux problèmes sont en ce moment à l'ordre du jour entre le Mexique et la France. Le premier concerne les trois drapeaux que nous avons pris aux troupes de Juarez pendant la campagne que fit Napoléon III pour essayer d'imposer à Mexico l'empereur Maximilien de Habsbourg ; ces drapeaux sont aux Invalides et le Mexique nous demande passionnément de les lui rendre. Tout l'amour-propre de ce fier pays est inclus dans cette requête, mais Maurice Couve de Murville m'a précisé qu'il n'est pas question d'y accéder afin de ne pas créer un dangereux précédent.

Le second problème est relatif à la visite officielle que le président Lopez Mateos, qui vient d'entamer la seconde partie de son mandat, souhaiterait faire en France ; cette affaire n'est pas mûre, me déclare-t-on au Quai d'Orsay ; ne donnez aucune prise à une demande de ce genre et, si elle vous est quand même présentée, éludez-la en entourant votre réponse de toutes les amabilités d'usage.

Je retrouve là une fois de plus, les démons familiers du ministère des Affaires étrangères, mais je n'en profite pas moins de ma conversation avec le président de la République pour lui exposer mon sentiment sur ces deux problèmes dont l'heureuse solution donnerait une nouvelle impulsion à cette souhaitable coopération dont il vient de parler ; je lui rappelle, à cet égard, à quel point les comités de la France libre, dont il m'avait chargé, à Londres, de coordonner les activités, furent nombreux et efficaces dans toute l'Amérique latine et au Mexique en particulier.

Le Général m'indique, en me quittant, qu'il y réfléchira et qu'il me fera connaître en temps voulu sa décision.
C'est dans le courant de l'été 1962, alors que l'indépendance de l'Algérie est effective et que les accords d'Évian ont été ratifiés par le peuple français à une immense majorité, que sa pensée va mûrir au sujet de l'Amérique latine en général et du Mexique en particulier. À l'automne, je reçois le feu vert en ce qui concerne l'éventualité de la venue en France du président mexicain et dès que je viens à Paris pour préparer ce voyage, qui sera fixé au mois de mars 1963, je m'aperçois que l'homme du 18 juin a maintenant étayé sa réflexion en l'englobant dans un édifice dont les fondations sont solidement plantées dans le sol et dont le sommet débouche sur une vision planétaire des problèmes de l'Homme. Sa pensée telle qu'il me l'expose, s'articule de la manière suivante : la grande question qui se pose maintenant dans le monde est de savoir comment et dans quelle mesure les pays en voie de développement pourront satisfaire leurs aspirations au progrès, au mieux-être, à la dignité. L'évolution des idées et l'amélioration des techniques permettent à l'Occident, main  tenant que son rôle de colonisateur est révolu, d'apporter un appui aux pays qui sont en retard ou qui se trouvent moins bien pourvus. Or à cet égard, la France est bien placée tant en raison de sa culture, de son savoir-faire, de son aptitude à maîtriser les technologies les plus modernes que de son génie propre : la France a toujours été et restera à l'avenir le champion de la libération humaine. Elle doit donc assumer une part notable du rôle et des responsabilités dévolus à l'Occident dans cette noble tâche de coopération.

Elle l'avait un peu oublié, n'accordant guère d'importance à l'Amérique latine, alors que ce continent est l'une des régions du globe où l'influence de nos idées et de notre histoire a été la plus profonde. La visite du président du Mexique va nous donner l'occasion, me déclare le Général, de reprendre notre place d'une manière qui servira à la fois le rayonnement de la France et l'équilibre du monde.

Il est satisfait de voir que sa première étape, dans cette nouvelle voie, sera une rencontre avec le Mexique qui peut s'enorgueillir d'une triple richesse issue de son authentique civilisation précolombienne, d'un héritage latin qui a mûri pendant plus de trois siècles et enfin d'un essor économique que stimule aujourd'hui la proximité des États-Unis.

Il sait aussi que la France occupe dans ce pays une place privilégiée ; je lui rappelle alors que Michel Hidalgo, le père de l'indépendance mexicaine, avait été nourri par la culture des grands classiques français qu'il avait fait traduire en espagnol, par la pensée de nos encyclopédistes qui avaient stimulé sa propre recherche intellectuelle, par les souvenirs de la Révolution de 1789 qu'il citait en exemple à tous ses fidèles.

Notre conversation se poursuit par une évocation de la fresque historique que le Général va brosser devant son homologue mexicain comme il a accoutumé de le faire en pareille circonstance. Il est ainsi amené à considérer que l'histoire de ce pays est exemplaire.

C'est d'abord le seul de l'Amérique du Nord pouvant, avec une légitime fierté, témoigner par de grands chefs-d'oeuvre d'activités humaines remontant à un ou plusieurs millénaires ; c'est ensuite le seul de l'Amérique latine qui ait subi non seulement des interventions étrangères, y compris celle qui émanait de chez nous, mais surtout des amputations territoriales définitives ; c'est enfin le seul de ce continent qui, après avoir forgé une nation en assemblant des éléments très différents d'origine et de tradition, se trouve maintenant pris en étau entre les aspirations libérales de la latinité et le réalisme matérialiste des États-Unis. Il n'est pas question, me précise en conclusion le chef de l'État, de demander à ce pays de porter atteinte à ses liens avec son puissant voisin du Nord, mais il faut que la France lui permette de s'aérer et de diversifier son économie et son commerce par une coopération plus intense avec l'Europe.

Je me déclare, bien entendu, entièrement d'accord avec le président de la République, mais je ne partage pas entièrement son sentiment sur les noms mexicains qu'il a l'intention de citer dans ses allocutions ; je lui indique qu'il ferait mieux de parler de Juarez, qui est maintenant le grand héros national du Mexique, plutôt que de Santa Anna qui a laissé dans l'histoire le souvenir d'un dictateur cruel et trublion. Le Général ne me suit pas sur ce terrain. Il le fera l'année suivante à Mexico et décide de maintenir la mention concernant le vaincu de Jalapa — c'est, je pense, une façon discrète pour lui de rappeler à M. Lopez Mateos le traité qui a enlevé au Mexique le Texas et la Californie.

Cette visite se déroulera, en mars 1963, comme il avait été prévu. Le général de Gaulle soulignera qu'elle est sans précédent, car M. Lopez Mateos est le premier chef d'État du Mexique reçu officiellement par la France. Dans les vingt années qui suivront, bien d'autres présidents latino-américains seront accueillis à Paris avec les honneurs qui leur sont dus, mais il était bon que ces nouvelles relations de cousinage aient été inaugurées par Charles de Gaulle.

Ce voyage ne sera d'ailleurs pas seulement l'affirmation de la parenté culturelle existant entre nos deux nations, il fournira aussi l'occasion à la France d'ouvrir au Mexique des lignes de crédit qui permettront notamment à ce pays de se doter d'une véritable industrie pétrochimique. Il était normal que ce producteur de pétrole puisse fabriquer lui-même tout ce que la science moderne permet de faire à partir du pétrole. Les usines qui vont s'édifier, et que je vais inaugurer dans les trente mois qui suivront, constitueront le premier résultat de cette coopération réclamée par le président de la République.

Les thèmes ainsi évoqués en mars 1963 vont mûrir dans la pensée du Général et atteindre, dans les derniers mois de l'année, une dimension planétaire. Après m'avoir indiqué que, balayant les objections qui m'avaient été opposées, il avait décidé de rendre aux Mexicains les trois drapeaux dont il a été question précédemment, il m'annonce son intention d'accepter l'invitation que lui avait adressée le président Lopez Mateos et de venir au Mexique en visite officielle, l'année suivante.

Je suis donc à nouveau convoqué à Paris en janvier 1964, au moment où le chef de l'État prépare une conférence de presse au cours de laquelle il se fera poser une question sur la part que pourrait prendre l'Amérique latine dans notre politique de coopération avec les pays en voie de développement.

C'est alors qu'il expliquera en quoi notre entreprise « dépasse le cadre africain et constitue en vérité une politique mondiale ». Par cette voie, précise-t-il, « la France peut se porter vers d'autres pays qui, dans d'autres continents, sont plus ou moins largement en cours de développement, qui nous attirent d'instinct et de nature et qui, souhaitant, pour leur évolution, un appui qui leur soit prêté suivant notre esprit et à notre manière, peuvent vouloir nous associer directement à leur progrès et réciproquement, prendre part à tout ce qui est la France... C'est de cela, ajoutera-t-il, que nous comptons nous entretenir prochainement avec M. Lopez Mateos, président du Mexique... »

Comme il me fait connaître à l'avance les grandes lignes de cette déclaration, j'évoque le scepticisme affiché par certains journaux français et vivement encouragé par des correspondants américains, au sujet de la capacité de la France, qui a déjà sur les bras toutes ses anciennes colonies d'Afrique, à apporter une aide substantielle à des pays qui, comme le Mexique, ont de vastes ambitions ; il me déclare sèchement : « J'y répondrai ».

De fait le 31 janvier, il proclame à l'Élysée : « Le problème consiste souvent à porter chez nos amis des ferments de progrès techniques et culturels qui exigent des capacités humaines et une compréhension cordiale, plus encore que de l'argent ». Évoquant ensuite l'essor qu'il voudrait donner à l'Europe, il conclut : « Tout se tient — ce que nous tentons pour bâtir une Europe qui soit elle-même se conjugue avec ce que nous faisons en faveur de peuples qui montent à l'intérieur de notre civilisation. Oui ! la coopération est désormais une grande ambition de la France ».

Ainsi se définit une pensée qui va animer le général de Gaulle pendant toute cette année 1964, et qui sera le fondement des voyages qu'il effectuera à l'automne en Amérique latine ; ce sera notamment le cas pour le premier d'entre eux, celui qui se déroulera au Mexique du 16 au 20 mars.

Cette visite officielle va lui demander un effort physique dont je ne perçois pas dès l'abord l'importance.

Certes, à l'issue d'un dîner en janvier à l'Élysée, madame de Gaulle me prend à part et me confie que, dans l'horaire que je vais établir, il est indispensable de prévoir pour le Général une heure de repos après chaque déjeuner ; il est non moins nécessaire que le président ignore cette consigne et ne puisse en soupçonner l'origine. Je supporterai donc stoïquement deux mois plus tard, les avalanches de reproches qui vont tomber sur mes épaules pendant toute la durée du voyage, lorsque l'illustre visiteur déplorera l'emploi du temps « ridicule » que j'ai établi et enragera de rester oisif pendant une heure au début de chaque après-midi ; si encore il s'était reposé ! Mais il passera son temps à arpenter de long en large le grand salon du Palais où il est logé et quand j'essaierai de le calmer un instant sur la nécessité du repos quand on se trouve brusquement projeté à plus de 2 200 mètres d'altitude, il me répondra furieux : « Je ne suis pas venu ici pour me reposer ; je suis venu pour voir des Mexicains ». C'est seulement après son retour en France que j'apprendrai qu'il souffrait déjà cruellement à cette époque de la maladie qui devait, quelques mois plus tard, nécessiter une intervention chirurgicale, maladie qu'il ignorera superbement pendant tout le déroulement de cette épuisante visite. Cet incident ne sera d'ailleurs que l'un des éléments qui jalonneront les étapes de mes inquiétudes en ces premières semaines de 1964. Il faut en effet se rappeler que le président Kennedy a été assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas, c'est-à-dire près du Mexique ; l'éventualité d'un attentat hante donc les esprits de tous ceux qui préparent ce premier voyage en Amérique latine de l'homme qui vient de donner à l'Algérie son indépendance ; nombreux sont ceux qui pensent que les conjurés du Petit-Clamart vont essayer de profiter du « désordre mexicain » pour prendre leur revanche.

Dès le début de février, le directeur général de notre Sûreté nationale vient à Mexico pour coordonner les mesures qui doivent` être prises dans le domaine de la sécurité. Chaque matin ou presque Maurice Grimaud et moi, nous recevons des appels téléphoniques nous prévenant qu'un attentat contre le Général se produira à tel lieu ou à telle heure, dans telle ou telle circonstance. Nous savons qu'il s'agit d'affabulations d'esprits dérangés ou surexcités, mais nous n'avons pas le droit de les négliger et, en chaque cas, il faut creuser à fond toutes les pistes qui s'ouvrent. Les deux polices sont ainsi maintenues dans un état de nerfs touchant à l'exaspération. Il est évident que des masses énormes vont venir acclamer le général de Gaulle ; je connais son goût pour les bains de foule et je suppute quotidiennement toutes les occasions qui vont être ainsi offertes aux tueurs professionnels de l'O.A.S. qui n'ont pas encore désarmé ; j'ai beau répéter au futur préfet de police de Paris, que, vingt ans auparavant, le premier résistant de France m'a déjà déclaré avec panache : « On n'assassine pas le général de Gaulle » (1). Nous ne pouvons dissimuler nos inquiétudes : la police mexicaine sera-t-elle efficace ? La fouille des lieux devant lesquels passera le président de la République sera-t-elle assez systématique pour dénicher les Lee Harvey Oswald qui chercheraient à s'y cacher ? L'illustre visiteur acceptera-t-il de se plier aux exigences qu'imposent les circonstances ? Dès son arrivée sur le sol mexicain, le Général avait répondu à nos appréhensions par la négative !

J'avais été l'accueillir dans la capitale du Yucatan ; cette escale avait été rendue nécessaire par la volonté du chef de l'État d'arriver en Caravelle : « Vous ne me voyez pas », m'avait-il déclaré d'un ton railleur, « débarquer au Mexique d'un avion américain ? ». Compte tenu du rayon d'action limité de ces appareils français, de Gaulle s'était arrêté à la Martinique, où il avait pris une Caravelle qui devait refaire le plein à Mérida. Pendant le trajet entre cette dernière ville et Mexico, j'avais eu le temps de l'entretenir des derniers préparatifs effectués par les autorités locales pour cette visite officielle à laquelle on attachait un si haut prix. Je lui explique qu'il ira, en voiture découverte avec M. Lopez Mateos, de l'aéroport à la place du Zocalo où se trouve le palais présidentiel ; les douze kilomètres de trajet ont été passés au peigne fin et toutes les mesures de sécurité nécessaires ont été prises. Au balcon de ce palais, il s'adressera à la foule mexicaine rassemblée au centre historique de ce qui fut Tenochtitlan avant d'être Mexico. Ensuite il sera conduit dans une limousine couverte à la résidence de « Los Pinos » où il séjournera pendant les trois jours. « Comment dans une limousine couverte ? » explose-t-il ; « Oui mon Général, il y a encore neuf kilomètres entre le Zocalo et Los Pinos et on n'a pas pu truffer de policiers ce second trajet comme on l'a fait pour le premier » ; « Cela m'est bien égal » répond-il, « dites aux autorités mexicaines que je me rendrai aussi à ma résidence en voiture découverte ». Il ne sera bien entendu pas possible de faire revenir le Général sur cette décision, en dépit des mises en garde qui lui furent adressées de part et d'autre et qu'il reçut avec un infini dédain.

On a gardé le souvenir de l'allocution qu'il prononça en espagnol le 16 mars 1964 au balcon du Palais de Zocalo. Les centaines de milliers de Mexicains, entassés dans cette grande place, face à la cathédrale où se trouve gravé dans la pierre le vieux calendrier aztèque, lui réservèrent des acclamations délirantes, dont le paroxysme fut atteint lorsque le général de Gaulle les invita à être avec nous « la mano en la mano ».

Mais avant de poursuivre les étapes de ce voyage historique, il convient de résumer les grands thèmes qu'il va y développer dans ses discours publics et ses déclarations privées.

Le premier est de souligner l'importance du continent qu'il va visiter : « Un des plus grands événements qui s'annonce en notre siècle (est) l'apparition des Américains latins au premier plan de la scène de l'univers ».

Dans cet ensemble, le Mexique occupe une place de premier plan, car « il donne l'exemple d'une solidité politique, d'un développement économique, d'un progrès social éclatants ». De Gaulle exalte sa valeur intellectuelle, morale et humaine, en rappelant le chemin qu'il a parcouru depuis 1552, date de la création de l'Université de Mexico.

Il lui plaît ensuite de souligner l'analogie de ce pays avec la France, telle qu'elle se manifeste par les principes communs qui guident les deux nations : « Indépendance et liberté, droit de chaque peuple à disposer de lui-même, paix partout dans l'univers, progrès assuré à ceux qui sont insuffisamment développés ». Le président de la République dira à ce sujet : « Pour ce qui est du passé, le Mexique apparaît, par son histoire, ses monuments, sa population, comme un très ancien pays que la conquête espagnole plaça devant les perspectives de trois destins inconciliables : ou bien parvenir à repousser les nouveaux venus, mais retomber dans une stagnation contradictoire avec la marche du monde, ou bien renoncer totalement à lui-même et n'être plus que le prolongement d'un système importé d'ailleurs, ou bien réussir à conjuguer son caractère original avec la civilisation hispano-latine, pour créer, en fin de compte, après de longues et terribles traversées suivies d'une vaste révolution, une nation distincte, stable et maîtresse d'elle-même. C'est évidemment cette troisième destinée qui fut la vôtre. Or, bien plus tôt, et après six siècles de gestation, mais dans des conditions tant soit peu analogues à ce qui se passa chez vous, il était arrivé que la Gaule, fécondée par l'Ordre romain avait enfanté la France ».

Dans l'esprit du général de Gaulle, cette analogie de principe et de destin rejaillit sur l'ensemble du vieux continent : « Sans méconnaître aucunement ce qu'ont de naturel et de fécond les relations massives qu'il entretient avec son grand voisin du Nord, le Mexique est attiré par toutes sortes d'affinités vers les pays européens ».

Ce droit d'aînesse que l'illustre visiteur attribue ainsi à la France, lui donne le privilège de prodiguer au jeune Mexique en public ou en privé un certain nombre de conseils.

Le premier est de se protéger de la concurrence acharnée des idéologies et de la rivalité passionnée des hégémonies. Le Général n'ignore pas qu'un ancien président de cet État a déploré que son pays soit « si près des États-Unis et si loin de Dieu ». Il sait également que le Mexique n'a jamais accepté de rompre ses relations diplomatiques avec Cuba, en dépit des pressions américaines et de la crise des fusées nucléaires en 1962. Il est donc exposé ; il doit veiller à ne pas servir de champ de bataille aux deux grandes idéologies et à ne pas devenir le satellite de l'une des deux hégémonies ; il ne doit pas admettre que la direction de son économie puisse être située en dehors de ses frontières.

Le second espoir du président français est que le Mexique sache s'organiser et agir par lui-même et pour lui-même afin que « tout progrès, tout enrichissement national soient répartis entre tous ses enfants et que son peuple en entier accède à une prospérité et une dignité plus grandes D. Il précisera à ce sujet que le but doit être non pas d'enrichir des oligarchies intérieures ou étrangères, mais de libérer l'Homme, quel qu'il soit, de la faim, de la misère et de l'ignorance. À cet égard, il rejoindra les préoccupations du président Lopez Mateos qui, lorsqu'un journaliste lui demandait combien de temps durerait encore la révolution mexicaine, répondit : « Notre révolution continuera tant qu'il y aura un ouvrier sans travail, un foyer sans abri, des hommes dans la misère et des enfants dans l'ignorance ».

Après ses conseils, le général de Gaulle expose ses buts à ses interlocuteurs ; il appelle de ses voeux, entre la France et le Mexique, « une osmose profonde des esprits et des activités, le travail en commun et l'échange de nos penseurs, savants, techniciens, ingénieurs, étudiants, ouvriers, artisans et agriculteurs ». Cette osmose est possible, à son avis, parce que « l'enclenchement direct de la pensée, de la science et la recherche sur chacune des techniques qui commandent la civilisation moderne, détermine une modification profonde et accélérée de la vie de chacun et de celle des sociétés ».

Une véritable et ample coopération entre nos deux pays est donc désormais du domaine du possible et elle est dans l'intérêt du Mexique qui « enclin dans sa marche en avant à recevoir du dehors de considérables investissements, fait en sorte que ceux-ci ne coulent pas tous de la même source ». C'est bien pour cela que la France « qui ne vous avait jamais rendu visite dans le passé » vient ici « pour laisser parler à la fois son coeur et sa raison ».

Ces déclarations vont être rendues publiques au cours des manifestations qui marqueront ce voyage officiel et dont les principales seront la réception offerte par le président Lopez Mateos au Palais du Gouvernement ainsi que les discours prononcés devant les Chambres réunies en congrès le 17 mars et à l'Université de Mexico le lendemain.

Partout l'enthousiasme de la foule est indescriptible, partout les marées humaines balayent les cordons de police, partout l'homme du 18 juin est exposé dans des conditions qui me donnent des sueurs froides.

L'apogée de ce délire est atteint lors de la réception à l'Université ; celle-ci compte 70 000 élèves et l'amphithéâtre le plus grand ne compte que 1 000 places assises, soit au maximum 2 000 places en se serrant.

Les étudiants n'entendent pas respecter ce « numerus clausus » et, bien avant que le Général n'arrive devant l'entrée principale, où l'attendent le ministre de l'Éducation nationale et le recteur, ils arrêtent le cortège, forcent le président français à descendre et le portent en triomphe dans un tumulte indescriptible, le faisant entrer, d'ailleurs, dans l'amphithéâtre par une petite porte où personne n'est là pour l'accueillir. Derrière, c'est une pagaille totale nous sommes tous bousculés, happés, renversés. Je me souviendrai toujours de ce moment où je me trouve à la hauteur d'un reporter qui hurle dans son micro : « Ici Europe n° 1 ; je suis debout sur le ventre d'un général mexicain. C'est la seule façon pour moi de voir ce qui se passe et de pouvoir vous le raconter.

Lorsque nous rentrerons à Los Pinos, le Général me dira, en bougonnant : « Ils sont bien excités, vos étudiants mexicains ! et quelle pagaille ! » En réalité, il est ravi d'avoir été ainsi l'objet d'une ovation délirante, mais tellement spontanée qu'elle a provoqué l'affolement du service d'ordre. J'ignore si une marée de jeunes l'a ailleurs ainsi porté en triomphe ; lui-même y a vu, sans conteste, une confirmation de son charisme étendu, cette fois, à l'échelon planétaire.

C'est donc dans une atmosphère de liesse populaire que se termine ce premier voyage en Amérique latine, qui exaspérera les dirigeants et l'opinion des États-Unis (« Alors, il vient maintenant s'exhiber dans les chasses gardées des autres », me dira un journaliste de Washington) mais qui va « requinquer » l'illustre visiteur.

« Plantez-moi un drapeau français ici, aux portes des États-Unis. » Tels sont les derniers mots qu'il me dira le 19 mars en quittant le Mexique.

Deux ans plus tard, ce pays décidait de confier à la France, l'édification du métro de sa capitale, la fourniture de tout le matériel correspondant à cette grande réalisation ainsi que la formation des techniciens locaux. Ce métro, sa construction, puis ses extensions progressives, constituent, depuis 18 ans, l'un des principaux chapitres favorables de notre balance commerciale avec ce pays.

Ce fut incontestablement une victoire française : rien ne le montre mieux que l'acharnement avec lequel les Américains et notamment l'équipe de San Francisco essayèrent alors d'arracher ce contrat ; ce succès français n'aurait sans doute pas été possible s'il n'y avait pas eu le voyage du général de Gaulle en 1964.

Mais il ne faudrait pas borner les ambitions de Charles de Gaulle à celles d'un voyageur de commerce, fût-il de grand talent. En s'efforçant d'inciter l'Amérique latine, et en premier lieu le Mexique, à un éveil historique, le Général visait plus haut et plus loin. A cet égard, on ne peut pas dire que l'appel de l'homme du 18 juin y ait été entendu ; c'est vrai pour toute l'Amérique du Sud ; ce l'est également dans une large mesure, pour le Mexique.

Depuis 1964, ce pays a vu s'accroître considérablement ses ressources naturelles ; de nouveaux et très importants gisements de pétrole ont été découverts : son essor économique a pris une nouvelle ampleur ; sa croissance démographique a été très forte, trop forte, sans doute.

Mais le Mexique n'a pas su faire en sorte que son enrichissement « soit réparti entre tous ses enfants et que son peuple en entier accède à une prospérité et à une dignité plus grandes » ; au contraire, une législation trop laxiste, des pratiques inspirées et soutenues par des intérêts étrangers, une conception trop ésotérique des citoyens en ce qui concerne l'intérêt national ont abouti à un accroissement spectaculaire de la fortune de ces « oligarchies intérieures et étrangères » dénoncées en vain par le chef de l'État français en 1964.

Dans son « Informe » du 1er septembre 1982, le président Lopez Portillo dénonce l'injustice de l'actuel système monétaire international qui dépouille un pays après l'autre : « Comme les épidémies au Moyen Âge le fléau qu'il engendre est transmis par les rats qui répandent dans leur sillage le chômage, la misère, la banqueroute industrielle et l'enrichissement spéculatif. « Mais - ajoute le chef de l'État mexicain - notre pays aurait pu en triompher s'il n'avait été frappé dans le dos par un manque de confiance dans la monnaie nationale ». « Manque de confiance qui a été aggravé par tous ceux qui, à l'intérieur et en dehors de ce pays, provoquaient les catastrophes par le seul fait qu'ils les annonçaient. »

Après avoir rappelé « qu'un certain groupe de Mexicains, conseillés et soutenus par les banques privées avaient exporté du Mexique 56 milliards de dollars, c'est-à-dire plus que tous les empires qui nous ont exploités depuis le commencement de notre histoire », le président Lopez Portillo annonçait la nationalisation des banques privées et l'établissement d'un strict contrôle des changes tandis qu'il appelait de ses voeux le rapatriement des capitaux nationaux et la renégociation des dettes extérieures moyennant l'instauration d'un système international qui permettrait à un pays d'utiliser à cet égard, ses capitaux nationaux expatriés.

Il est encore trop tôt pour cerner de façon précise les résultats qu'aura cette tentative entreprise pour corriger les lois et aménager les structures de cette économie de marché dont le capitalisme occidental tire un si large profit dans un monde qui se proclame libéral, mais où nous savons depuis longtemps qu'entre le riche et le pauvre, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit.

En prenant en 1982, des mesures rigoureuses contre ceux qui étouffaient et pillaient l'économie du pays, le Mexique a montré qu'il comprenait dix-huit ans plus tard l'enseignement que Charles de Gaulle était venu lui apporter en 1964 ; s'il avait suivi plus tôt cette leçon, il aurait sans doute évité l'opération à chaud effectuée dans ces derniers mois et l'aurait insérée plus aisément dans le complexe historique et géographique où il doit se mouvoir.

Trouvera-t-il du moins une consolation dans la constatation qu'il n'est pas le seul à s'être levé trop tard dans un monde trop vieux ? L'avenir nous le dira.