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Miguel Angel ASTURIAS : Une certaine idée de l’Amérique latine
Miguel Angel ASTURIAS
Une certaine idée de l’Amérique latine, Espoir n°114, 1998.
Si l'on veut découper dans l'histoire contemporaine, celle que nous sommes en train de vivre, la figure du général Charles de Gaulle, afin de la dresser haut, bien haut, sur la carte de l'Amérique latine, telle une tour destinée à défier les orages, il faut avoir de lui le vivant souvenir d'un présent qui jamais ne sera du passé, il faut le revoir au cours des moments tragiques, terrifiants, pendant lesquels sa voix d'homme solitaire créait le monde de l'espoir.
Et c'est dans ce monde d'espoir, qui ne concernait pas seulement la France, mais tous les hommes libres, que s'allient étroitement la pensée, la parole et l'action du général de Gaulle (« Rien n'est perdu », ce qui n'a rien à voir avec « Tout est perdu fors l'honneur »), au frémissement qui parcourt l'échine des Andes (lutter ou résister), à l'airain des cloches de la liberté qui retentissent de nouveau, à une sorte de respiration artificielle, capable de ranimer des peuples usés par l'oppression de leurs sanglantes et interminables dictatures locales et menacés, à présent, par une dictature plus sombre, plus implacable, celle de la botte hitlérienne.
Le triomphe du nazisme et du fascisme, à quoi nous aurait-il réduits ? Au milieu du découragement de ces heures lugubres pour la France, lugubres pour nos peuples, que d'ombres autour de nous, du Mexique à l'Argentine ! La nuit de la dictature nazie-fasciste ne nous permettrait pas d'assister à une autre aurore. Asservis, dans des conditions inférieures à celles de n'importe quelle autre race (telle était l'idée que ces énergumènes à croix gammée se faisaient de nos pays et de leurs habitants), nous aurions été pris comme chair à sacrifier dans les mines, dans les exploitations agricoles, dans les terrains pétrolifères, dans les constructions gigantesques conçues par des cerveaux déformés par la mégalomanie et par le crime. Et partout où les yeux se tournaient, tout espoir aboli du fait de la défaite de la France...
...je te chante, France, auprès des hauts fourneaux tropicaux,
là où la sueur coule le long de la peau, comme les lézards,
je te chante avant que tes morts se dressent avec résolution
dans la bataille somnambule de ceux qui ne sont pas vaincus...
... avant que te découvrent ceux qui t'ont enterrée vivante
dans la tombe Maginot et qui, à présent, veulent te ressusciter pour ta peine,
comme si ce n'était pas du lait malheureux d'être blanc
ce qui coule du sein de tes mères,
comme si ce n'était pas du sang, ce qui de tes hommes, éclabousse le sol,
la muraille, les chiffons, l'ombre du peloton d'exécution
ou que se fût desséché ton fleuve qui travaille et qui dort
avec le reflet de Notre-Dame dans ses bras, ou comme si ton peuple avait dit son dernier mot...
.. je te chante, France, avant que l'insomnie millénaire
de ma race transparente me rende à l'essaim des astres,
avant que ma langue, feuille flottante au vent
se déchire en cris aiguisés de jade
à présent que les symboles passent par mes yeux dans leur vol vers la harangue
et que ma voix jaillit à coups de machette comme le lait de l'écorce d'une noix de coco ;
à présent que je suis sur le pied de la guerre et le pied de l'ouragan...
... dans le monde arrondi des larmes, habile à profiter de la fuite nocturne,
sans adieu, sans mouchoir, clignotant dans les phares
de la côte, sangsues qui sucent le sang de la mer,
tu t'organisais dans les îles,
dans le lointain, dans le bêlement, dans le jonc, sous les paupières
d'autres résistances...
Et c'est au milieu de la défaite, dans les pires moments de la guerre, que la radio de Londres transmettra le message du 18 juin 1940 c'est alors que, pour la première fois, nous avons entendu la voix du général de Gaulle, qui, sans hésitation, laconique, pathétique, invitait les Français et les hommes libres à s'unir tout en affirmant sa foi inébranlable en la victoire finale. La France avait perdu une bataille, elle n'avait pas perdu la guerre...
La France debout, à la voix d'un seul homme et debout bien des pays condamnés comme les nôtres le pressentaient, le savaient, à l'esclavage total, si le nazisme et le fascisme triomphaient. Tous debout, assemblage où s'unissent, se fondent, se confondent la figure du général de Gaulle et le destin de l'Amérique latine.
De Gaulle a été l'homme du destin de nos peuples en ces instants, les pires en mille ans d'histoire de France, alors qu'il a assumé avec une grandeur sans pareille la responsabilité de celui qui, à partir de ce moment-là, allait incarner la liberté de l'homme. Et, dans les limites de ma petite expérience, comment oublier que, sur les côtes d'Amérique centrale, face aux vagues furieuses du Pacifique, pendant que nous pêchions des requins (l'huile de requin servait aux aviateurs alliés à voir dans l'obscurité), un poste de radio portatif nous transmettait la parole de celui que, à cause de quelque chose qui nous touchait profondément, nous appelions déjà « notre Général »...
... l'homme des cavernes était en train de briser ta vie laborieuse,
ton existence labourable, ta grâce de torche...
moi je pensais à la tarière, à la cendre, et aux dentelles de tes cathédrales...
Tes mains s'envolaient des colombiers
et revenaient sciées de fatigue, se poser sur ta tête guerrière,
dans tes manches tenaient le frémissement de tes drapeaux ;
ton épée au milieu des êtres sans défense...
Ou, comme disait notre Général à la radio de Londres : « Du moment que les hommes dont le devoir était de tenir haute l'épée de la France l'ont laissé tomber en morceaux, j'en ai saisi la poignée brisée ».
Comment oublier la fureur de l'écume de l'océan, du grand océan, qui se déchirait en mille morceaux sur les raides racines des mangliers, blancheur de paix furieuse, d'une paix mensongère née d'un inacceptable armistice ? Comme ne pas se souvenir du scintillement des étoiles lointaines qui faisaient penser à celles de notre Général,
militaire dégradé, privé de sa nationalité, de ses biens, confisqués, condamné à mort, et, malgré tout, incarnant, à ce moment-là, la France et le destin de bien des peuples ? Comment oublier ces nuits sans heures, alors que la radio londonienne répétait son refrain : « Radio-Paris ment... Radio-Paris ment... Radio-Paris est allemand... »
... Paris sans air, avec ses ponts qui hurlent comme des loups affamés, Paris, pierre et ciel, Paris comme un grand remords autour de la flamme qui veille le sommeil de l'infiniment inconnu, sous l'arc de l'Épopée impériale...
Les vagues de l'océan Pacifique nous assourdissaient. Nous étions trempés d'une sueur de feu, dévorés par des insectes de toutes sortes et, qui pis est, par les bruits parasites de la radio qui, une fois entendue l'annonce « Le général de Gaulle vous parle », nous empêchaient d'écouter quoi que ce fût. La nuit, l'ombre, les chaînes soudain tendues, de plus en plus tendues. Est-ce que le requin allait avaler l'hameçon fait de rails de chemin de fer ? Le treuil autour duquel les chaînes s'enroulaient, grinçait, tressaillait, semblait prêt à se détacher, pendant que la bête attrapée et que l'on ramenait vers la côte, résistait, résistait. La lutte était farouche, les gants des pêcheurs, leurs bottes, leurs manteaux, tout était trempé d'eau salée, comme si les pêcheurs aussi sortaient de la mer. Et l'eau douce tombait, l'eau végétale ; et les projecteurs et les lampes répandaient leur lumière blanche dans les profondeurs de l'océan, où, déjà, se dessinait la silhouette du squale au milieu du tourbillon des vagues qui semblaient refuser de lâcher leur proie.
... nous nous brisons les dents sur les couteaux, nous nous brisons les ongles sur les canons et nous sommes comme des nouveau-nés en proie au délire mortel, horriblement vivants.
Nous sommes nés de femmes qui s'arrachaient les cheveux pour improviser des ponts suspendus par où la lune est passée pour tenir compagnie à ton armée trahie, sans avoir livré bataille ; et nous ne nous tairons pas – chant, gémissement, cri –, nous ne nous tairons pas jusqu'à ce que tu sois de nouveau, dans l'auguste liberté des éprouvettes de tes laboratoires, dans tes écoles protégées par les comètes, dans tes campagnes, au milieu de tes troupeaux, dans tes vignobles et dans tes usines, ce qui ne peut demeurer entre le sol et les bottes allemandes...
Mais cet homme qui, à un moment crucial de la destinée humaine, incarne, non seulement le destin de la France, mais le destin de tous les peuples épris de liberté, assoiffés de justice, fatigués de la domination coloniale, cet homme, une fois parvenu au triomphe, n'écarte pas ses yeux amis de ce que lui-même a appelé, en ce qui nous concerne, « un des plus grands événements du siècle » : l'apparition de l'Amérique latine sur le devant de la scène universelle. Et son voyage à travers plusieurs de nos pays et son attention, particulièrement vigilante, en tant que gouvernant, aux relations diplomatiques, officielles et culturelles, ainsi qu'à l'extension des relations économiques, techniques et financières, ouvrent la voie à un rapprochement, à une compréhension cordiale, à des liens effectifs entre la France et les pays latino-américains. Le général de Gaulle comprenait que les peuples d'Amérique latine étaient les héritiers les plus directs et les plus proches de la culture européenne et, en particulier, de la culture française. Voici ses paroles : « L'évolution de l'Amérique latine est, à présent, essentielle, pour l'Europe et pour la France ».
Pour le général de Gaulle, la raison et le coeur dictaient cette politique de portes ouvertes de son gouvernement en direction des pays latino-américains, vaste partie du monde dont, dans une large mesure, dépendra le sort de l'humanité. « Une certaine idée de l'Amérique latine », grande dans sa projection vers l'avenir, grande au sens où le Général parlait de grandeur. Quelque chose qui ne dépendait ni de la puissance ni des valeurs techniques, matérielles, mais des valeurs culturelles, des traditions très anciennes qui renaissent à présent et de toutes les possibilités de métissage, ce métissage qui, pour le général de Gaulle, donnerait naissance à l'homme nouveau. « Une certaine idée de l'Amérique latine »














