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Charles de Gaulle et la reconnaissance de la Chine populaire


 

 

Sharon ELBAZ et Philippe OULMONT

 

Le 27 janvier 1964, un bref communiqué était publié simultanément à Paris et à Pékin : " Le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République populaire de Chine ont décidé, d'un commun accord, d'établir des relations diplomatiques. Ils sont convenus à cet effet de désigner des ambassadeurs dans un délai de trois mois ".


Quarante ans plus tard, la sobriété de l'annonce tranche avec l'audace d'une telle décision, dans un monde alors divisé en deux blocs inconciliables et marqué par l'aggravation des tensions militaires en Asie du Sud-Est.


Certes, contrairement à la France, sept Etats occidentaux avaient maintenu leurs relations avec le nouveau régime communiste au pouvoir à Pékin à partir de 1949, mais si le Royaume-Uni avait nommé un chargé d'affaires en 1950, il avait gardé aussi son consulat à Taipei et, de ce fait, aucun échange d'ambassadeurs ne pourra se faire avant 1972.


Si l'acte du général de Gaulle conserve une aura qui ne s'est pas démentie dans la mémoire chinoise et s'il reste la référence tutélaire des relations franco-chinoises contemporaines, c'est qu'il transcende le simple cadre diplomatique. La reconnaissance de la Chine populaire par le général de Gaulle garde une charge symbolique forte parce qu'elle participait d'une vision planétaire, soucieuse d'indépendance nationale, que ce soit celle de la France à l'égard du bloc occidental ou celle de la Chine à l'égard du bloc soviétique.

 

La raison et l'audace

La décision de nouer des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine puise dans les principes essentiels de la politique étrangère gaullienne.
C'est avec la " Chine de toujours " que le général de Gaulle entend établir des " relations régulières " sur un plan normal, "autrement dit diplomatique". En effet, pour lui, " avant d'être communiste, la Chine est la Chine ", c'est-à-dire un peuple riche de plusieurs centaines de millions d'habitants, à la civilisation pluri-millénaire, installé sur un territoire très vaste et avec un potentiel de développement gigantesque. Il faut tenir compte de cette réalité nationale profondément enracinée dans la géographie, l'histoire et la culture, et d'abord il faut s'efforcer de la connaître, tant la distance est grande alors entre la France et le monde chinois.
Pour autant, il ne s'agit pas de reconnaître un régime politique et une idéologie dont le Général critique nombre d'aspects, mais de nouer des relations avec un pays et donc avec un Etat en qui la nation chinoise, dans sa majorité, se reconnaît. " La France reconnaît le monde tel qu'il est ", ainsi résume-t-il son pragmatisme en matière de politique étrangère.
Mais si cette initiative relève, selon lui, du " poids de l'évidence et de la raison ", il pressent néanmoins qu'elle s'imposera comme " un événement capital sur le plan mondial ", compte tenu des " réactions passionnelles " qu'elle n'a pas manqué de susciter. Dans le contexte de ces années 1963-1964, reconnaître la Chine, c'est signifier le retour d'une France rénovée sur la scène internationale et particulièrement en Asie. Comme il le confiera à Alain Peyrefitte, à l'issue du Conseil des ministres du 22 janvier 1964, avec la reconnaissance de la Chine, " nous allons tourner la page coloniale, celle des concessions en Chine comme celle de l'IndoChine française. Cela veut dire que la France revient en tant qu'amie, et que nous pourrons aider la Chine dans la mesure de nos moyens ". Cette position est conforme à ses conceptions traditionnelles d'égalité des nations et des races, de respect de la souveraineté nationale et donc du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à se donner les institutions de leur choix. De ces principes dépendent l'équilibre international et la paix du monde, et, c'est précisément la fidélité à ces principes qui explique l'écho que les initiatives du général de Gaulle ont pu recueillir à l'étranger.

 

Aux origines d'une décision

Nouer des relations avec la Chine populaire est une idée longtemps mûrie par le Général. Ainsi avait-il réservé un accueil favorable à l'ouvrage qu'Edgar Faure, ancien Président du Conseil, lui adressa en 1957. Dans Le serpent et la tortue, ce dernier concluait le récit de son séjour privé en Chine, au cours duquel il avait rencontré Mao Tse-toung et Chou En-lai, en suggérant une reprise des relations diplomatiques entre la France et la Chine. Si le Général jugeait la proposition " intéressante ", il considérait, alors, que " tout cela ne pouvait pas être tenté utilement puisque, en tout état de cause, il n'y avait pas d'Etat, pour l'instant, en France ".
Dès son retour aux affaires en 1958, le Général cherche rapidement à s'informer sur une possible initiative en la matière et c'est tout naturellement qu'il se tourne vers Edgar Faure en 1960. Mais jusqu'en 1962, la France, empêtrée dans les derniers soubresauts de la décolonisation, n'est pas libre de sa politique étrangère. La continuation des combats en Algérie, alors que la Chine populaire soutient le FLN, empêche toute évolution diplomatique de Paris. Ce n'est qu'après la signature des accords d'Evian, en mars 1962, que le général de Gaulle retrouve pleine liberté de parole et d'initiative internationale.
Le général de Gaulle mesure bien le danger qu'il peut y avoir à l'isolement de la Chine, encerclée par des puissances qui lui sont hostiles et à proximité d'une péninsule indochinoise en proie à un conflit endémique. En effet depuis le milieu des années cinquante, il considère que la revendication d'indépendance nationale des Vietnamiens n'est pas un simple paravent à l'expansionnisme communiste. Il redoute, au contraire, le risque d'un élargissement catastrophique du conflit et ne voit de solution que dans un règlement politique et donc par une négociation qui devrait associer toutes les puissances de la région, en particulier la Chine. La France, qui connaît la région depuis près d'un siècle, entend aider à cette évolution.
Il s'en explique avec le ministre des Affaires étrangères Chen Yi, à l'occasion de la conférence de Genève sur le Laos en 1962. Et une convergence remarquable entre les politiques des deux pays s'exprime par leur refus d'adhérer au traité sur la non-prolifération de l'arme nucléaire signé entre autres par les Américains et les Soviétiques.
Le bon sens, la vision à long terme, voilà ce qu'il exprime sans détour au cours d'une conversation privée avec son ministre, Alain Peyrefitte, le 13 mars 1963 : " Il y a quelque chose d'anormal dans le fait que nous n'avons pas de relations avec le pays le plus peuplé du monde, sous prétexte que son régime ne plaît pas aux Américains... "

 

L'art de la décision

A partir de 1962 les missions françaises à caractère politique mais surtout économique se succèdent en Chine, il ressort de ces contacts informels avec les plus hautes autorités chinoises que Pékin souhaite une normalisation des relations diplomatiques et politiques avec la France. C'est à ce moment qu'intervient la mission secrète du président Edgar Faure, en octobre-novembre 1963, qui est chargé personnellement par le général de Gaulle de le représenter auprès des dirigeants chinois.
Enfin, d'ultimes négociations pratiques sont menées à Berne, entre l'ambassadeur de Chine auprès de la Confédération helvétique et Jacques de Beaumarchais, directeur d'Europe au Quai d'Orsay. Les diplomates américains ne sont pas informés mais se doutent de l'éventualité de la décision.
Au début de l'année 1964, une préparation médiatique s'orchestre à Paris par le canal du Figaro qui publie sur deux pages, le 9 janvier, une interview très commentée d'Edgar Faure par Roger Massip. Le Parlement est en intersession, mais, à Pékin, une délégation de parlementaires français, conduite par François Bénard, est opportunément reçue par le président Mao. Le débat parlementaire n'aura lieu que trois mois plus tard, en avril, date d'ouverture de la session parlementaire.
La décision est prise par le Président seul, appuyé par le Premier ministre et par le savoir-faire du ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville. A Pékin, comme l'apprendra par la suite l'ambassadeur de France Etienne Manac'h, les dirigeants ont été surpris de la rapidité de décision du Général, car ils prévoyaient que l'échange de notes n'aurait lieu que plus tard dans l'année.
Il reste alors au général de Gaulle à livrer au grand public les clés de la reconnaissance diplomatique de la Chine populaire. La mission est accomplie, avec panache et une pointe de dramatisation, lors d'une conférence de presse le 31 janvier 1964 au cours de laquelle il souligne le poids de "l'évidence et de la raison" à l'origine de la décision.

 

La portée d'un acte

L'affaire était entendue, il restait à régler les problèmes pratiques et affronter deux obstacles : l'opposition de Formose et la colère des Etats-Unis.
Chargé par le général de Gaulle de préparer la venue du futur ambassadeur en Chine, Claude Chayet arrive à Pékin en mars 1964. Les débuts de la représentation française en Chine sont, certes, modestes : une avant-garde diplomatique composée de cinq personnes, résidant à l'hôtel et transportant ses archives dans une valise, à défaut de coffre-fort ! L'identité de celui qui deviendra le premier ambassadeur de France en Chine est déjà connue, il s'agit de Lucien Paye, alors ambassadeur de France au Sénégal qui présentera ses lettres de créance au président chinois le 31 mai 1964. En désignant un éminent universitaire et ancien ministre de l'Education nationale comme ambassadeur en Chine, le général de Gaulle entendait placer ce renouveau franco-chinois à un très haut niveau et notamment sur le terrain culturel. C'est ce qu'à l'été 1965, le voyage d'André Malraux confirmera aussi.

En revanche, la question de Formose, où le régime de Tchang Kai-chek se maintenait grâce au soutien occidental, pose un problème quasi insoluble. Pour l'un et l'autre Etat chinois, il fallait qu'un seul Etat soit reconnu comme unique représentant légal de la population et la " théorie des deux Chines " était inacceptable. Cela explique l'insistance de Mao Tse-toung auprès d'Edgar Faure, puis auprès de la délégation de parlementaires français de janvier 1964, pour que le gouvernement français envoie un véritable ambassadeur à Pékin et non à Taiwan. Mais les Français n'ont pas eu à faire le geste de rompre avec le gouvernement de Tchang Kaï-chek, puisque cette rupture fut décidée le 10 février par Taiwan.

Aux Etats-Unis, la décision du général de Gaulle fait scandale : à leurs yeux, elle " nuit aux intérêts du monde occidental " et trahit un fidèle allié de la guerre contre les Japonais et de la Guerre Froide. Mais l'administration Johnson n'a pas su percevoir le bien-fondé des avertissements du président français qu'elle se contente de juger provocateurs, voire insolents. Cela conduira le Général à d'autres gestes significatifs : en 1966, la France quitte l'organisation militaire intégrée de l'OTAN ; une politique de détente, d'entente et de coopération est promue avec l'URSS; surtout, l'erreur de l'engagement américain dans la guerre au Vietnam est dénoncée par le général de Gaulle lors d'un discours retentissant prononcé à Phnom-Penh en 1966. Il faudra du temps et l'élection, en 1968, de Richard Nixon, admirateur des idées et de l'œuvre du général de Gaulle, pour que la diplomatie des Etats-Unis chemine vers la négociation au Vietnam et la reconnaissance de la Chine populaire. Simultanément ou presque, d'autres Etats comme l'Autriche, le Canada, la Belgique, l'Italie et la République fédérale allemande établissent des relations diplomatiques avec Pékin.

Pour les responsables chinois, l'ouverture vers la France était le début d'un processus qui allait mettre fin à l'isolement diplomatique de leur pays. Par sa trajectoire personnelle - l'appel du 18 juin, la Résistance, la décolonisation, la politique d'indépendance nationale - le général de Gaulle incarne aux yeux des Chinois les idéaux de la Révolution française et, au-delà, la compréhension des aspirations des peuples du monde. Entre de Gaulle et les Chinois, on peut parler d'une fascination réciproque qui a servi et sert encore les deux pays.