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Le voyage qui n'a pas eu lieu
Sharon ELBAZ et Catherine TROUILLER
On ne saurait rendre compte de la politique étrangère gaullienne sans évoquer ces grands voyages au cours desquels le général de Gaulle se lançait à la rencontre des peuples.
Pourtant si l'acte du 27 janvier 1964 frappe par son audace et son caractère visionnaire dans le contexte international des années 60, si quarante ans après le souvenir de l'homme et de son action continue à incarner pour les Chinois l'indépendance de la France, le destin n'a pas voulu que cette décision historique se prolonge par un voyage du général de Gaulle en Chine, souhaité de part et d'autre et que certains croyaient proche en novembre 1970.
Le Général ne confessait-il pas le 9 septembre 1970, deux mois avant son décès, à sa nièce, Marie-Thérèse de Corbie, diplomate en poste à Pékin, son désir de se rendre en Chine? Et de "rêver" à une hypothétique rencontre avec le Président Mao, en forme de dialogue entre la France et la Chine.
Dans une lettre du 2 mars 1970 qu'il adresse au Général, Etienne Manac'h, ambassadeur de France à Pékin depuis mai 1969 et ancien de la France libre, évoque ce voyage en Chine et ajoute: "Les Chinois m'ont toujours parlé de vous avec admiration. Lorsque j'ai dit un jour à M. Chou En-lai que j'avais reçu un mot de vous ici, à Pékin, il s'est arrêté dans sa marche et est devenu silencieux. Puis, il m'a dit : "Nous avons le plus grand respect pour le général de Gaulle. Pouvez-vous le lui dire de ma part ?". Le 10 avril 1970, le général répond à l'ambassadeur de France à Pékin : "Quant à la suggestion que vous me présentez dans votre conclusion, si je ne puis y donner suite actuellement, sachez du moins que j'en ai pris bonne note". Sans doute soucieux de mener à terme la rédaction de ses Mémoires d'espoir, le Général ne désire pas s'engager trop légèrement dans une aventure dont il mesurait la portée. Il est certain que l'ambassadeur Manac'h ne nourrissait, pour sa part, aucune inquiétude sur l'éventuel accueil réservé à l'ancien Président de la République française, persuadé que "pour sa venue à Pékin, la foule comblerait l'immense place Tien An Men". Le même ambassadeur considérait qu'il "est peu de pays où le général de Gaulle ait inspiré autant de respect et de déférence aux autorités comme aux populations".
Après son retrait volontaire des affaires publiques, le Général consacre son temps l'écriture, entrecoupé seulement de deux voyages à l'étranger qui répondent chez lui à un souhait ancien : retour à ses racines familiales dans "l'Irlande sauvage" en mai-juin 1969, et découverte de la "dure Espagne" en juin 1970. Mais plus important à ses yeux semble le voyage futur qu'il évoque devant certains de ses proches, celui qu'il projette dans la "Chine immense", un de ces "vrais pays", une "de ces vieilles nations avec de vrais hommes, des hommes fiers".
La rencontre de Gaulle-Mao n'aura pas lieu...
Dès lors cet éventuel voyage, comme la figure du général de Gaulle, constitue la toile de fonds d'un dialogue franco-chinois en plein essor depuis 1968. Ainsi André Bettencourt, ministre du Plan et de l'Aménagement du territoire, en visite officielle en Chine le 30 juillet 1970, rapporte que la personne du Général et son action ont dominé les conversations et que Mao et Chou en Lai ont manifesté pour lui une "considération extrême". Le 1er août l'Ambassadeur Manac'h, de passage à Paris, évoque ce projet de voyage avec son homologue chinois en poste à Paris, M. Huang Chen.
Pendant ce temps, les Chinois se préparent à inviter officiellement le Général, mais ils veulent apparemment être certains de son acceptation. Ils envoient pour cela dans le plus grand secret, un émissaire à Paris, l'écrivain Han Suyin. Elle est reçue le 20 octobre 1970 par Jacques Rueff, membre de l'Académie française, Chancelier de l'Institut, conseiller écouté du Général pour les questions monétaires et économiques, à qui elle confie "Le gouvernement chinois se pliera à tous les désirs du Général qui pourra arriver quand il le voudra, se déplacer en Chine où il le désirera et rencontrer qui bon lui semblera". Elle conclut son propos par une invite sans ambiguïté : "La Chine attend le Général". Jacques Rueff s'en remet le 3 novembre à Maurice Couve de Murville, de retour d'un voyage à Pékin où il a rencontré Mao Tsé-Toung, qui lui a confessé son admiration pour le "symbole d'un pays indépendant". Jacques Rueff se tourne à nouveau vers Han Suyin qui réitère le caractère officiel de l'invitation, puisque Chou En-lai l'a personnellement chargée d'inviter le Général en son nom. Jacques Rueff s'apprête alors à écrire au général de Gaulle pour lui faire part de l'invitation chinoise, quand éclate, le 10 novembre, la nouvelle de sa mort. La rencontre de Gaulle-Mao n'aura pas lieu...
Mais à Pékin, le 10 novembre 1970, le drapeau est mis en berne à l'entrée de la Cité Interdite, une première pour un chef d'Etat étranger, et dans le cimetière de Colombey sont déposées deux couronnes barrées de deux rubans au nom de Mao Tsé-Toung et de Chou En-Lai.
Ayant appris le décès du général de Gaulle, je désire vous exprimer mes profondes condoléances ainsi que mon sincère hommage à la mémoire du défunt qui fut un combattant intrépide contre l'agression fasciste et pour la défense de l'indépendance nationale de la France"
Mao Tsé-toung














