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De Gaulle et Kennedy
Marc FERRO
De Gaulle et Kennedy, Espoir n°6, 1974
Le 20 janvier 1961, élu deux mois et demi plus tôt président des États-Unis, John Kennedy était officiellement investi des droits et devoirs de sa charge. Avec lui, la jeunesse entrait à la Maison Blanche. La volonté, nettement affirmée, de cheminer vers de nouvelles frontières, faisait espérer un dégel de la situation internationale, une adaptation des alliances aux impératifs de l'époque aussi bien que des progrès sociaux dans l'ordre américain interne.
Charles de Gaulle, lui, était au pouvoir depuis le 1er juillet 1958, en tant que président du Conseil, et le 8 janvier 1959 comme président de la République. Déjà, il avait accompli une tâche immense : redressement de l'économie, assainissement financier, instauration d'une ère de stabilité politique, mise en route accélérée de la C.E.E., développement de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques autant que militaires, résistance à l'agressivité de l'Union Soviétique sans exclusion de détente et, enfin, mise en train d'un processus de solution politique en Algérie fondée sur le principe d'autodétermination.
Entre l'Amérique de John Kennedy, l'Amérique de l'espoir, résolue à « ne pas avoir peur de négocier mais aussi la détermination « de ne jamais négocier dans la peur », et la France de Charles de Gaulle les rapports, de traditionnelle amitié non exempte cependant de heurts, ne pouvaient que tendre vers une compréhension meilleure, génératrice d'harmonie. De fait, le nouveau président, à qui il incombait de rendre au Général la visite officielle que celui-ci avait faite en avril 1960 aux États-Unis, exprima le voeu de venir à Paris dans les meilleurs délais. Les entretiens projetés entre les deux chefs d'État devaient ainsi préluder au raffermissement des liens entre leurs pays respectifs sinon à leur amélioration.
Un impair de la Maison Blanche faillit tout compromettre. Devenu président, Kennedy n'avait pas oublié le discours que, sénateur, il prononça en 1957 sur l'indépendance de l'Algérie, un discours-réquisitoire contre la politique suivie par la France dans cette région. N'ayant rien oublié, ni rien appris puisque méconnaissant l'action pacificatrice du Général, il « laissa », en début de mandat, des membres « subalternes » de la délégation américaine aux Nations Unies, dirigée par Henry Cabot Lodge, assister à une réunion du F.L.N. A la suite de quoi M. Walmsley, ambassadeur des États unis en Tunisie reçut instruction du département d'État de prendre contact avec deux des chefs de la rébellion algérienne. De Gaulle jugea ces initiatives si peu compatibles avec la dignité et l'indépendance de la France que la visite du jeune président à Paris s'en trouva un instant compromise. Mais le Général se ressaisit bien vite. Le premier moment de colère passé, H ne pensa plus qu'à l'évolution des rapports franco-américains vers une coopération sur un pied d'égalité et à la « remise à neuf » d'une alliance atlantique, conforme aux circonstances de l'heure et aux intérêts d'une Europe qu'il s'efforçait de rendre « européenne ».
John Kennedy, lui, avait une tout autre conception des relations entre des États-Unis et l'Europe. Certes, quand il vint à Paris, son prestige originel se trouvait être quelque peu entamé par la malheureuse affaire de la baie des Cochons. Mais, sûr de lui, il se voulait toujours dominateur d'un Vieux Continent qu'il considérait comme essentiellement tributaire de l'Amérique pour sa défense et, soumis aux directives politiques de Washington. Or, ses conceptions d'ordre stratégique devaient s'écarter radicalement de celles de ses prédécesseurs. Truman avait été l'homme de la résistance aux entreprises de l'Union Soviétique, le symbole de la guerre froide. Eisenhower, qui laissait faire son secrétaire d'État, ne s'était pratiquement pas écarté de cette ligne, en dépit de ses tentatives d'entente avec l'U.R.S.S. — à Genève, d'abord, en 1955; à Camp David, ensuite, lors de la visite de Khrouchtchev, en 1959. Mais, les États-Unis, dont la stratégie, acceptée par tous les membres de l'O.T.A.N., était toujours axée sur la doctrine des représailles massives, restaient les champions — apparemment tout au moins — d'une défense nucléaire de l'Occident. Ce qui permettait à un homme résolu comme de Gaulle de tenir tête à l'U.R.S.S. dès lors qu'elle faisait preuve d'agressivité, jusqu'à la mise en place d'une force française autonome de dissuasion.
John Kennedy, au contraire, éprouvait pour l'atome militaire une véritable phobie. Une campagne, orchestrée par le Pentagone, sur le « missile gap » — ou fossé nucléaire — l'Union Soviétique étant censée avoir sur l'Amérique une nette supériorité, campagne au demeurant sans fondement, l'avait impressionné à un point tel qu'il craignait que son pays, entraîné dans un conflit où s’il lui fallait employer l'arme suprême, ne fût détruit de fond en comble. C'est pourquoi, aussitôt entré à la Maison Blanche, il chargea l'équipe de ses conseillers, recrutés principalement parmi de brillants universitaires d'Harvard, de trouver le moyen de neutraliser les forces nucléaires européennes dans lesquelles il voyait un dangereux « détonateur », tandis que son secrétaire à la Défense, Robert McNamara, s'attachait à transformer 'la stratégie des représailles massives en stratégie dite de la riposte graduée sinon de la « pause », pour permettre d'entamer la discussion avec l'adversaire éventuel. Henry Kissinger, qui avait combattu la candidature Nixon au profit de Kennedy et se trouvait au nombre de ces « penseurs » d'un type nouveau, se rendit bien vite compte qu'il s'était fourvoyé dans un nid d'illuminés, aveuglés au surplus par leurs illusions. Aussi bien, avant d'être entraîné dans une aventure qu'il jugeait incompatible avec les réalités de sa conjoncture politique, abandonna-t-il bien vite l'équipage de ce « bateau ivre ».
Le président, lui, était d'autant plus assuré d'avoir raison que le général Maxwell Taylor, qu'il éleva à la plus haute dignité militaire dès son accession à la présidence, estimait inconcevable pour les États-Unis, leurs alliés et même leurs adversaires, que l’Amérique fit usage de sa force nucléaire « autrement que pour sa survie nationale ».
C'est bien ce que pensait de Gaulle, qui se demandait, dans sa conférence de presse du 10 novembre 1959 — et comme il 'ne cessera jamais de le faire : « ...Qui peut dire si, le cas échéant, tout en prenant chacun de son côté, le parti de ne pas lancer ses engins sur le principal adversaire pour en être lui-même ménagé, des deux rivaux 'n'écraseront pas les autres » ? À la vérité, le Général était persuadé que les Américains n'emploieraient jamais l'arme atomique pour défendre l'Europe.
Cette conviction, de Gaulle en fit part en toute franchise à Kennedy le 1er juin 1961, déclarant au jeune président : « Puisque personne ne peut être sûr plus longtemps que les États-Unis utiliseraient leurs armes nucléaires d'entrée de jeu, la sécurité de l'Europe doit être assurée par les pays européens, non pas sans les États-Unis, mais pas exclusivement par les Etats-Unis. »
C'était là une véritable déclaration d'indépendance stratégique, donc politique par la force des choses. Et c'était précisément ce que Kennedy ne voulait pas. Il répondit que, pour l'Amérique, la défense de l'Europe comme la défense des États-Unis, était un fait identique. De Gaulle, par courtoisie, voulut bien l'assurer qu'il ne doutait pas de sa parole, mais qu'elle n'engageait aucunement ses successeurs. Au demeurant, démentant le propos tenu au Général, Kennedy affirmait quelques mois plus tard que, « en ce qui concerne la défense de l'Europe, il voulait le temps de réfléchir et le choix des moyens ». Temps durant lequel l'Europe eût sans conteste été envahie si elle ne disposait pas d'une force de dissuasion autonome.
Visiblement, Kennedy ne comprenait pas qu'un vieux pays comme la France, qui avait subi tant d'invasions, enduré tant d'occupations étrangères, tant souffert au travers des siècles, ne pouvait supporter l'idée d'aller au-devant de nouveaux malheurs et qu'il lui fallait, dès lors, être en mesure de prévenir toute nouvelle agression. Pour lui, l'attitude du gouvernement français, un gouvernement décidé à maintenir le territoire national hors de toute portée adverse, « était inamicale à l'égard des Etats-Unis ». Il entreprit alors de contrecarrer les initiatives de la France, aussi bien en matière de défense nucléaire autonome que sur le plan de la construction européenne, avec toute la vigueur de sa jeune et féroce ambition.
Pour Kennedy, l'Europe devait s'unir sous le signe de la supranationalité, être fédérale, comme les États unis ou condamnée à ne pas être. Pour lui, comme il le dira dans son discours de Philadelphie du 4 juillet 1962, une telle Europe serait une associée avec laquelle l'Amérique pourrait « ... mener sur une base de pleine égalité toutes les lourdes et grandes tâches qui ont trait à l'édification et à la défense d'une communauté des nations libres ». Les États-Unis, alors, seraient prêts à discuter avec elle « des voies et moyens de former une association concrète ». Cette thèse, Henry Kissinger l'interprétait dans le sens que : « Les politiciens américains... considéraient l'unité politique de l'Europe comme une condition préalable à la formation d'une communauté atlantique », et ne voyaient «... qu'une solution à la réalisation de l'unité européenne, des institutions fédérales supranationales contrôlées par un Parlement européen ».
Comment le Général aurait-il pu partager une telle conviction, revenu au pouvoir dans les conditions que l'on connaît — une France au bord de la guerre civile que seuls son prestige et son autorité parvinrent à éviter — obligé de surcroît à remettre inlassablement son ouvrage sur le métier pour juguler les crises de 1960 et de 1961 et donner à son pays l'indépendance dans la stabilité intérieure et la coopération internationale, liquidant le foyer algérien de troubles dans le même temps qu'il assurait en métropole le maintien de l'ordre démocratique, reconstituant l'économie, modernisant la défense nationale ? C'eût été renoncer à la mission qu'il s'était impartie en acceptant de dissoudre la France et ses voisins européens dans une communauté atlantique où l'eût emporté la loi naturelle, entre toutes, la loi du plus fort, celle du géant américain.
Tout, fondamentalement, au regard du rôle de la France dans le monde aussi bien qu'au sujet de la construction européenne séparait de Gaulle de Kennedy. Or, considérant l'identité de la France comme une valeur imprescriptible, le Général jugeait que celle des autres ne l'était pas moins. Ce culte de l'État-nation, par opposition à l'État fédération ; culte, car de Gaulle avait fait du respect de l'État nation une véritable religion laïque, ne pouvait amener que des heurts entre Kennedy et lui. Entre les deux présidents, il n'y eut certes pas affrontement direct. Les entretiens de Paris furent courtois, cordiaux, même, en dépit des divergences sur la défense de l'Europe. Les chefs d'État n'ont d'ailleurs point pour habitude, quand ils se rencontrent tête-à-tête de se livrer des combats singuliers, fussent-ils oratoires. Ils ne font assaut que de politesse. C'est du moins la règle dans les pays occidentaux, héritiers d'une vieille civilisation de diplomatie feutrée. On ne se bat que par harangues publiques aux conférences de presse, en essayant — c'était du moins l'habitude du Général — d'y mettre les formes. C'est ainsi que John Kennedy réaffirmait à Francfort, le 25 juin 1963, que : « Seule une Europe intimement liée peut nous protéger contre une fragmentation de l'Alliance. Seule une Europe ainsi faite autorisera une complète réciprocité d'une rive à l'autre de l'Océan face aux activités atlantiques. C'est seulement avec une Europe de ce type que l'on obtiendra des échanges complets entre égaux, un partage égal des responsabilités et des sacrifices égaux ».
Cette égalité était si illusoire qu'un « intégrationniste » européen affirmé, au surplus « atlantiste » convaincu, Roger Massip, chef du service de politique étrangère du Figaro, écrivait à ce propos : « Au sein d'une telle association l'Europe ne pouvait prétendre à l'égalité qui lui était promise, et l'alliance proposée pouvait apparaître comme celle du loup et de la brebis ». De Gaulle ne pouvait donc accepter cette Europe du partnership à la Kennedy, car elle n'eut pas seulement consolidé une O.T.A.N., dont il contestait le système; elle eût aussi, pour toujours, aliéné 'l'indépendance de la France et du Vieux Continent.
De Gaulle et Kennedy s'employèrent ainsi l'un et l'autre à faire échec à chacun de leurs « Grands Desseins » respectifs. Le Général en insistant pour fonder l'Europe confédérale, l'Europe des États, l'Europe des réalités, sans chercher à dissimuler le moins du monde sa pensée derrière des écrans de fumée idéologiques ou de grandes affirmations de principe, contraires aux arrière-pensées, comme se complaisaient à le faire les hommes politiques américains, Kennedy en particulier, mais par des prises de position catégorique et des actions diplomatiques à ciel ouvert. Il n'est pas une conférence de presse où il n'ait fait valoir les avantages d'une Europe confédérale et les inconvénients d'une Europe fédérale ou intégrée; il n'est pas une initiative prise dans une lumière aussi vive que la conférence de Bad-Godesberg du 18 juillet 1961, où furent jetés les fondements — ô ! combien timides — de ce que devrait être cette Europe à caractère confédéral, au reste assortis d'une corrélation entre les efforts unitaires européens et les obligations découlant des accords atlantiques.
John Kennedy, lui aussi, eut alors recours aux déclarations officielles, cependant que son action politique se manifestait en retour avec vigueur, sinon brutalité. Cette action devait être menée sur deux fronts, celui de la défense et celui de la démolition des entreprises européennes du Général en matière de coopération européenne.
La force française nucléaire de dissuasion était instrument de l'indépendance politique de la France. Il fallait donc la neutraliser. Cette même force pouvait constituer un danger pour les États-Unis, en ce qu'elle était à leur sens susceptible de servir de « détonateur » à une guerre 'atomique globale — comme on l'a vu plus haut. Elle devait donc être annihilée. En vérité, les Américains, et John Kennedy plus que tout autre, ne croyaient pas, comme le Général en avait la conviction profonde que, en se dotant d'un armement nucléaire, la France rendait service à d'équilibre du monde. Alors, pour neutraliser cet armement, les « whizz kids » ou « gosses génies » de Robert McNamara se mirent à l’œuvre.
Reprenant une idée exposée à la conférence des parlementaires atlantiques, en décembre 1960, par le secrétaire d'État Christian Herter, ils préparèrent les plans d'une force multilatérale — la F.L.M. —, force autonome en trompe-l'œil, destinée à satisfaire les appétits atomiques européens, ceux d'Allemagne en particulier, et à noyer la force française indépendante dans un ensemble dont le centre de gravité — et surtout de décision — se trouverait à Washington. C'est ce que le Secrétaire à la Défense de Kennedy exprimait en ces termes le 16 juin 1962 : « Nous sommes convaincus que le système des cibles, en cas de conflit nucléaire global est indivisible, et, si, en dépit de tous nos efforts (c'est-à-dire la « pause » et la riposte dite graduée), ce conflit devait éclater, notre meilleure chance de rempoter la victoire serait de mener une campagne soumise à un contrôle central contre toutes l'es ressources essentielles de l'ennemi, tout en gardant des forces de réserve, elles-mêmes soumises à un contrôle central.» C'était formuler, en quelques mots, la thèse de la monopolisation nucléaire par les États-Unis — et, aussi la monopolisation de la direction du système occidental de défense.
Pour Henry Kissinger, cette nouvelle doctrine stratégique « ... rendait presque inévitable une vive controverse. Un retournement aussi radical d'opinion en moins de cinq ans (abandon des représailles massives pour la « pause» et la « riposte graduée ou souple ») jetait le doute soit sur notre stabilité, soit sur notre jugement... Le débat crût en intensité parce que l'entrée en fonction aux États-Unis d'une nouvelle administration, d'esprit hautement analytique, coïncida avec la politique d'indépendance du général de Gaulle... Peu de choses ont plus contribué à brouiller de Gaulle avec l'Amérique que sa volonté de disposer d'une force de frappe nucléaire autonome ».
Peu de choses, sans doute, mais des « choses » au rang desquelles la construction européenne se situe au premier plan, une construction européenne dont le maître architecte se voulait John Kennedy afin d'en dresser l'épure et d'en pousser la mise en train dans la réalisation de son fameux « Grand Dessein ». Battu en brèche dans le domaine nucléaire, malgré le mirage de la F.L.M., piqué au vif par le refus français d'association au traité sur l'arrêt des essais atomiques dans l'atmosphère, il s'attacha, dans le même temps que Paris poursuivait obstinément sa route sur la voie menant à l'indépendance, à détruire l'Europe politique en gestation — rejet du plan Fouchet — tout en jetant les fondements d'une Europe inféodée à l'Amérique. Le jeune Président, comme il devait le reconnaître le 25 janvier 1963 : « ... avait énergiquement soutenu l'admission de la Grande-Bretagne au Marché Commun » parce qu'il considérait : « ...que cette admission aiderait à construire une Europe unie qui, travaillant sur un pied d'égalité avec les États-Unis, assurerait sa propre sécurité et la nôtre ».
Quelques jours plus tôt, dans sa conférence de presse du 14 janvier 1963, qui marque un tournant dans le cours des relations entre la France et ses alliés, de Gaulle avait tout à la fois rejeté les accords de Nassau et fermé la porte de la C.E.E. à une Angleterre qui venait d'administrer la preuve de son inféodation à Washington. Assurément, John Kennedy avait déclaré que son pays n'entendait pas imposer son influence ou « exercer une domination ». Mais, derrière cette prise de position, toute de façade, se devinait la déception, une déception d'autant plus vive que, pour un temps indéterminé, le « Grand Dessein » se voyait relégué aux archives, avec d'autres dossiers recouverts de la poussière de l'oubli, en attendant qu'une contre-offensive lancée dans de meilleures conditions ou mieux préparée, permit de le ranimer. Quoi qu'il en soit, l'aveu du soutien de la candidature britannique et, surtout, de l'admission de l'Angleterre dans la C.E.E., Kennedy n'avait pu l'empêcher de jaillir, spontanément, dans un brusque sursaut de sincérité. Quelles que soient les subtilités du langage diplomatique, en démocratie il y a toujours, chez les hommes politiques, une certaine part de franchise. Ce jour-là, dans l'accès kennedyen de sincérité, il y avait la reconnaissance, que le Président le voulût ou non que, derrière la Grande-Bretagne, c'est l'Amérique qui attendait l'ouverture des vantaux du Marché Commun.
Cette franchise était une manifestation d'hostilité d'autant plus grande à l'endroit de la politique gaullienne que, trois jours plus tôt, le 22 janvier 1963, un traité franco-allemand signé à l'Élysée ouvrait, suivant ce qu'en disait le Général lui-même, « toutes grandes les portes d'un avenir nouveau pour la France, pour l'Allemagne, pour l'Europe, et, par conséquent, pour le monde entier ». Cette convention était en effet un « traité ouvert » ; d'autres pays d'Europe occidentale, de Gaulle l'espérait, auraient pu y souscrire. Mais, à cet autre projet communautaire purement européen, nulle autre nation continentale n'adhéra. C'est que, le plan Fouchet torpillé, l'accord Bonn-Paris devenait une cible nouvelle dès lors qu'il aurait pu donner naissance A ce que Washington appelait un « club fermé », par opposition à la grande communauté atlantique, au projet dit des « twin pillais» ou des « piliers jumeaux ».
L'Amérique, à cette époque, traversa une véritable crise de fureur. Les États-Unis, a noté à ce sujet Henry Kissinger, manifestèrent « ... une stupéfaction outrée devant ce qu'ils considéraient comme un embryon d'organisation européenne fondée sur les conceptions de de Gaulle »... « Ils entreprirent ainsi par la suite — toujours d'après le Secrétaire d'État du président Nixon — de faire délibérément la cour : à la R.F.A. pour l'éloigner de la France. Le foyer de la politique européenne des États-Unis se déplaça de plus en plus en direction de l'Allemagne ». Kennedy, ainsi, rappelle Sorensen, qui fut l'un de ses collaborateurs, encouragea le mouvement qui s'amorçait à Bonn pour assortir la loi de ratification d'un préambule qui, en réaffirmant l'engagement de l'Allemagne envers l'unité atlantique et l'O.T.A.N., vidait pratiquement de sa substance le traité de l'Élysée.
Comme pour confirmer sa victoire contre de Gaulle et la politique européenne de la France, Kennedy alla se faire acclamer par les Allemands, réussissant son entreprise au point que Sorensen devait dire que cette visite « fut la réponse la plus frappante et la plus réussie » du jeune président au Général. Sans risque d'exagération, l'on peut affirmer que le climat des relations franco-américaines tournait à l'orage. Cela est si vrai que M. Maurice Couve de Murville a pu écrire à ce propos : « On ne peut se méprendre sur la nature et la profondeur de la crise qui, pendant le premier semestre de 1963, marqua ainsi les rapports franco-américains. Elle fut, à mon avis, de loin, la plus grave de toutes celles qui jalonnèrent les années 1961-1967, bien que d'autres aient été aussi spectaculaires ou même davantage. Elle fut la plus grave parce qu'elle allait vraiment au fond des choses, je veux dire parce qu'elle portait sur la nature même des rapports entre l'Amérique, d'une part, l'Europe d'autre part, et en premier lieu bien entendu la France. L'avenir départagera, en admettant qu'une question de cette dimension soit tranchée pour toujours ».
L'homme qui, pendant onze ans, comme ministre des Affaires étrangères d'abord, en tant que Premier ministre ensuite, fut l'un des collaborateurs les plus intimes du Général exprimait ainsi une vue dont les faits devaient confirmer le caractère prophétique. Entre de Gaulle et Kennedy, il n'y eut pas d'autre pomme de discorde, pas même le Viêt-Nam, malgré les conseils de prudence prodigués par le Général au jeune président. C'est la question des relations entre l'Europe et l'Amérique qui se situait au cœur du débat franco-américain. Elle fut traitée âprement parce que, incertain dans sa politique et son action diplomatique — jusqu'à l'affaire des fusées de Cuba — face à l'Union soviétique, Kennedy avait hâte d'intégrer l'Europe dans un ensemble dont Washington aurait effectivement la direction en fonction de structures institutionnelles ; parce que, de son côté, de Gaulle n'entendait pas que la France et l'Europe perdissent leur identité en se noyant dans un système gravitant autour de l'astre américain — pas plus qu'autour d'un astre russe —, mais désirait, au contraire, que l'Europe, indépendante, se tînt aux côtés des États-Unis. À la position de subordination, il voulait substituer une position d'égalité, mais d'égalité véritable, non une égalité de discours.
Quant à l'avenir, faute que les États-Unis et les partenaires européens de la France aient compris que l'intérêt des uns et des autres se trouvait dans une coopération exclusive de toute hégémonie, loin de « départager », il n'a fait que confirmer les craintes gaulliennes — ce que le problème posé par la crise du pétrole et l'échec de la conférence de Washington, mal et maladroitement préparée, viennent tout récemment encore de prouver, s'il en était toujours besoin.














