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Citations du général de Gaulle sur l'Europe


 

Quelques citations du général de GAULLE à propos de l'Europe, Espoir n°76, 1991


AVANT-PROPOS par François GOGUEL


Les textes qui suivent sont ceux de trois communications présentées en novembre 1990, aux Journées Internationales « De Gaulle en son siècle » par les professeurs Horst Môller, Irvin M. Wall et Richard F. Kuisel. Pour en apprécier l'intérêt et la signification, il paraît utile de les placer dans le cadre de la conception que le Général avait de « l'Union de l'Europe ».


Conception qui a été exposée avec une parfaite clarté dans l'article de Maurice Couve de Murville sur « De Gaulle et la fin de l'Europe de Yalta » qui a été publié dans le n° 70 d'Espoir, en mars 1990.


Selon Charles de Gaulle, toutes les nations européennes, celles de l'Est comme celles de l'Ouest, avaient vocation à participer à une telle union. Celle-ci devrait respecter la souveraineté de chacun des Etats qui en seraient membres, tout en assurant dans tous les domaines leur coopération. Enfin, l'Union de l'Europe n'aurait de sens que dans une entière indépendance à l'égard des Etats-Unis d'Amérique.


A la lecture de cet article de Maurice Couve de Murville, il m'est apparu que, pour bien comprendre les communications qui vont suivre, il conviendrait d'ajouter celle de certains textes écrits ou prononcés par Charles de Gaulle lui-même. On pourra constater que ces textes confirment entièrement ce qu'a exposé dans Espoir, en 1990, celui à qui, pendant dix années, le Général a confié la direction des Affaires Etrangères de la France.


Tel est l'objet des citations qu'on va lire.

 

 



Extraits des Mémoires d'Espoir Tome 1, Plon, 1970.

 


Pages 181-182 :

« ...Pour moi j'ai, de tous temps, mais aujourd'hui plus que jamais, ressenti ce qu'ont en commun les nations qui la peuplent. Toutes étant de même race blanche, de même origine chrétienne, de même manière de vivre, liées entre elles depuis toujours par d'innombrables relations de pensée, d'art, de science, de politique, de commerce, il est conforme à leur nature qu'elles en viennent à former un tout, ayant au milieu du monde son caractère et son organisation. C'est en vertu de cette destination de l'Europe qu'y régnèrent les Empereurs romains, que Charlemagne, Charles Quint, Napoléon, tentèrent de la rassembler, qu'Hitler prétendit lui imposer son écrasante domination. Comment, pourtant, ne pas observer qu'aucun de ces fédérateurs n'obtint des pays soumis qu'ils renoncent à être eux-mêmes ?

 

Au contraire, l'arbitraire centralisation provoqua toujours, par choc en retour, la virulence des nationalités. Je crois donc qu'à présent, non plus qu'à d'autres époques, l'union de l'Europe ne saurait être la fusion des peuples, mais qu'elle peut et doit résulter de leur systématique rapprochement. Or, tout les y pousse en notre temps d'échanges massifs, d'entreprises communes, de science et de technique sans frontières, de communications rapides, de voyages multipliés. Ma politique vise donc à l'institution du concert des Etats européens, afin qu'en développant entre eux des liens de toutes sortes grandisse leur solidarité. Rien n'empêche de penser, qu'à partir de là, et surtout s'ils sont un jour l'objet d'une même menace, l'évolution puisse aboutir à leur confédération.


En fait, cela nous conduit à mettre en oeuvre la Communauté économique des Six ; à provoquer leur concertation régulière dans le domaine politique ; à faire en sorte que certains autres, avant tout la Grande-Bretagne, n'entraînent pas l'Occident vers un système atlantique qui serait incompatible avec toute possibilité d'une Europe européenne, mais qu'au contraire ces centrifuges se décident à faire corps avec le continent en changeant d'orientation, d'habitudes et de clientèles ; enfin à donner l'exemple de la détente, puis de l'entente et de la coopération avec les pays de l'Est, dans la pensée que, par-dessus les partis pris des régimes et des propagandes, ce sont la paix et le progrès qui répondent aux besoins et aux désirs communs des hommes dans l'une et dans l'autre moitié de l'Europe accidentellement brisée. »

 


pages 182-183 :
« Au coeur du problème et au centre du continent, il y a l'Allemagne. (...) comment imaginer qu'une paix véritable et durable se fonde sur des bases telles que ce grand peuple ne puisse s'y résigner, qu'une réelle union du continent s'établisse sans qu'il y soit associé, que de part et d'autre du Rhin soit dissipée l'hypothèque millénaire de la ruine et de la mort tant que se prolongerait l'inimitié d'autrefois ? ».

 


page 183 :
« ...j'estime nécessaire qu'elle (l'Allemagne) fasse partie intégrante de la coopération organisée des Etats, à laquelle je vise pour l'ensemble de notre Continent. Ainsi serait garantie la sécurité de tous entre l'Atlantique et l'Oural et créé dans la situation des choses, des esprits et des rapports un changement tel que la réunion des trois tronçons du peuple allemand y trouverait sans doute sa chance. »

 


pages 187-188 :
« ...Pour Adenauer, non plus que pour moi, il ne saurait être question de faire disparaître nos peuples, leurs Etats, leurs lois, dans quelque construction apatride... »

 


page 200 :
« ...comme c'était à prévoir, on vérifie que pour aller à l'union de l'Europe, les Etats sont les seuls éléments valables, que si l'intérêt national est en cause rien ni personne ne doit pouvoir leur forcer la main et qu'aucune voie ne mène nulle part sinon celle de leur coopération. »

 


page 207 :
« ...si les Occidentaux de l'Ancien Monde demeurent subordonnés au Nouveau, jamais l'Europe ne sera européenne et jamais non plus elle ne pourra rassembler ses deux moitiés. »

 


pages 211-212 :
« ...Si nos voisins ont refusé de suivre l'appel de la France pour l'union et l'indépendance d'une Europe européenne, c'est quelque peu pour cette raison que, suivant leur tradition, ils redoutent notre primauté, mais c'est surtout parce que, dans l'état de guerre froide où se trouve l'univers, tout passe pour eux après le désir d'avoir la protection américaine. Or, sur ce point, notre appréciation n'est pas la même que la leur. Eux voient encore les choses comme elles étaient il y a quinze ans. Nous les voyons autrement.


Sans doute, après Yalta qui permettait à la Russie de Staline de s'adjoindre d'office, lors de l'effondrement du Reich, l'Europe centrale et les Balkans, pouvait-on redouter que le bloc soviétique voulût s'étendre plus loin. Dans l'hypothèse d'une telle agression, les Etats occidentaux du Continent n'auraient pu, par eux-mêmes, lui opposer une résistance assez puissante. L'organisation franco-britannique de défense européenne, ébauchée en 1946 et qui comportait le commandement unique du Maréchal Montgomery, n'y eût évidemment pas suffi. Rien ne fut donc plus justifié et, peut-être, plus salutaire que le concours américain, qui en vertu du Plan Marshall mettait l'Europe de l'Ouest à même de rétablir ses moyens de production et lui évitait ainsi de dramatiques secousses économiques, sociales et politiques, tandis que grâce à l'armement atomique était assurée sa couverture. Mais une conséquence quasi inévitable avait été l'institution de l'OTAN., système de sécurité suivant lequel Washington disposait de la défense, par conséquent de la politique et, même, du territoire de ses alliés. »

 


pages 212-213 :
« ...Or, en 1958, j'estime que la situation générale a changé par rapport à ce qu'elle était lors de la création de l'O.T.A.N. Il semble maintenant assez invraisemblable que, du côté soviétique, on entreprenne de marcher à la conquête de l'Ouest, dès lors que tous les Etats y ont retrouvé des assises normales et sont en progrès matériel incessant. Le communisme, qu'il surgisse du dedans ou qu'il accoure du dehors, n'a de chances de s'implanter qu'à la faveur du malheur national. Le Kremlin le sait fort bien. Quant à imposer le joug totalitaire à trois cents millions d'étrangers récalcitrants, à quoi bon s'y essayerait-il, alors qu'il a grand-peine à le maintenir sur trois fois moins de sujets satellites ?

 

Encore faut-il ajouter que, suivant l'éternelle alternance qui domine l'histoire des Russes, c'est aujourd'hui vers l'Asie, plutôt que vers l'Europe, qu'ils doivent tourner leurs soucis à cause des ambitions de la Chine et pourvu que l'Ouest ne les menace pas. Par-dessus tout, quelle folie ce serait pour Moscou, comme pour quiconque, de déclencher un conflit mondial qui pourrait finir à coups de bombes, par une destruction générale ! Mais, si on ne fait pas la guerre, il faut, tôt ou tard, faire la paix. Il n'y a pas de régime, si écrasant qu'il soit, capable de maintenir indéfiniment en état de tension belliqueuse des peuples qui pensent qu'ils ne se battront pas. Tout donne donc à croire que l'Est ressentira de plus en plus le besoin et l'attrait de la détente.


Du côté de l'Occident, d'ailleurs, les conditions militaires de la sécurité sont devenues, en douze ans, profondément différentes de ce qu'elles avaient été. Car, à partir du moment où les Soviets ont acquis ce qu'il faut pour exterminer l'Amérique, tout comme celle-ci a les moyens de les anéantir, peut-on penser qu'éventuellement les deux rivaux en viendraient à se frapper l'un l'autre, sinon en dernier ressort ? Mais qu'est-ce qui les retiendrait de lancer leurs bombes entre eux deux, autrement dit sur l'Europe centrale et occidentale ? Pour les Européens de l'Ouest, l'O.T.A.N. a donc cessé de garantir leur existence. Mais, dès lors que l'efficacité de la protection est douteuse, pourquoi confierait-on son destin au protecteur ? »

 


page 214 :
« Mon dessein consiste donc à dégager la France, non pas de l'alliance atlantique que j'entends maintenir à titre d'ultime précaution, mais de l'intégration réalisée par l'O.T.A.N. sous commandement américain ; à nouer avec chacun des Etats du bloc de l'Est et, d'abord, avec la Russie des relations visant à la détente, puis à l'entente et à la coopération ; à en faire autant, le moment venu, avec la Chine ; enfin, à nous doter d'une puissance nucléaire telle que nul ne puisse nous attaquer sans risquer d'effroyables blessures. Mais, ce chemin, je veux le suivre à pas comptés, en liant chaque étape à l'évolution générale et sans cesser de ménager les amitiés traditionnelles de la France. »

 

 

 

 


Extraits des Discours et Messages Tome V, Plon, 1970.

 

 


pages 42-43 :

Réponse au toast adressé par S.E. M.N.V. Podgorny, Président du Présidium du Soviet Suprême de l'URSS, le 20 juin 1966 à Moscou


« ...Nous, Français, vous rendons visite, convaincus qu'il y a lieu de resserrer et de multiplier, dans tous les domaines, les rapports de nos deux pays. Nous pensons, en effet, que leur coopération plus directe et plus étendue doit aider l'Europe à prendre le chemin de l'union et le monde celui de l'équilibre, du progrès et de la paix.


Or, n'est-ce pas de cela qu'il s'agit pardessus tout ? Certes, sous les régimes vraiment très différents qu'ont institués chez eux les vicissitudes très diverses de leur existence nationale et internationale, les peuples modernes, tous semblablement en cette ère industrielle, poursuivent les buts et se soumettent aux lois de la même civilisation mécanique et scientifique et, de ce fait, ont en réalité, pour se comprendre et pour collaborer, plus de raisons que jamais. Mais d'autres conditions contrarient ces perspectives. La guerre mondiale, telle qu'elle fut déchaînée et conduite par l'ambition que l'on sait, a causé dans l'univers, et tout d'abord en Europe, un ébranlement et des déchirements qui ne sont pas encore réparés.

 

D'autre part, l'accroissement soudain de la puissance relative de deux grands Etats, l'Amérique et l'Union Soviétique, ainsi que l'opposition de leurs idéologies respectives, les ont conduits à la rivalité, tandis qu'autour d'eux leurs voisins étaient répartis en deux blocs et que la guerre froide s'étendait sur le monde. Enfin, les armements nucléaires réalisés de part et d'autre, bien que leur effrayant potentiel porte leurs détenteurs à la circonspection, n'en maintiennent pas moins entre eux une atmosphère de crainte et de méfiance qui les détourne de se rapprocher.


On ne saurait en rester là. Sans doute, la coexistence pacifique actuellement pratiquée a-t-elle atténué ce que l'état de tension permanente entre l'Est et l'Ouest avait d'immédiatement dangereux. Mais la situation n'en demeure pas moins précaire et, d'ailleurs, les événements qui surviennent à l'extérieur des deux camps, notamment la guerre qui sévit en Asie, ne laissent pas de le démontrer. C'est pourquoi la France, pour sa part, ne s'accommode pas de cette confrontation rigide de deux organisations. Sans qu'elle cesse, bien au contraire, d'être par excellence un pays de liberté et une nation occidentale, elle voudrait que le charme malfaisant soit rompu et que, tout au moins pour ce qui la concerne, se déclenche avec les Etats européens dits « de l'Est » la mise en oeuvre de rapports nouveaux visant à la détente, à l'entente et à la coopération.


Bien entendu, c'est en premier lieu avec l'Union Soviétique qu'elle souhaite y parvenir. Les raisons de ce choix primordial sont évidentes. La Russie est, en effet, à tous égards, la puissance principale de la région du monde où elle se trouve située. D'autre part, elle apparaît à la France comme un interlocuteur avec lequel la compréhension et la collaboration sont éminemment naturelles. Il y a là une réalité politique et affective aussi ancienne que nos deux pays, qui tient à leur histoire et à leur géographie, au fait qu'aucun grief fondamental ne les opposa jamais, même au temps de « Guerre et Paix » ou à l'époque de Sébastopol, enfin à des affinités qui se manifestent clairement, aussi bien au niveau de leurs élites, intellectuelles, littéraires, artistiques et scientifiques, qu'entre leurs peuples eux-mêmes. Il va de soi que leur alliance au cours des guerres mondiales et, notamment, la part capitale que l'Union Soviétique prit à la victoire décisive qui couronna la Deuxième n'ont fait que renforcer, chez les Français, le sentiment de cette solidarité. Bref, puisqu'il s'agit de faire évoluer dans le bon sens la situation internationale, Paris, pour en parler à l'Est, s'adresse nécessairement à Moscou.


D'autant plus que, pour la France, sans qu'elle méconnaisse aucunement le rôle essentiel que les Etats-Unis ont à jouer dans la pacification et la transformation du monde, c'est le rétablissement de l'Europe en un ensemble fécond, au lieu qu'elle soit paralysée par une division stérile, qui en est la première condition. Aussi, l'entente entre des Etats jusqu'à présent antagonistes est-elle surtout, suivant les Français, un problème européen. C'est le cas pour les échanges intellectuels et matériels qui favorisent les progrès communs. C'est le cas pour le règlement qui, un jour, devra fixer le sort de l'ensemble de l'Allemagne et la sécurité de notre continent. C'est le cas pour ce qui doit être fait afin que l'Asie, l'Amérique latine et l'Afrique soient, elles aussi, assurées de la paix et, en outre, aidées dans les efforts qu'elles déploient pour leur propre mise en valeur.


En attendant que l'Europe tout entière en vienne à se concerter au sujet des voies et moyens qui la mèneraient vers ces buts nécessaires, tout, nous semble-t-il, engage la France et l'Union Soviétique à le faire entre elles dès à présent. »

 

 


pages 212-213 :

Discours prononcé devant la Diète polonaise, le 11 septembre 1967


« ...que viennent à s'établir entre tous, de l'Atlantique à l'Oural, une politique et une pratique délibérées de détente, d'entente et de coopération, il y aurait alors toutes chances pour que, dans les conditions et l'atmosphère nouvelles qui seraient ainsi créées, les peuples européens puissent aborder en commun et régler eux-mêmes les questions qui sont de leur ressort, parmi lesquelles la principale est le destin du peuple allemand.


La France qui, comme la Pologne, est voisine de ce grand pays et a de tout temps, surtout en ce siècle même, gravement souffert des ambitions germaniques, entreprend cependant, après l'effondrement du Reich et dès lors que l'Allemagne en renie les méfaits, d'avoir avec son voisin d'outre-Rhin de francs rapports de réconciliation. En même temps, elle s'applique à renforcer en tous domaines ses contacts cordiaux et constructifs avec les Etats de l'Est et du Centre de l'Europe, comme elle le fait avec ceux de l'Ouest. Ne peut-on espérer qu'ainsi se fonde progressivement, pour la sécurité commune, un ordre européen auquel participeraient et que garantiraient solidairement tous les pays du continent ? Mais, pour atteindre un tel but, ne faut-il pas que la Pologne et la France suivent côte à côte la route qui y conduit ?
Au demeurant, une Europe qui ne serait plus divisée, de quel poids pèserait-elle pour soutenir et maintenir la paix dans toutes les parties du monde ! »

 

 


pages 332-335 :

Conférence de presse tenue au Palais de l'Elysée le 9 septembre 1968


« La division en deux blocs — vous savez ce que j'en pense depuis l'origine — qui a été imposée à l'Europe à la faveur de ses déchirements, est pour elle un malheur succédant aux autres malheurs. Cette division constitue, en effet, pour les peuples de notre continent, un empiétement permanent sur leur droit à l'indépendance, alors que chacun d'eux est, par excellence, capable de se conduire lui-même. D'ailleurs, répartir les nations de l'Europe en deux camps, dominés par deux rivaux, c'est empêcher que s'établissent normalement entre elles les rapports économiques, culturels, humains, qui sont conformes à leur nature et à leurs tendances millénaires, alors qu'à notre époque, où tout dépend du développement moderne, ce sont la détente, l'entente et la coopération, qu'exige leur intérêt commun. Enfin, la tension politique et militaire entretenue entre les unes et les autres met constamment la paix en question. Il n'y a pas d'idéologie qui puisse justifier une situation aussi artificielle et aussi dangereuse.


Cette situation, la France l'a, depuis l'origine, réprouvée. Ai-je besoin de rappeler qu'à Moscou, en décembre 1944, j'ai, au sujet de la Pologne, refusé de souscrire et de donner d'avance mon aval à la suzeraineté soviétique que Staline allait lui imposer par le moyen du communisme et à travers un gouvernement formé à sa discrétion ? Ai-je besoin de rappeler aussi, qu'en 1945, la France, bien qu'elle fût belligérante, en possession de sa souveraineté, de son territoire, de son Empire, de ses armées, ne fut pas conviée à Yalta, par entente calculée de Washington et de Moscou ; qu'avant l'ouverture de la Conférence, j'en avais, par tous les moyens, contesté la composition ; qu'une fois connues ses conclusions je ne les ai pas adoptées et que, pour marquer publiquement mon désaccord, je ne me suis pas rendu aux entretiens auxquels me convoquait spectaculairement Roosevelt ?

 

Je ne pouvais, en effet, accepter que le sort de l'Europe fût, en fait, fixé sans l'Europe. D'autre part et quelles que fussent les vagues formules de principe qui couvraient cette usurpation, je n'admettais pas, non plus, le droit suprême de disposer des autres — ennemis ou alliés — que deux puissances, déjà rivales, s'attribuaient d'office, chacune d'un côté de la ligne de démarcation qu'ensemble elles avaient tracée à leurs troupes, livrant inévitablement à la domination soviétique la partie centrale et orientale de notre continent et, du coup, le coupant en deux. Si, par la suite, mon gouvernement a reconnu que les faits étaient accomplis, faute de pouvoir les empêcher, il n'a jamais reconnu qu'ils étaient justifiables ni justifiés.
 

 

Depuis 1958, nous, Français, n'avons pas cessé de travailler à mettre un terme au régime des deux blocs. C'est ainsi que tout en pratiquant d'étroites relations avec les pays de l'Ouest européen et en allant jusqu'à changer, à l'égard de l'Allemagne, notre ancienne inimitié en cordiale coopération, nous nous sommes progressivement détachés de l'organisation militaire de l'OTAN, qui subordonne les Européens aux Américains. C'est ainsi que, tout en participant au marché commun, nous n'avons jamais consenti pour les Six au système dit « supranational » qui noierait la France dans un ensemble apatride et n'aurait d'autre politique que celle du protecteur d'outre-Océan. C'est ainsi que notre volonté de ne point risquer cette absorption atlantique est l'une des raisons pour lesquelles, à notre grand regret, nous avons jusqu'à présent différé l'entrée de la Grande-Bretagne dans l'actuelle Communauté.


En même temps, tandis que nous rendions impossible chez nous l'avènement du régime communiste, nous avons renoué avec les pays de l'Est, et d'abord avec la Russie, des rapports pratiques grandissants. Par là, nous aidions, certes, aux progrès économiques, scientifiques, techniques et culturels communs, mais aussi nous favorisions la détente politique ; nous recommencions à tisser, avec les pays de la Vistule, du Danube, des Balkans, les liens privilégiés qui, depuis bien des siècles nous ont unis à eux à tant d'égards ; nous donnions à comprendre au grand peuple russe, dont au long de l'Histoire le peuple français, par raison et par sentiment, estime qu'il est son ami désigné, que l'Europe tout entière attend de lui bien autre chose et beaucoup mieux que de le voir s'enfermer et enchaîner ses satellites à l'intérieur des clôtures d'un totalitarisme écrasant.


Cela, qui peut le faire, sinon, d'abord, la France ? N'est-ce pas cela, d'abord, qui répond à sa vocation ? Qu'attend-t-on d'elle, partout, au fond des âmes, sinon, d'abord, cela ?


Voilà pourquoi les événements dont la Tchécoslovaquie vient d'être le théâtre et la victime à l'intérieur du bloc communiste nous apparaissent comme condamnables, notamment parce qu'ils sont absurdes au regard des perspectives de détente européenne. Nous tenions pour le signe d'une évolution favorable à l'Europe tout entière le fait que ce pays, que la France, il y a cinquante ans, a plus que quiconque contribué à établir en Etat indépendant, mais qui, en 1948, sortant à peine de la tyrannie nazie, s'est trouvé incorporé au bloc soviétique par un coup de force communiste, marquait son intention de reprendre dans une certaine mesure possession de lui-même et de s'ouvrir quelque peu vers l'Occident. Au contraire, le retour à la soumission exigé et obtenu des dirigeants de Prague par une intervention armée sous le couvert de ce que les intéressés appellent « la solidarité socialiste », et qui n'est rien que l'expression de l'hégémonie soviétique, étale à nos yeux le maintien du bloc de l'Est et, par là, celui du bloc de l'Ouest dans ce qu'ils ont de plus contraire à ce qui est dû à l'Europe.


Mais, en même temps, ce qui s'est passé en Tchécoslovaquie, je veux dire l'élan de son peuple pour obtenir un début de libération, puis sa cohésion morale vis-à-vis de l'occupant, enfin sa répugnance à accepter le retour à l'asservissement, tout de même que la réprobation ressentie partout à l'Ouest de notre continent devant le risque de voir revenir la guerre froide, démontrent que notre politique, pour momentanément contrariée qu'elle paraisse, est conforme aux profondes réalités européennes et, par conséquent, qu'elle est bonne. Etant donné la marche des choses, et à moins qu'on en vienne à changer, par un nouveau conflit mondial, toutes les données des problèmes, l'évolution se poursuivra inéluctablement. Il est, en effet, trop tard pour que la domination étrangère puisse acquérir, où que ce soit, l'adhésion des nations lors même qu'elle a conquis leur territoire. Quant à les convertir, il est trop tard pour qu'aucune idéologie, notamment le communisme, l'emporte sur le sentiment national. Compte tenu de l'aspiration générale vers le progrès et vers l'apaisement, il est trop tard pour réussir à diviser pour toujours l'Europe en deux blocs opposés. C'est dire que la France, tout en se dotant des moyens voulus pour rester elle-même et survivre quoi qu'il arrive, continuera à travailler partout, et d'abord sur notre continent, d'une part pour l'indépendance des peuples et la liberté des hommes, d'autre part pour la détente, l'entente et la coopération, autrement dit pour la paix. »