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Discours du général de Gaulle (20 janvier 1942)


 

Charles DE GAULLE

 

20 JANVIER 1942
DISCOURS PRONONCE À LA RADIO DE LONDRES


Il n'est pas un bon Français qui n'acclame la victoire de la Russie.


L'armée allemande, lancée presque entière à l'attaque, depuis juin dernier, d'un bout à l'autre de ce front gigantesque, pourvue d'un matériel énorme, rompue au combat et au succès, renforcée d'auxiliaires enchaînés au destin du Reich par l'ambition ou par la terreur, recule maintenant, décimée par les armes russes, rongée par le froid, la faim, la maladie.


Pour l'Allemagne, la guerre à l'Est, ce n'est plus aujourd'hui que cimetières sous la neige, lamentables trains de blessés, mort subite de généraux. Certes, on ne saurait penser que c'en soit fini de la puissance militaire de l'ennemi. Mais celui-ci vient, sans aucun doute possible, d'essuyer l'un des plus grands échecs que l'Histoire ait enregistrés.


Tandis que chancellent la force et le prestige allemands, on voit monter au zénith l'astre de la puissance russe. Le monde constate que ce peuple de 175 millions d'hommes et digne d’être grand parce qu'il sait combattre, c'est-à-dire souffrir et frapper, qu'il s'est élevé, armé, organisé lui-même et que les pires épreuves n'ébranlent pas sa cohésion. C'est avec enthousiasme que le peuple français salue les succès et l'ascension du peuple russe. Car la libération et la vengeance deviennent de ce coup pour la France de douces probabilités. La mort de chaque soldat allemand tué ou gelé en Russie, la destruction de chaque canon, de chaque avion, de chaque tank allemands, au grand large de Leningrad, de Moscou ou de Sébastopol, donnent à la France une chance de plus de se redresser et de vaincre.


Mais si, dans l'ordre stratégique, rien ne s'est encore produit de plus fructueux que l'échec infligé à Hitler par Staline sur le front européen de l'Est, dans l'ordre politique l'apparition certaine de la Russie au premier rang des vainqueurs de demain apporte à l'Europe et au monde une garantie d'équilibre dont aucune Puissance n'a, autant que la France, de bonnes raisons de se féliciter. Pour le malheur général, trop souvent depuis des siècles l'alliance franco-russe fut empêchée ou contrecarrée par l'intrigue ou l'incompréhension. Elle n'en demeure pas moins une nécessité que l'on voit apparaître à chaque tournant de l'Histoire.


Voilà pourquoi la France qui combat va lier son effort renaissant à l'effort de l'Union Soviétique. Il va de soi qu'une telle coopération ne nuira aucunement — bien au contraire — à l'action qu'elle mène en commun avec ses autres alliés. Mais, dans l'année décisive qui vient de s'ouvrir, la France Combattante prouvera sur les champs de bataille actifs et passifs de cette guerre qu'elle est, malgré son malheur provisoire, l'alliée désignée de la Russie nouvelle.


Bien entendu, dans ce domaine, la France n'attend des traîtres et des lâches qui l'ont livrée à l'ennemi rien autre chose que leur fureur. Ces gens-là ne manqueront pas de crier que notre victoire aux côtés de la Russie entraînerait chez nous ce bouleversement social dont ils ont peur par-dessus tout. La nation française méprise cette insulte supplémentaire. Elle se connaît assez bien pour savoir que le choix de son propre régime ne sera jamais que sa propre affaire. Et, d'ailleurs, elle n'a payé que trop cher l'alliance honteuse des privilèges et l'internationale des Académies.


La France qui souffre est avec la Russie qui souffre. La France qui combat est avec la Russie qui combat. La France, sombrée au désespoir, est avec la Russie qui sut remonter des ténèbres de l'abîme jusqu'au soleil de la grandeur.

 


17 FÉVRIER 1942
DISCOURS PRONONCÉ A LONDRES AU DÉJEUNER DU « CITY LIVERY CLUB


Le Général de Gaulle est l'hôte du City Livery Club à un déjeuner présidé par le Lord Mayor.


Le sentiment que je ressens d'abord, en me trouvant aujourd'hui l'hôte de votre antique et très honorable Club, aux côtés du Lord Mayor, c'est l'honneur d'y être reçu. Je sais ce que chacun de vous représente et je sais ce que vous représentez ensemble, en fait de valeur et de dignité.

Mais je dois vous avouer qu'un autre sentiment se joint à celui-là. Comme tous mes contemporains, il m'arrive de penser à la guerre dans chacun des actes qu'il m'est donné de faire. Et aujourd'hui, par exemple, je ne puis séparer dans mon esprit le drame que nous vivons et l'impression que me produit votre réunion.


En ma qualité de Français, convaincu que le destin de mon pays est lié à celui du vôtre, il m'apparaît réconfortant, dans les graves circonstances présentes, de vous voir assemblés, calmes et sûrs de vous, suivant votre ancienne tradition.


Voyant au coeur de la Cité de Londres, et en dépit des ruines et des angoisses, le « City Livery Club » tel qu'il fut depuis si longtemps, je discerne que toute la vieille Angleterre est aujourd'hui à votre image, malgré ses deuils et ses soucis, ferme dans sa volonté et assurée de son destin.


Je crois bien que ce sont cette fermeté et cette assurance, d'autant plus certaines que les jours sont plus sombres, qui ont fait réellement et qui continuent de faire la grandeur de votre pays. Le rocher n'est jamais plus beau qu'au milieu de la tempête. Or, nous sommes au pire moment de la guerre. Jamais l'inébranlable résolution du peuple britannique ne fut plus nécessaire. Mais si, comme j'en suis convaincu, cette résolution demeure ce qu'elle est, jamais la gloire et l'honneur de ce peuple n'auront atteint un degré plus haut.


Peut-être la nation anglaise, tendue par son effort, ne mesure-t-elle pas au juste à quel point son attitude d'énergie sans fissures, personnifiée vis-à-vis du monde entier, ennemis et amis, par votre Premier Ministre, M. Winston Churchill, contribue à sa grandeur. Cela, il appartient à un allié de le dire. Et c'est pourquoi je le dis.


C'est autour de l'admirable volonté britannique que s'est rassemblé le camp de la liberté. C'est de la résistance anglaise qu'a dépendu et que dépend encore tout l'avenir de l'humanité. C'est vers l'Angleterre que regardent tous ceux qu'un adversaire haïssable a pu réduire en servitude, tous ceux qui, en ce moment même, croisent le fer avec l'ennemi, tous ceux aussi qui, venus plus tard au sacrifice et au combat, se préparent maintenant à y courir en masses. Malgré les épreuves et, parfois, les revers, il y a là, croyez-moi, pour votre pays et pour l'homme qui le dirige, une sorte de dignité suprême dont vous avez le droit et, j'ajoute, le devoir d'être fiers.


Telles sont, Messieurs, les réconfortantes réflexions que m'inspire votre réunion et qui me la font paraître particulièrement sympathique.