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Albert MIRLESSE : de Gaulle et l’escadrille Normandie-Niemen


 

Albert MIRLESSE

De Gaulle et l’escadrille Normandie-Niemen, Espoir n°99, 1994


De nombreux écrits, des films, des reportages télévisés, en français comme en russe, ont déjà relaté les exploits et les sacrifices des pilotes de Normandie-Niemen engagés sur le front russe. Par contre, de nombreuses zones d'ombre demeurent sur les négociations complexes qui ont précédé la mise en place du groupe de chasse GC 3. Seule l'intervention personnelle du général de Gaulle a permis de mener à bien ce projet, en surmontant les difficultés multiples qui sont apparues en cours de route.


Dès le lendemain de l'invasion de l'URSS par l'Allemagne, le Général déclarait qu'un « nouvel espoir était né pour France ». Deux jours plus tard, le Général, qui se trouvait alors à Damas, demandait au professeur Cassin et à Monsieur Dejean de prendre contact avec Monsieur Yvan Maisky, ambassadeur de l'URSS à Londres. De toute évidence, pour le général de Gaulle, un rapprochement rapide avec l'URSS devait lui permettre de faire contrepoids à l'influence dominante des Anglo-saxons.


Des négociations complexes devaient alors aboutir à la reconnaissance par l'URSS du Comité national de la France libre, le 26 septembre 1941 et à la nomination d'un ambassadeur soviétique, Monsieur Bogomolov. De son côté, le général de Gaulle nommait Monsieur Roger Garreau au poste d'ambassadeur en URSS. Celui-ci devait rejoindre son poste, non pas à Moscou, mais à Koubichev, petite ville sur la Volga où s'étaient repliées toutes les ambassades étrangères en URSS, et où elles vivaient dans des conditions pour le moins précaires.


Très rapidement, et conformément à sa politique, le Général s'est préoccupé d'engager des forces militaires françaises sur ce nouveau théâtre d'opérations, pour témoigner de la présence de la France auprès de son nouvel allié. C'est dans ce but qu'il envoyait à Moscou le général Petit, ancien camarade de Saint-Cyr, en vue d'étudier avec le Commandement soviétique les modalités d'une telle intervention.


Le choix n'était pas simple. Des éléments de l'armée étaient encore disponibles au Moyen-Orient, mais leur acheminement vers l'URSS à travers l'Iran posait des problèmes quasi insurmontables.


Un événement imprévu est venu apporter de nouveaux éléments à la réalisation d'un tel projet. Les relations entre le gouvernement de Vichy et l'URSS étant rompues, l'ambassadeur Gaston Bergery dût quitter l'URSS avec tout son personnel. Avant son départ, il fit cette déclaration significative devant son personnel rassemblé : « Les Allemands ne seront pas à Moscou aussi rapidement que nous l'avons espéré, il nous faut donc rentrer ! » C'est ainsi qu'à l'escale d'Istanbul, l'attaché de l'Air de l'ambassade, le lieutenant-colonel Luguet, faussa compagnie au détachement qui rentrait à Vichy pour prendre le chemin de Londres.


C'est alors qu'en ma qualité de chef du 2e Bureau de l'État-major de l'Air, j'ai pris mon premier contact avec le lieutenant-colonel Luguet. Longuement questionné sur la situation en URSS, celui-ci l'a résumée en paraphrasant le général de Gaulle : « L'URSS a perdu une bataille, mais n'a pas perdu la guerre. Des forces considérables n'ont pas encore donné, et les cinglantes défaites peuvent être transformées en victoires. » Il faut souligner que le lieutenant-colonel Luguet était un ancien élève de l'École de Guerre. Il avait séjourné trois ans en URSS et parlait couramment la langue. Son témoignage avait une valeur inestimable. En réponse à ma question : « Est-il possible d'envoyer des forces aériennes françaises en URSS ? », le colonel Luguet fut affirmatif. Il en fit la recommandation dans son rapport au général Valin, Haut-Commissaire à l'Air, qui la transmit aussitôt au général de Gaulle.


La réponse du général de Gaulle ne se fit pas attendre. Il donna l'ordre immédiatement au général Valin d'entamer les négociations avec les représentants soviétiques à Londres pour l'envoi d'une escadrille de chasse sur le front soviétique. Le GC 3 était né, et la négociation en fut confiée au lieutenant-colonel Luguet et à moi-même.


En fait, la négociation fut engagée simultanément avec trois interlocuteurs : en Angleterre, avec l'ambassadeur Bogomolov et sa mission militaire, à Koubichev, par l'ambassadeur Garreau auprès des Affaires étrangères soviétiques, à Moscou, par le général Petit auprès du Haut-commandement soviétique.

Le message à faire passer était simple et conforme à la politique du général de Gaulle : détacher sur le front soviétique une escadrille de chasse française, le GC 3. Elle serait placée sous commandement français, combattrait sous pavillon français et sous uniforme français dans le cadre général des Forces armées soviétiques.


Les premières approches furent particulièrement difficiles, car les Soviétiques étaient psychologiquement davantage préparés à accepter des combattants étrangers au sein d'une sorte de « brigade internationale ». Ils comprenaient mal l'autonomie souhaitée par le général de Gaulle et considéraient comme impraticable l'intervention au combat d'une unité étrangère de 25 pilotes au sein d'une armée qui en comptait des dizaines de milliers. Par surcroît, les communications entre les postes de Londres, Moscou et Koubichev ressemblaient fort à un dialogue de sourds. Les attributions de chacun n'étaient pas très nettement définies et les démarches se neutralisaient plutôt qu'elles ne se complétaient.


Cependant, nous avions l'impression de progresser sérieusement avec la Mission militaire soviétique à Londres, lorsque celle-ci périt dans un accident d'hélicoptère. Tout était à recommencer avec la nouvelle Mission mise en place. Entre temps, le lieutenant-colonel Luguet était nommé aux États-Unis, et le général Valin partait en inspection au Moyen-Orient. Je me suis donc retrouvé seul à Londres, sous les ordres d'un nouveau chef d'État-major, qui fut d'emblée hostile au projet.


Il faut convenir que sa tâche n'était pas facile. Tandis que l'on parlementait, il s'agissait pour lui de réunir les pilotes du GC 3, notamment en prélevant sur les contingents déjà engagés dans les unités de la RAF ou qui avaient reçu leur formation en Angleterre. Le ministère de l'Air anglais réagit avec la plus grande vivacité et ce fut l'occasion pour ceux qui, comme le colonel Coustet, ne croyaient pas à l'avenir du GC 3, de remettre toute l'affaire en question. C'est ainsi qu'un rapport fut adressé, à mon insu, au général de Gaulle par l'État major de l'Air, démontrant à sa manière le caractère impraticable du projet. Je n'en eus connaissance que par hasard.


En l'absence du général Valin, j'ai pris l'initiative de consulter, à titre personnel, le professeur Cassin que je connaissais craignant que le général de Gaulle ne prenne une décision négative sans avoir tous les éléments de jugement. Le professeur Cassin demanda pour moi un entretien personnel et confidentiel avec le général de Gaulle qui me permit de lui exposer un point de vue diamétralement opposé à celui de l'État major de l'Air.


Je fis part au général de Gaulle de ma conviction que l'ambassadeur Bogomolov avait finalement bien assimilé nos propositions et que, d'après mes propres contacts avec la RAF, j'estimais que les menaces du ministère de l'Air anglais ne portaient pas à conséquence. Je saisis cette occasion pour faire part au Général du manque de coordination de nos communications avec Moscou et Koubichev, entraînant un véritable « cafouillage ».


La décision du Général fut immédiate : le projet devait continuer et les négociations être poursuivies avec la plus grande fermeté. Dans le même temps, le Général donnait des instructions pour mon affectation à Moscou en qualité d'adjoint du général Petit.


Ainsi fut fait. Je devais être acheminé sur Moscou par l'un des convois qui se dirigeaient sur Mourmansk. Malheureusement, mon convoi fut décimé par l'aviation et la marine allemandes basées en Norvège, et je me suis retrouvé en Islande quinze jours après mon départ. Je reçus de nouvelles instructions pour me rendre à Moscou via Gibraltar, Le Caire et Téhéran.


Au cours de mon bref transit à Londres surgit un nouveau problème. J'ai en effet appris que l'État-major venait d'affecter auprès du général Petit un officier du 2e Bureau qui se proposait de monter autour de la Mission militaire à Moscou un vrai service de renseignements, en prenant contact notamment avec des opposants au régime soviétique. Les indiscrétions qui entouraient la mission de cet officier, avant même son départ, me faisaient craindre le pire pour l'avenir de nos relations, encore précaires, avec les Soviétiques.

Fort heureusement, lors de mon passage au Moyen-Orient, j'ai pu faire part de mes appréhensions au général de Gaulle qui se trouvait dans la région. Il me répondit sur le champ, très laconique : « Partez tranquille, je m'en occupe.» J'ai appris beaucoup plus tard que l'affectation de cet officier avait été annulée et qu'un remorqueur britannique était venu le récupérer au large de l'Islande dans un nouveau convoi en route pour Mourmansk.


À mon arrivée à Moscou, d'autres embûches m'attendaient. Le général Petit, qui s'était trouvé complètement isolé sans connaître la langue, avait demandé aux autorités soviétiques, l'assistance d'une secrétaire interprète. Celle-ci fut immédiatement mise à sa disposition... avec la bénédiction du KGB ! C'est ainsi que le chiffre du Général avait disparu et il m'a fallu le remplacer et le sauvegarder. Plus tard, en l'absence du général Petit, connaissant moi-même la langue, j'ai renvoyé notre interprète, qui revint huit jours après complètement éplorée, car, dit-elle « elle ne savait plus rien ». Devant un tel aveu, nous sommes convenus de prendre le thé une fois par semaine pour lui permettre de garder sa place de « liaison » avec le KGB, tout en faisant passer les messages qui nous convenaient.


Auprès du Haut-commandement soviétique, la liaison était bonne. Néanmoins, il fallait procéder à une mise au point rigoureuse de la structure et des conditions d'engagement du Groupe Normandie. Il convenait de définir les uniformes, les signes distinctifs des avions, ainsi que d'établir le modèle des cartes d'identité que porteraient les pilotes pour pouvoir circuler librement sur le front. Pour ce qui est des avions, j'ai été amené à choisir le « yack » que nous offraient les Soviétiques, et ceci, malgré les protestations véhémentes des ambassadeurs américains et britanniques. Les nez de ces avions furent peints aux couleurs françaises. Les Allemands, d'ailleurs, ne s'y trompaient pas. On les entendait distinctement donner l'alerte par radio « Achtung Franzôsen ! »


Pour la carte d'identité, son libellé fut très laborieux, et nous sommes arrivés à la formule suivante : « Armée de la France combattante. Groupe de chasse Normandie-Niemen, combattant aux côtés de l'Armée rouge. »


Arriva le moment où il fallut bien penser à amener des renforts. Je fus donc envoyé à Alger, qui avait encore une réserve de pilotes. Malheureusement, le général Bouscat, nommé chef d'État-major de l'Air était farouchement opposé à un tel envoi. Il faut dire qu'il avait sur le groupe Normandie et tout le contexte de son intervention des idées assez sommaires. Il souhaitait le rapatriement des survivants du Groupe.


Cette fois encore, j'ai senti la nécessité d'en référer au général de Gaulle. Il était de passage à Alger et me reçut au Palais d'été, dans des circonstances insolites. Le black-out était de rigueur et il fut complété par une panne de courant. C'est donc dans l'obscurité totale que j'eus cet entretien avec lui. Sa décision fut sans hésitation. Il fallait continuer. Le général Bouscat recevrait des instructions nécessaires dans ce sens.


Je me rendis aussitôt à Londres où je reçus un nouvel ordre de mission m'accréditant aussi bien auprès de l'ambassadeur Garreau à Koubichev qu'auprès du général Petit à Moscou, pour faciliter les relations entre les deux postes. Le Général avait d'ailleurs pris leurs divergences batailleuses avec philosophie et ironie !
Avec l'arrivée des renforts d'Alger, la phase d'organisation du Groupe Normandie était terminée. Les nouveaux se sont aussitôt intégrés et une véritable camaraderie d'armes s'était forgée entre Français et Soviétiques.


Les rumeurs de l'ouverture d'un « deuxième front » parvenaient jusqu'à Moscou, et j'ai demandé au général Valin une nouvelle affectation ; ce qui me fut accordé.


Bien entendu, à mon retour, j'ai fait un nouveau rapport au général de Gaulle qui m'avait invité à un dîner « Normandie-Niemen » avec les ambassadeurs Bogomolov et Maisky. Le Général brossa un tableau géopolitique et commenta les tactiques militaires des « peuples de plaine et des peuples de montagne ». Il exprima son admiration pour les exploits de l'Armée rouge. Il aborda également la possibilité d'un voyage à Moscou pour une rencontre avec Staline, qui eut lieu, en effet, quelques mois plus tard.


Le général de Gaulle avait souhaité « la présence de la France » sur le front de l'Est. Le souvenir en demeure jusqu'à nos jours scellant l'amitié franco-russe.


En 1993, des cérémonies officielles ont marqué le cinquantenaire de l'arrivée de Normandie-Niemen en URSS, au moment le plus tragique de son histoire. En effet, les avions qui transportaient les pilotes de Téhéran à Moscou devaient contourner le saillant de Stalingrad ! La délégation française assista à l'inauguration de monuments commémoratifs dans les principales villes qui furent défendues par le Groupe, et ceci jusqu'à Konigsberg, conquis en Prusse orientale. En toutes ces circonstances, le souvenir du général de Gaulle était vivace dans tous les esprits, y compris auprès de la jeune génération venue nous accueillir. Une délégation de l'aviation soviétique fut reçue à Reims, où stationnait le Groupe actuel Normandie-Niemen. À Paris eut lieu une cérémonie émouvante sous l'Arc de Triomphe où, pour la première fois, résonna le nouvel hymne russe.