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Gaston PALEWSKI : Les relations du général de Gaulle avec l’URSS


 

Gaston PALEWSKI
Entretien sur les relations du général de Gaulle avec l’URSS, Espoir n°8, 1974


Espoir. - On dit que, dès avant l'entrée en guerre de l'U.R.S.S., le Général de Gaulle avait plus ou moins prévu celle-ci ? Quel témoignage pourriez-vous donner sur cette question ?

Gaston Palewski. - Dès le mois de décembre 1940, le général de Gaulle me déclarait sa certitude que, le moment venu, la Russie serait amenée à unir ses efforts aux nôtres. C'est dans ces conditions que, d'accord avec lui, je suis allé voir l'Ambassadeur Maisky, qui habitait à Kensington Palace Garden's (où se trouve maintenant la résidence de notre ambassadeur). Il me reçut en témoignant beaucoup d'intérêt vis-à-vis de notre mouvement.

C'était un ambassadeur très efficace. Sa formation syndicaliste l'avait amené à attacher aux problèmes économiques et industriels l'importance qui convenait. C'était alors chose rare. J'ai eu l'impression avec lui de parler avec un allié potentiel. Or, c'était le moment où l'Allemagne semblait invincible. Et pourtant, Maisky tenait à entretenir avec nous une relation officieuse.
Ces relations prirent une tournure régulière après l'entrée de l'U.R.S.S. dans la guerre. J'eus l'occasion de dîner avec Maisky chez le Général, à Hampstead. Celui-ci devait plus tard recevoir dans son bureau Molotov. Avec ce dernier nous avons entretenu des relations aussi confiantes que cela pouvait être le cas avec un homme qui était avant tout le premier fonctionnaire de l'État russe.

Je n'étais pas encore auprès du Général de Gaulle ; j'exerçais mon commandement en Éthiopie quand la Russie est entrée en guerre. Je me rappelle seulement l'extraordinaire soulagement avec lequel je lus dans le bulletin qui était envoyé à toutes les unités (c'était le seul sur ce front victorieux) la petite nouvelle d'après laquelle des concentrations de troupes allemandes avaient été observées à la frontière soviétique. Mon coeur se mit à battre plus fort et je me dis que la guerre était gagnée.


E. - Comment le général de Gaulle envisageait-il cette entrée en guerre de la Russie et quel rôle donnait-il à la Russie dans la stratégie des Alliés ?

G. P. - Il se rendait compte à quel point ce fait était capital. Il y avait eu, avant la guerre, un pacte militaire franco-soviétique dont l'instigateur était d'ailleurs le général Weygand, en sa qualité de chef d'état-major. Quand nous avons fait avec Paul Reynaud une sorte d'examen de notre politique militaire, je l'engageai vivement à aller voir Weygand pour lui demander ce qu'il pensait de la Russie du point de vue militaire. Je me rappelle que Reynaud revint avec des chiffres que le grand public ne connaissait pas encore : ceux de la production industrielle soviétique. Aussi gonflés qu'ils fussent et malgré les malfaçons et les négligences compatibles avec la production dans cet immense Empire, ces chiffres prouvaient une force économique d'une importance capitale. Le général de Gaulle, qui avait été au Secrétariat du Conseil Supérieur de la Défense Nationale était parfaitement au courant de ces chiffres. Du point de vue stratégique, il connaissait les virtualités en hommes et en matériel d'un pays immense, les possibilités de mouvement, de déploiement, d'avance et de recul, essentielles dans la guerre d'hier et qui ont toujours été identifiées avec la géographie de l'U.R.S.S. Le général de Gaulle se rendait compte que tout cela apportait au rythme de la guerre une accélération essentielle et quasi inespérée.


E. - Est-ce que le général de Gaulle envisageait cette question uniquement d'une manière circonstancielle, c'est-à-dire : il faut gagner la guerre ; ou est-ce qu'il avait conscience en même temps de s'inscrire dans une longue tradition franco-russe et dans ce souci suivant lequel une alliance entre la France et la Russie pouvait équilibrer l'Europe ? Est-ce que ce souci existait aussi ?

G. P. - Il s'agissait de l'aspect circonstanciel d'une donnée permanente. On se rendait bien compte qu'après la victoire le problème allemand pourrait se poser à nouveau. À cet égard, le général a été préoccupé de la partie que pourrait jouer la Russie avec l'Allemagne et dont le pacte germano-soviétique avait donné une première édition. Mais les événements n'ont pas joué dans ce sens. Il est évident que le général qui a toujours dissocié soigneusement la politique extérieure et la politique intérieure et qui, malgré les apparences, n'a jamais désarmé dans sa volonté de ne pas laisser les communistes s'implanter aux leviers de commande s'est rendu compte de la permanence nécessaire de la vieille politique d'équilibre, qui est une constante de la diplomatie française. Or la Russie est un élément essentiel de cette politique d'équilibre. J'en ai toujours été convaincu, avant, pendant et depuis la guerre. Quand le Général a envoyé l'escadre Normandie-Niemen en U.R.S.S., il montrait à quel point il avait conscience des possibilités qu'offrait cette politique.

Il y a lieu de s'inscrire en faux contre la légende absurde d'après laquelle il aurait fait revenir Thorez pour désarmer les milices patriotiques — nous n'avions pour cela nul besoin de M. Thorez. Il a fait revenir Thorez, car, à ce moment-là, il ne désespérait pas de faire rentrer les foules communistes dans l'obédience nationale et patriotique. C'était une espérance qui, hélas !, n'a guère été couronnée de succès en ce qui concerne les états-majors du parti, mais pour laquelle il lui semblait que son devoir était d'apporter des marques de bonne volonté si cela devait en faciliter l'accomplissement.


E. - La question est peut-être un peu curieuse, mais est-ce que les relations avec l'U.R.S.S. ont finalement été plus ou moins faciles qu'avec les États-Unis d'Amérique ?

G. P. - Elles ont été certainement plus faciles du point de vue de la diplomatie quotidienne. Il n'y avait pas, de la part de l'Union soviétique, ce souci des opinions publiques anglo-saxonnes se demandant toujours si la démocratie ne serait pas mise en péril par un général. Staline, à ce moment-là bardé de décorations militaires et affublé d'une casquette de maréchal, avait à cet égard une profonde indifférence. Il avait une appréciation assez péjorative de notre force militaire ; mais il se rendait compte, avec cette sorte de génie géopolitique qui était le sien, des possibilités stratégiques que nous offrait notre position géographique et aussi de cette espèce de « capital historique » qui a fait inscrire sur les dates des rideaux de théâtre russe deux dates françaises : 1789 et 1871 (La Révolution et la Commune) avant celle de 1917.


E. - Quel était le but du Général de Gaulle quand il s'est rendu à Moscou; plus exactement, à quoi correspondait dans son esprit ce traité qu'il a signé avec l'U.R.S.S. ?

G. P. -
C'était précisément cette volonté d'équilibre, en face d'une alliance avec les pays anglo-saxons qui n'avaient que trop tendance à invoquer des prétextes divers pour tenir trop juste compte des intérêts français, notamment en ce qui concerne nos sphères d'influence dans les autres continents. C'était aussi et avant tout pour assurer la construction d'une Europe équilibrée.


E. - II y avait tout de même ce problème qui était cette mainmise de l'U.R.S.S. sur toute une partie de l'Europe et je suppose que le Général de Gaulle ne pouvait pas y être favorable.

G. P. - Non. Cela a d'ailleurs été l'enjeu de notre séjour à Moscou où le Général s'est refusé à reconnaître le Comité polonais de Lublin. Malheureusement, six semaines après, à Yalta, ce que la faible France avait refusé, la puissante Amérique et la victorieuse Angleterre l'ont accepté. Je précise que, quand mon regretté ami et parent, Christian Fouchet a été envoyé à Varsovie, cela a été comme militaire chargé d'organiser l'accueil aux prisonniers français qui ailaient être libérés par centaines de mille et passeraient par la Pologne — mission dont il s'est acquitté avec éclat. Naturellement, les Polonais, les uns par calcul pour faire reconnaître le Comité, mais le plus grand nombre par aspiration à l'oxygène frais qu'était la présence de la France, ont tenu à donner à cette mission militaire un contenu diplomatique. Mais ce n'est qu'après que les décisions de Yalta soient intervenues dans les faits que nous avons reconnu le gouvernement établi à Varsovie.


E. - En définitive, peut-on dire pour ce qui concerne la grande politique russe du Général du temps de sa présidence, que les fondements en avaient été jetés pendant la guerre, ou ses deux périodes sont-elles, à vos yeux, tout à fait distinctes et différentes ?

G. P. - Le Général de Gaulle n'a jamais eu qu'une seule politique vis-à-vis de la Russie. Dès le début, ce qui a prédominé en lui, je le répète, c'est le sentiment de la nécessité de l'équilibre qui constitue la vieille politique permanente de la France. À un moment donné, après la guerre et la démobilisation américaine cette nécessité a été voilée par le terrible péril que représentait une Russie en armes ayant à sa discrétion le continent. Et puis, après ce que le Général de Gaulle a appelé « l'éclair de Prague », il y a eu un regroupement de forces, il y a eu le Pacte atlantique qui à ce moment-là constituait une urgente nécessité. Alors, de nouveau, cette nécessité de chercher des éléments d'équilibre a régi le raisonnement du Général par rapport à l'Union soviétique.