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Biographie de Jean Moulin
Christine LEVISSE-TOUZÉ
D'origine méridionale, Jean Moulin (20 juin 1899 - 8 juillet 1943) appartient à une famille lettrée, républicaine et radicale. Il fait son droit tout en étant attaché au cabinet du préfet de Montpellier. Il choisit la carrière préfectorale. Nommé à Albertville, en 1925, il est le plus jeune sous-préfet de France. Deux ans plus tard, il se lie d'amitié avec Pierre Cot, député de Savoie, avec qui il partage le goût du ski. Jean Moulin est aussi amateur d'art et dessinateur sous le pseudonyme de Romanin ; il fait de la satire politique son art de prédilection.
En février 1936, la carrière de Jean Moulin connaît un tournant plus politique lorsque Pierre Cot, alors ministre de l'Air dans le gouvernement de Front populaire, fait appel à lui pour prendre la tête de son cabinet civil.
Jean Moulin s'implique dans l'aide clandestine à l'Espagne républicaine, politique encouragée par le président du Conseil, Léon Blum. Il s'engage alors pleinement dans la lutte contre le totalitarisme. Il retrouve le corps préfectoral en 1938 comme préfet de l'Aveyron - le plus jeune de France - puis en 1939 de l'Eure-et-Loir.
Jusqu'en décembre 1939, le préfet Moulin agit pour être mobilisé; il est incorporé au bataillon 117 de l'Armée de l'Air à Paris du 13 au 26 décembre ; mais le ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, lui ordonne de regagner son poste, le jugeant comme l'une des valeurs les plus sûres de l'administration préfectorale. Homme de devoir, il refuse d'appliquer l'ordre de repli du gouvernement du 14 juin 1940 pour "opposer à l'envahisseur une organisation sociale avec laquelle il doit compter". Le 17 juin, il refuse de signer un document établi par les Allemands accusant à tort les troupes sénégalaises de l'Armée française de massacres sur les civils. Craignant de céder sous les coups de soldats "en délire", il tente de se trancher la gorge pour éviter le déshonneur. Jean Moulin est l'ardent défenseur des garants de la République. L'affaire est étouffée par le préfet soucieux d'apaisement. Il demeure à son poste pour protéger la population des exactions de l’occupant. Le 2 novembre 1940, le gouvernement de Vichy révoque ce préfet de gauche. Jean Moulin s'installe à Saint-Andiol dans les Alpilles et prend contact avec les différents mouvements de zone Sud : Libération, Liberté, Mouvement de Libération nationale.
En octobre 1941, Jean Moulin gagne Londres et se présente au chef de la France Libre pour demander des moyens au nom des mouvements de zone Sud. Il hésite à rejoindre les Anglais ou de Gaulle. Jean Moulin choisit finalement le chef de la France Libre. Le général de Gaulle, qui connaît l'action de ce préfet hors pair, lui confie une double mission : rallier les mouvements de résistance et les unir, et créer l'Armée secrète unifiée en séparant les forces militaires des organisations politiques. Le respect et la fascination sont mutuels. Jean Moulin dira de lui à son retour "c'est un très grand bonhomme". Il est ainsi parachuté dans la nuit du Ier au 2 janvier 1942 avec des fonds pour les mouvements, et du matériel de transmission. Il obtient des chefs de mouvement allégeance à la France Libre. Il joue le rôle de modérateur pour aplanir les différends profonds entre Frenay (Combat) et d'Astier de la Vigerie (Libération) après la rencontre du chef de Combat avec Pucheu, ministre de l'intérieur du gouvernement de Vichy, début 1942. Devenu Rex dans la clandestinité, Jean Moulin réussit à convaincre les mouvements de rassembler leurs forces militaires au sein d'une armée clandestine unifiée que le général Delestraint accepte de mettre sur pied en septembre. Par lettre du général de Gaulle en date du 22 octobre 1942, Jean Moulin est nommé président du Comité de coordination qui comprend, outre le chef de l'armée clandestine, les chefs des trois grands mouvements. Cette présidence confère à Rex un rôle d'arbitre; c'est aussi un tournant dans l'histoire de la Résistance. Entre temps, le 17, il est fait Compagnon de la Libération.
Le débarquement allié au Maroc et en Algérie, le 8 novembre 1942, accélère le processus de fusion de la résistance. Sa mission est étendue mais devient plus difficile. Il doit aplanir les divergences et son action est alors cruciale. Le 26 janvier 1943, le Comité de coordination devient sous son impulsion le Directoire des mouvements unis de résistance, ouvrant la voie de l'unité de commandement. Mais dans le climat de tension du début 1943, la partie est difficile pour Rex. Frenay - commissaire aux Affaires militaires - cherche à imposer son point de vue et à commander le général Delestraint. Dans le débat sur le rôle de l'Armée secrète, il fait front avec Vidal contre Frenay, favorable à l'action immédiate qu'il juge prématurée et risquée. C'est une des raisons du second voyage de Rex avec Delestraint à Londres (13 février - 20 mars). L'autre objet est la discussion sur la création d'une " sorte de parlement clandestin ". Jean Moulin, comme beaucoup de résistants, est hostile aux anciens partis politiques de la Ille République. Mais il réalise que s'ils ne sont pas intégrés dans un organisme quelconque, cette évolution se fera sans eux et en dehors de la Résistance. Pour l'intérêt supérieur de la France au combat - celle du général de Gaulle -, Rex veut maintenir l'unité. Pour surmonter les préventions de Roosevelt et imposer la France libre dans les négociations avec Giraud, de Gaulle comprend qu'il lui faut l'appui de toute la Résistance intérieure mais aussi des partis et des syndicats reconstitués dans la clandestinité au sein d'un organisme qui serait un embryon de représentation nationale.
A Londres, de Gaulle confie à Rex, la dure mission de créer le Conseil de la Résistance, et le nomme son seul représentant pour l'ensemble de la France. Devant quelques Compagnons, il tient à le décorer de la Croix de la Libération. Le 8 mai, de Paris, Rex peut annoncer la formation en cours de ce nouvel organisme qui fait du général de Gaulle le seul chef politique de la France au combat. Il réunit en séance plénière et inaugurale le 27 mai au 48 de la rue du Four (6è arrondissement), dans l'appartement de son ami René Corbin, les 18 participants représentant mouvements, partis et syndicats. Ils votent la motion reconnaissant le général de Gaulle comme le chef politique et le général Giraud, le chef de l'armée française.
L'arrestation du général Deslestraint le 9 juin l'oblige à réunir les représentants de l'Armée secrète au sein des différents mouvements. La réunion se tient à Caluire (près de Lyon) le 21 juin 1943. Les enjeux politiques sont importants. Max doit proposer des mesures transitoires : Aubrac serait inspecteur de zone nord et Lassagne de zone sud. Il ne s'agit nullement de désigner un successeur à Vidal, décision du seul ressort du général de Gaulle.
Jean Moulin est arrêté avec les autres résistants par Barbie, chef du Sipo de la IVè section de Lyon. Torturé, Max qui savait tout sur la Résistance ne parle pas, faisant preuve d'un courage hors du commun. Alors que Barbie lui tend un papier pour y inscrire des noms, il griffonne la caricature de son bourreau. Son adjoint Bouchinet-Serreulles (Sophie) avec l'aide du commissaire "Henry" et les groupes francs de Serge Ravanel, étudient les possibilités de le faire évader de Montluc. Ils n'en ont pas le temps, Max est transféré sur Paris, le 5 juillet, où il subit un nouveau calvaire. Sa tâche aurait pu être anéantie sous les coups de ses bourreaux. Il n'en fut rien. Personne ne fut arrêté car Jean Moulin livra son dernier combat, garder le silence. Il meurt en juillet dans un train, lors de son transfert vers l'Allemagne. Son corps est anonymement rapatrié à Paris et incinéré au Père Lachaise.
Jean Moulin occupe une place à part dans la Résistance : d'abord par l'ampleur de son œuvre administrative ; il a réalisé aussi l'unité de l'Armée secrète sous le commandement du général de Gaulle et celle de la Résistance autour de la Nation avec pour objectif premier la Libération. L'aboutissement de sa lutte est la reconnaissance du général de Gaulle comme seul chef de la Résistance. Il a été un homme dévoué à sa tâche jusqu'à la mort. Toutes sortes d'allégations ont été faites, accusant Jean Moulin d'être communiste, ou plus récemment pseudo agent américain. Elles sont contredites en tous points par les archives riches en rapports, télégrammes et messages. La fidélité de Moulin à de Gaulle est attestée par tous ces documents.
Grand commis de l'État, Jean Moulin a bien été le Préfet de la Résistance. Ardent défenseur de la République, il a lutté pour préserver ses idéaux jusqu'à la mort. Homme d'État et de devoir, il avait ainsi posé le problème très simplement le 8 mai 1939 à l'ouverture de la cession ordinaire du Conseil général :
" Il est des heures où servir son pays à quelque poste que ce soit, a un tel caractère d'impérieuse obligation que c'est tout naturellement et avec enthousiasme que les hommes de bonne volonté trouvent les forces nécessaires à l'accomplissement de leur tâche ".
Christine Levisse-Touzé
Directeur du Mémorial du Maréchal Leclerc de Hauteclocque
et de la Libération de Paris et Musée Jean Moulin
Directeur de recherche associé à l'Université Paul Valéry














