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Daniel CORDIER : de Gaulle et Jean Moulin, une politique pour la Résistance


 

Daniel CORDIER

De Gaulle et Jean Moulin : Une politique pour la Résistance, Espoir n°44, 1983

Le texte de Daniel CORDIER a été relu par son auteur avant d'être mis en ligne. Cet article peut être complété par la lecture des différents volumes publiés depuis par Daniel Cordier.


Daniel Cordier est l'un des premiers à répondre à l'appel du général de Gaulle en juin 1940. Il est volontaire pour accomplir des missions en France et c'est ainsi qu'il est parachuté le 26 juillet 1942 pour servir auprès de Jean Moulin, délégué du général de Gaulle. Il devient rapidement le principal collaborateur du fondateur du Conseil National de la Résistance.

    Avant-propos : " Espoir " est heureux de publier le texte de la conférence prononcée le 15 juin par Daniel Cordier dans le cadre des activités des Amis de l'Institut Charles de Gaulle.

    Daniel Cordier est l'un des premiers à répondre à l'appel du général de Gaulle en juin 1940. Il est volontaire pour accomplir des missions en France et c'est ainsi qu'il est parachuté le 26 juillet 1942 pour servir auprès de Jean Moulin, délégué du général de Gaulle.

    Il devient rapidement le principal collaborateur du fondateur du Conseil National de la Résistance.

    Il est l'un de ceux qui peuvent parler en connaissance de cause de l'homme Jean Moulin et de son œuvre, d'autant qu'il vient d'accomplir un très important travail de recherche en vue de la publication d'un ouvrage exhaustif sur ces années décisives.

    L'institut remercie Daniel Cordier (dont les convictions se sont trouvées dès après la guerre en opposition avec l'action politique du général de Gaulle) du témoignage qu'il a bien voulu délivrer sous les auspices de l'institut.

    Gaston Palewski. Je suis heureux que l'occasion de ce grand anniversaire nous permette d’entendre Daniel Cordier en attendant de lire le livre si important où il retrace le souvenir de sa collaboration avec Jean Moulin au cœur de la Résistance.

    Il y fait justice des absurdes accusations de ceux qui ont accusé ce pur héros d'avoir voulu noyauter la Résistance au profit du communisme.

    Ceci me reporte à mes propres souvenirs de ce que je pourrais appeler la pré-résistance au cours des longues années qui ont précédé la guerre. A ce moment la ligne de démarcation n'était pas entre la droite et la gauche, elle séparait ceux qui avaient été impressionnés par la contagion du monstrueux évangile totalitaire de l'appareil de propagande sécrété par Hitler et Mussolini, et ceux qui, conscients du danger, s'efforçaient de protéger la ligne traditionnelle de la politique française.

    C'est avant et après Munich qu'eut lieu le premier affrontement. La thèse de l'adversaire consistait à dire : " Laissons l'Allemagne et la Russie lutter l'une contre l'autre et ne nous mêlons pas de leurs affaires ", comme si le vainqueur, quel qu'il fût, n'aurait pas été à même de faire subir son hégémonie à l'Europe.

    C'était la thèse des Pierre-Étienne Flandin et consorts, et Vichy devait montrer quel prolongement elle avait dans l'administration, dans le monde syndical, dans le parti néo-socialiste, un peu partout dans la vie nationale.

    Et puis il y avait ceux que les autres qualifient de bellicistes, et qui proclamaient l'imminence de l'attaque allemande.

    Dans cette première phase, les communistes étaient avec nous, et moi-même je pensais qu'ils devaient être compris dans l'union nationale. Avec Paul Reynaud, nous avions conseillé à Léon Blum de négocier pour un gouvernement " de Thorez à Marin " qui aurait consacré l'union de toutes les forces de résistance au nazisme. Cette tentative devait échouer devant l'opposition de Pierre-Étienne Flandin.

    Après le désastreux voyage de Daladier et de Bonnet à Munich, le gouvernement poursuivit sa politique de temporisation à la Chamberlain cependant que les Soviétiques recherchaient le moyen de se prémunir contre le danger d'un renversement des alliances.

    C'est ainsi que Staline répondit favorablement aux ouvertures allemandes en vue d'un pacte germano-soviétique et que les communistes français abandonnèrent docilement la politique de résistance à l'Allemagne.

    Jean Moulin, jeune préfet intelligent et artiste, patriote jusqu'à la moelle, ami de Max Jacob qu'il avait connu à Quimper, était devenu le chef de cabinet de Pierre Cot qui, comme nous, avait été partisan de l'entente avec les communistes tant que ceux-ci avaient suivi cette ligne anti-nazie qui les rapprochait de la communauté nationale.

    C'est ainsi que dans la volonté farouche de résistance dont il avait donné les premières preuves dès l'arrivée des Allemands à Chartres, Jean Moulin avait, dans ses premières tentatives de résistance, recherché l'aide de ceux de ses anciens amis qui lui semblaient donner des garanties suffisantes d'esprit national.

    On sentait venir la guerre. Mon bureau de la rue de Rivoli recevait la visite des Munzenberg, des Sforza, des Weizman, de tous ceux qui s'efforçaient de faire échouer le monstrueux complot, tandis que se poursuivait notre action, celle de De Gaulle, de Paul Reynaud et de moi-même, pour faire adopter par l'État-major la stratégie du corps cuirassé qui aurait permis de répondre victorieusement à l'avance allemande.

    Ces efforts devaient échouer. Ce fut l'invasion, l'écroulement ! C'est alors que le pays eut la chance de trouver dans des hommes comme le général de Gaulle et comme Jean Moulin, des serviteurs décidés à sauver l'honneur aux côtés de ses alliés. Comment ils s'y prirent, comment se développa peu à peu la flamme de la Résistance française, Daniel Cordier va maintenant nous le dire. C'est à cette action que sera consacré son livre que nous attendons avec impatience.

    Daniel Cordier. L'histoire des relations entre la France Libre et la France captive est d'abord l'histoire des relations entre deux hommes, Jean Moulin et Charles de Gaulle. Bien sûr, aucun homme n'est indispensable à l'Histoire. De toute façon, il y aurait eu des volontaires à Londres en juin 1940. Mais certainement, ils n'auraient créé qu'une légion de risque-tout sympathiques. Seul le général de Gaulle pouvait faire et a fait que la France Libre s'identifie à la France. Certes, il y aurait eu, de toute façon, une Résistance, mais sans Jean Moulin, elle risquait de n'être qu'une aventure généreuse dérivant au gré des influences contradictoires.

    La guerre avait donc assemblé ces deux hommes dans l’'Histoire avant que la mort ne les réunisse dans la légende. Ils représentent aujourd'hui un de ces couples d'hommes d'État, dont le hasard a préparé la rencontre et que l'action a scellés dans l'estime.

    Quand, après coup, on découvre à leur entente une telle nécessité, on peut s'interroger pour savoir si le mot hasard convient à une telle fatalité. Qui aurait pu croire, le 18 juin 1940, que ces deux hommes allaient se rencontrer ? Qui aurait pu croire, le 25 octobre 1941, jour de leur première entrevue à Londres, qu'ils allaient se comprendre et se compléter ?

    En effet, lorsque Moulin arriva en Angleterre, il n'était pas gaulliste, dans le sens d'une adhésion inconditionnelle à de Gaulle. Il avait, au contraire, une méfiance instinctive à l'égard d'un général de réputation maurrassienne, en tout cas conservateur et que les services anglais ou américains (qu'il avait contactés à Marseille ou à Lisbonne), dépeignaient volontiers comme un apprenti dictateur dont l'entourage inquiétant était en partie composé de cagoulards. Moulin, républicain de tradition, homme de gauche par conviction, ne voulait pas s'engager dans une aventure équivoque. Comme tous les Français, il ignorait ce qu'était la France Libre, ses relations juridiques avec les Anglais, ses conceptions pour le présent et ses projets pour l'avenir politique de la France. Ce préfet révoqué n'était d'ailleurs pas venu en Angleterre pour s'engager dans les Forces françaises libres, mais pour apporter aux " autorités anglaises et au général de Gaulle " l'appel au secours de la Résistance française. Il accomplissait un voyage exploratoire, pour connaître les possibilités des uns et des autres pour aider les patriotes rebelles. Moulin ne voulait se décider qu'après un inventaire précis sur ce point.

    Que venait-il demander à Londres en leur nom ? Un appui moral, des liaisons, des armes, de l'argent. Si tous les résistants se doutaient bien que les Forces françaises libres vivaient dans la dépendance des Anglais et que l'aide matérielle ne pouvait être fournie que par eux, ils souhaitaient néanmoins qu'elle leur soit distribuée par l'intermédiaire de la France Libre. Si les demandes matérielles qu'ils lui adressaient étaient précises, en revanche, la qualité des relations qu'ils espéraient établir ne l'était pas. à la question : quelles relations les résistants (ou du moins leurs chefs) entendaient entretenir avec la France Libre et le général de Gaulle, la réponse, même aujourd'hui n'est pas évidente. Sur le plan militaire, ils souhaitaient recevoir des directives de l'état-major anglais, afin de préparer une force paramilitaire capable d'agir en collaboration avec les alliés lors d'opérations futures.

    Cette harmonisation des actions n'impliquait aucun engagement militaire individuel, aucune subordination. Il allait de soi, pour les chefs résistants, qu'ils étaient à la disposition de l'état-major allié dans le cadre d'un plan stratégique, mais qu'ils restaient maîtres de leurs troupes et de leurs ordres. Leurs troupes, en cet automne 1941, c'était bien peu de monde. Était-ce d'ailleurs des troupes ? Plutôt un réseau de relations amicales ou de hasard, d'hommes liés par une foi patriotique intense, qui cherchaient, avec des moyens dérisoires, jusqu'à épuisement de leurs modestes ressources, à la faire partager par d'autres solitaires, aussi démunis qu'eux et, il faut le dire, aussi déraisonnables qu'eux. Car il fallait bien l'être, dans cet hiver 1940-1941, pour croire en l'avenir de la France au milieu de l'indifférence des Français.

    Cependant, les hommes qui avaient pris l'initiative de rassembler les patriotes dans cette entreprise d'allure désespérée (qui ne s'appelait pas encore la Résistance), avaient, sur le plan militaire, une sympathie pour les soldats des Forces françaises libres, dont quelques bataillons défendaient avec héroïsme l'honneur de la patrie. Mais ils ne les considéraient d'aucune manière, sur le plan politique, comme un pouvoir possédant une autorité légitime dont ils pourraient dépendre. Car, aux yeux de beaucoup de résistants (à l'exception de ceux qui s'engageaient dans les troupes du Général pour combattre sur les champs de bataille), c'était en France même que devait se mener le combat contre les Allemands et contre Vichy. Les Français libres n'avaient à leurs yeux ni antériorité, ni prestige particulier et, quelquefois même, ils avaient pour les hommes de Londres un peu de ce mépris qu'éprouvent, dans toutes les batailles, les soldats du Front à l'égard des états-majors de l'arrière. On peut lire d'ailleurs dans Les Petites Ailes du 1er juillet 1941 (un des journaux clandestins de zone libre), ce commentaire à propos de l'emprisonnement d'aviateurs arrêtés tandis qu'ils tentaient de rejoindre l'Angleterre : " Ce n'est pas ce fait que nous admirons, car nous affirmons encore qu'on peut mieux servir la France en y restant qu'en la quittant ".

    Si l'on relit aujourd'hui la presse clandestine jusqu'à la fin 1941, on découvre que les exploits des Forces françaises libres ne sont pratiquement jamais mentionnés, pas plus que le nom du général de Gaulle. à l'évidence, la Résistance n'était pas gaulliste et n'avait aucune raison de le devenir. C'était d'ailleurs ce qu'écrivait Henri Frenay dans le journal Vérité, en septembre 1941: " Nous ne sommes ni gaullistes ni communistes ". Les secours que la Résistance attendait des Anglais, plus encore que du Général, ne marquaient donc dans leur esprit aucune subordination, ni aucune hiérarchie. Elle considérait de Gaulle comme un égal. Après le refus de reconnaître l'autorité du gouvernement de Vichy, chaque chef possédait une chance égale à celle des autres de rallier les groupements naissants autour de lui. Cette illusion était entretenue par le cloisonnement de la clandestinité, qui donnait à chacun la croyance qu'il était le plus fort et le mieux organisé.

    D'ailleurs, des tentatives d'unification, qui avaient en partie échoué, avaient été tentées sous l'impulsion d'Henri Frenay, en zone libre et même entre les deux zones, avant le départ de Moulin. Tout au plus, les mouvements souhaitaient mettre au point et mener à bien un plan concerté avec le général de Gaulle pour atteindre les deux buts qu'ils se proposaient : intensifier la propagande et organiser une action collective à longue échéance. Moulin insistait sur l'intérêt pour les Anglais d'armer des troupes qui combattraient avec eux lors d'un débarquement futur. Mais aussi, sur la raison d'être des Forces françaises libres, qui était d'aider ceux qui souffraient et mouraient chaque jour pour la libération de la France. C'est ce qu'écrivit Moulin dans le rapport qu'il remit au général de Gaulle dès son arrivée et dans lequel il décrivait l'état naissant d'une Résistance dont personne à cette époque n'arrivait à dresser un inventaire complet, parce qu'il s'agissait d'une infime minorité dispersée sur tout le territoire, que les précautions de la clandestinité empêchaient de recenser complètement.

    Après avoir exposé les besoins et l'espoir des résistants, que découvrit Jean Moulin en arrivant à Londres, à l'automne 1941 ? D'abord, que les relations entre de Gaulle et les Anglais avaient été toujours difficiles et parfois détestables. Contrairement à ce que les résistants imaginaient (encouragés par des agents anglais à qui cette confusion profitait), de Gaulle et les Anglais, ce n'était pas la même chose. Enfin, le Général et ses volontaires avaient été accueillis en Grande-Bretagne dans le seul but de constituer une Légion française pour combattre aux côtés des Alliés, afin de sauver l'honneur de leur pays. C'est d'ailleurs ce que faisaient les Forces françaises libres avec des moyens modestes : une armée de trente mille hommes (quand celle de Vichy en avait 100 000 en métropole), quelques avions et quelques bateaux, quand Vichy possédait la flotte française intacte, enfin quelques territoires lointains, quand Vichy gouvernait la métropole et contrôlait l'Empire. De plus, Moulin découvrît que la France Libre était administrativement aussi prisonnière des Anglais que Vichy l'était des Allemands. Mais de Gaulle était le contraire de Pétain et si le Maréchal, avec des atouts majeurs, s'agenouillait devant les Allemands, de Gaulle, qui n'était rien et n'avait rien, dominait ses alliés par une sorte de noble fascination. Il affirmait être le porte-parole de son pays bâillonné, le gérant provisoire des intérêts permanents de la France, un état indépendant et souverain, dont le projet était de rétablir la patrie dans sa grandeur, de redonner la liberté aux Français, parce que la France Libre était la France. Cette prétention faisait évidemment sourire les alliés, qui la jugeaient, suivant les circonstances, comme un léger délire ou une folie épique et refusaient de toute façon de croire les affirmations du général de Gaulle.

    Contre toute évidence, Jean Moulin, lui, au contraire, crut que cette fiction du verbe était le seul espoir et le seul avenir possible, que la France Libre était une bouture émouvante, fragile, mais authentique de la France et que le Comité national français était le gouvernement légitime du pays, tandis que celui de Vichy perdait chaque jour un peu de sa légalité. Ce n'est pas un des moindres miracles de l'union sacrée établie à Londres dans la France Libre, que ce général conservateur ayant convaincu ce préfet du Front populaire de la droiture de ses intentions et de la nécessité de ses projets. Quarante ans après, on doit constater qu'en faisant confiance au général de Gaulle, Jean Moulin ne s'est pas trompé et n'a pas été trompé. Pourtant, tout aurait dû éloigner l'homme de Pierre Cot de l'homme de Paul Reynaud. Et s'ils se sont compris instantanément (il faut prendre le mot dans son sens le plus strict), c'est parce que dans la situation lamentable où se trouvait la patrie, chacun avait reconnu dans l'autre un serviteur de l'état, de la République et de la France. C'est donc le soir même de leur premier entretien que de Gaulle confia à Moulin sa première mission. à la suite de quoi, ce dernier avertit aussitôt les Anglais que, réflexion faite, il avait finalement choisi de travailler avec la France Libre. L'aide de toute nature que Jean Moulin était venu demander de la part de la Résistance pour survivre fut accordée par de Gaulle immédiatement, dans la mesure des faibles moyens que lui consentaient les Anglais. Toutefois, cette aide était assortie de directives précises sur l'organisation militaire que de Gaulle entendait voir adopter par les mouvements. Car si les résistants n'avaient pas de politique à l'égard du Général, celui-ci en avait une sans appel à l'égard de la Résistance.

    Certes, ni l'Appel du 18 Juin ni les suivants ne furent des encouragements à constituer des groupements organisés et actifs en métropole, pour lutter contre les Allemands. Ils étaient des exhortations aux militaires français pour continuer la guerre sur les champs de bataille.

    Pourtant, dès la fin 1940, de Gaulle commença à savoir que des Français avaient pris l'initiative de résister dans la métropole. Immédiatement, il fixa, dans plusieurs discours à la radio, les principes qui devaient régler les relations entre la France libre et la France captive. Ils tenaient en peu de mots, mais ne laissaient place à aucune équivoque sur le rôle que le Général entendait assumer. Que disait-il ? " Dans sa lutte contre l'ennemi, il faut que le peuple français reçoive un mot d'ordre. Ce mot d'ordre vient du Comité national français qui dirige la nation dans sa résistance ".

    " La guerre des Français doit être conduite par ceux qui en ont la charge, c'est-à-dire par moi-même et par le Comité national. Il faut que tous les combattants, ceux du dedans comme ceux du dehors, observent exactement la consigne ". " Dès que nous serons en mesure de passer à l'attaque, vous recevrez les ordres voulus ".

    Ces principes découlaient naturellement de la position prise par de Gaulle dès la défaite, à l'égard du gouvernement de Vichy : pour lui, il n'y avait de pouvoir qu'indépendant et souverain. De ce point de vue, les hommes de la Résistance étaient dans la même situation que Vichy. De plus, dispersés, ils n'avaient aucune vue d'ensemble des problèmes politiques ou militaires de la nation. Par ailleurs traqués quotidiennement, à la merci de l'anéantissement, ils ne pouvaient constituer aucun pouvoir autonome et stable. C'était la raison même qui avait conduit de Gaulle à constituer à l'étranger un gouvernement qui soit hors de portée de l'ennemi. Le pouvoir étant indivisible, comme il l'avait écrit, dès lors que celui-ci siégeait à Londres, il était impossible de laisser la Résistance grandir et se développer hors du contrôle du Comité national.

    Jean Moulin se rallia sans réserve à ces principes. Préfet rebelle contre le gouvernement de Vichy, dès lors qu’il avait eu la certitude que de Gaulle combattait pour libérer la France et rendre la parole au peuple français, il le reconnut comme le seul pouvoir légitime et se mit à son service. Immédiatement, il retrouva une fonction qui lui était familière : celle de représentant du pouvoir central et l'on n'a pas assez remarqué que c'est avec son titre de préfet que de Gaulle lui prescrivit sa mission.

    Comme toujours, il était plus facile de définir les principes que de les appliquer. à cet effet, de Gaulle avait créé deux services spécialement chargés des relations avec la métropole : le Bureau central de Renseignements et d'Action (BCRA) dirigé par le colonel Passy et le Commissariat national à l'intérieur, dirigé par Diethelm, puis André Philip. L'un s'occupait des questions militaires, l'autre des questions politiques. Plusieurs projets avaient été élaborés par l'un et l'autre service. Pour les militaires, il s'agissait d'envoyer des équipes militaires de deux hommes, un officier organisateur et son radio, de prendre contact avec des résistants (signalés par les réseaux de renseignements), de les encadrer, les diriger et les rattacher à l'autorité de Londres. Sur le plan civil, des projets de réseaux de propagande avaient été imaginés, distribuant un journal imprimé à Londres, noyautant des milieux administratifs et politiques, enfin, préparant un inventaire des possibilités civiles et militaires de la Résistance. Dans le domaine militaire, les résultats avaient été décevants : malgré des arrestations et des morts, seul un sabotage très important avait pu être effectué près de Bordeaux. Dans le domaine civil, les résultats avaient été nuls, parce qu'un seul agent avait pu être envoyé en France, mais sans radio, et Londres en était sans nouvelles.

    Telle était la situation quand Moulin fut parachuté le 2 janvier 1942 par une nuit glacée, au-dessus de la Provence. Il était arrivé à Londres deux mois auparavant en porte-parole de la Résistance, il revenait en France comme représentant du général de Gaulle et délégué du Comité national. L'aide morale et matérielle qu'il apportait aux résistants fut accueillie avec enthousiasme, parce qu'elle leur évitait de disparaître et leur donnait les moyens de poursuivre et d'amplifier la lutte. Mais les directives qui accompagnaient cette aide matérielle les étonnèrent. Moulin découvrit que les principes d'organisation et de commandement auxquels il avait adhéré sans réserve n'étaient pas aussi évidents pour les résistants que pour lui-même, car les résistants étaient surpris d'avoir devant eux, pour traiter de leurs affaires, le représentant d'un gouvernement dont ils connaissaient à peine l'existence et d'un état dont ils ne comprenaient pas la nécessité.

    La surprise des chefs de la Résistance devant les directives de Londres était le signal des difficultés qui attendaient Jean Moulin. Si les soldats de la France Libre avaient un commandant en chef, le général de Gaulle, à qui ils obéissaient réglementairement, les résistants étaient d'abord des citoyens qui reconnaissaient restrictivement l'existence du symbole de Gaulle. Cette formule ambiguë était très répandue à l'époque, car elle permettait simultanément aux chefs de la Résistance d'obéir aux ordres militaires du général de Gaulle, tout en contestant l'autorité politique du président de Gaulle. Or, si un chef de gouvernement peut voir son autorité critiquée par des partis, il est inadmissible qu'il accepte une fidélité conditionnelle de la part de son armée.

    La Résistance était composée de citoyens qui se livraient à la fois à la propagande contre les Allemands et Vichy mais qui, en même temps, organisaient une armée clandestine pour saboter les dispositifs allemands et préparer la libération du territoire. De la confusion des deux fonctions allaient naître bien des conflits, parce que la Résistance était si pauvre en cadres et en troupes que les mêmes hommes accomplissaient les tâches de propagande et d'action militaire. Pourtant, il était indispensable, pour des raisons de sécurité (et les Anglais l'exigeaient), de séparer ces deux activités. Car les hommes se livrant à la propagande étaient les plus vulnérables et mettaient en danger ceux qui préparaient une organisation militaire à long terme.

    Moulin, en tant que délégué du Comité national français, avait une triple mission. Sur le plan civil, il devait coordonner la propagande et l'action des trois mouvements de zone libre. Enfin, en tant que représentant du Général, commandant en chef des Forces françaises libres, sa mission était de mettre en place une armée clandestine, sous les ordres directs de De Gaulle. Pour ce faire, il devait séparer à l'intérieur de chaque mouvement l'activité militaire de l'activité politique et rattacher chacune des organisations paramilitaires ainsi formées, directement à l'état-major de Londres.

    Le ralliement autour de la France Libre fut la partie la plus facile de la mission de Jean Moulin, quoiqu'il lui fallût trois mois pour y arriver. " Libération " dès janvier, " Franc-Tireur " en mars et enfin, " Combat ", le dernier, en mars-avril, reconnurent dans leurs journaux l'autorité du général de Gaulle comme chef de la France Libre.

    La coordination des mouvements fut plus longue et difficultueuse. Les rivalités personnelles des chefs des mouvements, leurs tendances politiques différentes, les calomnies, que les cloisonnements de la clandestinité aggravaient, les longues absences, tout contrariait la réalisation de mesures vitales pour l'efficacité et la survie de la Résistance. Devant l'impuissance des mouvements, Moulin créa des services qui leur étaient communs mais étaient rattachés à la France Libre : service civil (Informations et Études), service militaire (opérations de parachutage et transmissions radio).

    La constitution d'une force paramilitaire fut encore plus ardue. D'abord, parce que les mouvements avaient des conceptions différentes sur l'organisation et la tactique à adopter. Ensuite, le manque de cadres et de troupes rendait difficile la séparation entre les activités civiles et militaires. Il fallut onze mois à Moulin pour mener à bien cette partie de sa mission. Mais, grâce aux résistants de la base, qui ne comprenaient pas la nécessité de trois mouvements différents pour atteindre un but identique, la fusion fut acquise en principe au cours de l'été 1942. à l'automne, d'Astier, chef de " Libération " et Frenay, chef de " Combat " se rendaient à Londres, pour concrétiser leur accord sur la fusion. à leur retour, le 17 novembre 1942, ils rapportaient les instructions du général de Gaulle à Moulin. Celles-ci indiquaient qu'au cours de leur séjour, les deux chefs avaient reconnu l'autorité du Comité national pour conduire la Résistance et avaient accepté la création d'une armée secrète unique, dont le commandant en chef, extérieur aux mouvements, était le général Delestraint. Enfin, un Comité de Coordination était créé pour diriger la propagande et les activités des trois mouvements de zone libre : d'Astier, Frenay, J.-P. Lévy en faisaient partie, sous la présidence de Moulin.

    Ces instructions confirmaient la réussite de la mission de ce dernier, car elles intégraient la Résistance dans un cadre institutionnel rattaché à la France Libre. Dorénavant, pour débattre des affaires de la Résistance, Moulin était investi d'un véritable pouvoir, alors que jusque-là, ces affaires n'avaient été traitées que dans des réunions informelles au cours desquelles les conseils et les directives qu'il donnait n'étaient acceptées et écoutées que grâce à ses qualités de négociateur et à son ascendant naturel. Il faut ajouter que la distribution des fonds et la répartition des armes n'étaient pas étrangères à l'autorité réelle qu'il exerçait sur les mouvements. En échange de leur reconnaissance de la France Libre, les chefs des mouvements avaient obtenu une sorte de monopole sur la Résistance de zone libre, c'est-à-dire que les autres groupements devaient verser leurs troupes à l'armée secrète et leurs militants devaient adhérer aux trois mouvements homologués (si l'on peut dire).

    Mais, sauf sur le plan de la propagande, où le résultat fut acquis durablement, le Comité de Coordination et l'Armée secrète devinrent immédiatement l'enjeu et l'objet d'interprétations divergentes, de dissensions et de conflits. En effet, le cadre institutionnel qui avait été tracé révélait des oppositions et des désaccords fondamentaux que les relations informelles avaient masqués jusque-là. à partir des instructions de novembre, les relations entre les trois chefs et Moulin, de personnelles, devinrent juridiques. Les échanges, qui se déroulaient librement entre des hommes dont le but qu’ils poursuivaient et les dangers courus ensemble avaient transformés en amis, se passaient désormais entre des chefs de mouvements et le représentant du Gouvernement français qui, de plus, avait voix prépondérante au sein du Comité. Cet organisme, qui devait mettre un terme à une certaine anarchie, fut le commencement d'une contestation se transformant parfois en conflits aigus, qui se déroula sur deux plans : à l'extérieur du Comité, mais aussi à l'intérieur.

    à l'extérieur, les groupements qui en avaient été exclus, n'admettaient pas de ne pas avoir été consultés sur cette réorganisation de la Résistance, dans laquelle ils n'avaient pas leur place. Le plus vindicatif d'entre eux fut le Comité d'Action socialiste, qui était la reconstitution clandestine du parti SFIO. Comme on lui refusait de siéger dans ce Comité, il décida de créer un Comité exécutif de la Résistance, qui engloberait à la fois les mouvements, les partis et les syndicats. En quelque sorte, il déniait au Comité de Coordination créé par Londres toute représentativité pour parler au nom de la Résistance nationale. Mais une autre contestation, d'une autre nature, se développa à l'intérieur du Comité de Coordination.

    D'une part, dans le domaine civil, Henri Frenay réclamait une fusion immédiate entre les trois mouvements, ce que refusait d'Astier. Dans le domaine militaire, Frenay, prenant prétexte des événements d'Afrique du Nord, chercha à éliminer le général Delestraint et à reprendre le commandement direct de l'armée secrète. Finalement, il obtint gain de cause sur le plan civil, car la fusion entre les trois mouvements intervint en janvier 1943. De ce fait, il n'y eut plus qu'un seul grand groupement en zone libre : Les MUR (Mouvements Unis de Résistance). Le Comité de Coordination disparut, remplacé par un Comité directeur dont Moulin resta président, paradoxalement. Car s'il était naturel que le représentant de la France Libre préside un organisme qui, de l'extérieur, coordonnait les activités des trois groupements différents, exigeant constamment des arbitrages, il n'en était plus de même avec un organisme directeur, car l'arbitrage ne se trouvait plus entre les trois groupements, mais entre un seul mouvement et la France combattante. Cette fonction ambiguë du délégué de la France Libre devait susciter des heurts croissants, auxquels les tempéraments opposés des participants n'étaient pas étrangers.

    Pour résoudre le problème qu'avait suscité l'éviction des socialistes du Comité de Coordination, Moulin, à la suite de leur initiative, de celle du groupe Fourcaud et de Christian Pineau, fut obligé d'élargir le cadre trop étroit du Comité de Coordination. Il préconisa à leur suite un Conseil de la Résistance dans lequel seraient représentés six anciens partis politiques (deux de gauche, communiste et socialiste, et quatre modérés, radicaux. démocrates populaires, Alliance démocratique et Fédération républicaine), deux syndicats (CGT et CFTC) et huit mouvements (les trois de Zone libre et cinq de Zone occupée). Cet organisme fédérateur fut un nouvel élément de discorde entre Moulin et les mouvements, car ce Conseil redonnait aux anciens partis politiques une place dans la vie nationale que leur contestaient les mouvements, d'autant plus qu'ils avaient l'intention de les remplacer dans l'action politique d'après-guerre. Or, si la place du parti communiste et du parti socialiste était reconnue de droit dans ce Conseil, celle des partis modérés était récusée parce qu'à l'exception de quelques individus, leur participation à la Résistance avait été nulle. Mais la présence de personnalités politiques représentant les tendances modérées était nécessaire dans la mesure où l'on voulait faire participer tous les Français anti-allemands à la reconstruction de la France et affirmer pour les alliés le rassemblement autour du général de Gaulle des forces patriotiques, toutes idéologies confondues.

    Pour participer à ce nouvel organisme, Moulin exigeait des membres éventuels l'adhésion à quatre principes qu'il énuméra dans ce qui devint la charte du Conseil de la Résistance. Il faut les rappeler, car ils révèlent aujourd'hui la signification que Jean Moulin donnait à son propre engagement :
        - Contre les Allemands et leurs alliés par tous les moyens et notamment les armes à la main ;
        - Contre les dictatures et particulièrement celle de Vichy, quel que soit le visage dont elle se pare ;
        - Pour la liberté ;
        - Avec de Gaulle, dans le combat qu'il mène pour libérer le territoire et redonner la parole au peuple français.

    Curieusement, ce ne fut pas Moulin (qui n'avait pas eu l'idée de cet organisme), qui persuada le général de Gaulle de le créer, mais trois autres agents de la France Libre, André Boyer, Boris Fourcaud et Christian Pineau, qui se trouvèrent par hasard à Londres, un mois avant Moulin. Ce dernier les rejoignit le 14 février 1943. Après un certain nombre de modifications, le général de Gaulle signa, une semaine plus tard, le 21 février, les Nouvelles Instructions, qui prescrivaient la création du Conseil de la Résistance. Comme pour le premier Comité de Coordination, de Gaulle donna la présidence de droit à son représentant, car il était exclu que cette assemblée représentative ait un autre rôle que consultatif et acquière une indépendance quelconque. En nommant Moulin Commissaire national en mission, de Gaulle voulait marquer la subordination de cette assemblée au Comité national qui seul, détenait le pouvoir exécutif.

    Finalement, à l'exception de Frenay et de Blocq-Masquart à titre personnel, tous les mouvements se rallièrent à cet organisme.

    Pour compléter ce nouveau dispositif, de Gaulle plaça le général Delestraint sous ses ordres, étendit ses pouvoirs aux deux zones, en créant une seule armée secrète pour toute la France. Du coup, le Comité directeur de zone libre était dépossédé du commandement et du contrôle de l'armée secrète de zone libre. Curieusement, cet événement prévisible depuis l'arrivée en France de Moulin puisqu'il était inscrit dans son ordre de mission, ne fut perçu, dramatiquement, qu'au retour de son deuxième voyage à Londres, fin mars 1943.

    En effet, la nature de la clandestinité avait fait surgir, en zone libre et en zone occupée, des ébauches d'organisations paramilitaires, plus proches de bandes armées que d'une armée régulière. Or, le général de Gaulle, conscient de cette situation, avait donné comme première mission à Moulin d'organiser une armée aux ordres de Londres et dont le commandement lui appartenait de droit. Pour cette raison, il avait exigé la séparation entre les activités politiques et militaires. Mais si les mouvements n'avaient considéré au début que les difficultés de réalisation dues à leur grande faiblesse, les implications plus lointaines de ces directives semblent leur avoir échappé. Elles étaient pourtant inscrites dans les prémices. Dès lors que les mouvements avaient rassemblé des hommes décidés à prendre tous les risques pour libérer la patrie, c'est les armes à la main qu'ils entendaient se battre. Les militants des mouvements devenaient de ce fait le corps même de l'armée secrète. Dans la mesure où les chefs des mouvements perdaient le contrôle de cette armée qui ne pouvait à aucun prix rester sous le commandement de tel ou tel mouvement, parce qu'elle était devenue l'armée de la Nation, que restait-il en propre aux mouvements ? La propagande, c'est-à-dire l'impression des journaux et leur réseau de distribution, ainsi que les services de noyautage des administrations publiques et quelques services administratifs. Autant dire que la masse de leurs militants leur échappait pour rejoindre les Forces françaises libres, dont les mouvements devenaient, en quelque sorte, les bureaux de recrutement.

    Devant cette situation prévisible, mais cependant imprévue, Henri Frenay (un des créateurs des plus importants groupes paramilitaires), se révolta. Prétextant que la France combattante ne fournissait ni armes pour ses troupes, ni argent pour faire vivre les maquis naissants, il entama (à l'insu des deux autres chefs de mouvements et de Jean Moulin), des négociations avec les services secrets américains en Suisse pour obtenir des moyens matériels qui lui redonnent son indépendance. Moulin ne cédant pas à ces manœuvres, Frenay envisagea alors de quitter la France combattante avec l'armée secrète et, si possible, en entraînant les deux autres mouvements. Cette crise se déclenchait au moment même où la France combattante était dans un état d'isolement et de péril mortel, car Giraud, soutenu par les Américains et les Anglais, refusait à de Gaulle toute représentativité et toute légitimité.

    Pour parer à cette situation, Moulin affirma hautement l'autorité du général Delestraint sur l'armée secrète, qui ne pouvait dépendre que du gouvernement légitime, c'est-à-dire celui du général de Gaulle. Il s'opposa également aux négociations directes des mouvements avec une puissance étrangère qui soutenait l'adversaire du général de Gaulle. Sur tous les plans, Moulin fut intraitable et au moment où l'autorité du général de Gaulle était battue en brèche, il en fit sentir la présence de la manière la plus rude. Pour ce serviteur de l'état, dans de telles circonstances (où, grâce à de Gaulle, l'état s'était identifié à nouveau à la Nation), force devait rester au pouvoir légitime, c'est-à-dire à la France combattante. C'est bien le reproche que lui faisaient les dirigeants des mouvements, qui l'accusaient de défendre, dans tous les cas, le point de vue du général de Gaulle plutôt que celui de la Résistance.

    Certes, Moulin connaissait, et reconnaissait, les mérites des uns et des autres ; de ces hommes qui, dès la défaite, n'avaient jamais douté de la France, avaient consacré la totalité de leurs modestes ressources à imprimer et à distribuer des feuilles de propagande, à voyager sans relâche pour recruter des militants, à passer leur temps jusqu'à l'épuisement, pour convaincre et recruter quelques solitaires comme eux, cela dans l'indifférence générale, quand ce n'était pas sous les sarcasmes et les dénonciations. Au pire moment des heurts avec les chefs des mouvements, Moulin conserva estime et tendresse pour ses camarades de rébellion qui n'avaient jamais cédé, ni sur l'honneur ni sur l'espoir. Néanmoins, tout en n'oubliant rien, il ne cédait sur rien.

    La création du Conseil de la Résistance, après de patientes négociations et de nombreuses difficultés, arrivait à point nommé pour briser ces tentatives de division et d'insoumission. Grâce à cet organisme, la Résistance s’élargissait à des groupes et des hommes qui, tout en ayant eu une attitude anti-allemande et anti-Vichy, s'étaient tenus à l'écart des mouvements et de leurs querelles. Face à la réhabilitation du régime de Vichy, représenté par Giraud à Alger, ces hommes nouveaux de la Résistance (dont la garantie politique avait plus de valeur sur le plan international que celle des mouvements), comprenaient que le général de Gaulle représentait dans cette crise l'ultime chance de la République, c'est-à-dire de la France des droits de l'homme. Moulin trouva en eux ses plus fermes soutiens pour apporter à de Gaulle l'appui dans la lutte, combien inégale, qu'il menait contre les Alliés.

    Dès le lendemain du débarquement en Afrique du Nord, le 8 novembre, Moulin multipliait les messages aux Américains et aux Anglais, signés par les mouvements, les partis et les syndicats. Il répétait aux Alliés, semaine après semaine, que de Gaulle devait être le seul chef du Gouvernement français, tandis que Giraud deviendrait le commandant en chef de l'armée.

    Dans le télégramme qu'il envoya à Londres le 8 mai 1943, au nom des mouvements, des partis et des syndicats, il affirmait " Quelle que soit l'issue des négociations, de Gaulle demeurera pour tous le seul chef de la Résistance française ".

    Par hasard, ce message fut présenté à la presse comme une motion votée par le Conseil de la Résistance qui, en fait, ne s'était pas encore réuni. Mais cette fausse nouvelle eut un effet décisif. Arrivée à Londres le 14 mai, largement diffusée dans le monde, elle affirmait un fait incontestable : toute la Résistance française reconnaissait la seule autorité du général de Gaulle comme chef politique. Trois jours après, le 17 mai, devant cette évidence, le général Giraud qui, depuis cinq mois, refusait à de Gaulle l'entrée en Afrique du Nord, l'invitait enfin à le rejoindre à Alger. Quelques jours plus tard, le 27 mai, à Paris, 48, rue du Four, se tenait la première réunion du Conseil de la Résistance. Moulin, qui présidait, rappela les buts de la France combattante, tels que les avait définis le général de Gaulle :
        - Faire la guerre ;
        - Rendre la parole au peuple français ;
        - Rétablir les libertés républicaines dans un état d'où la justice sociale ne devait point être     exclue et qui aura le sens de la grandeur ;
        - Travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale réelle, sur le     plan économique et spirituel, dans un monde où la France aura regagné son prestige.

    Il compléta cette énumération par une mise en garde pour l'avenir. Il affirma, que le jeu de la démocratie supposait l'existence de partis organisés et forts ; il tint à préciser toutefois que " la présence au sein du Conseil de la Résistance des anciens partis politiques ne devait pas être considérée comme sanctionnant officiellement la reconstitution desdits partis tels qu'ils fonctionnaient avant l'armistice ". Il insista au contraire pour qu'il soit fait l'effort intellectuel et de discipline nécessaire pour constituer de larges blocs idéologiques capables d'assurer la solidité et la stabilité de la vie publique française. Il donna lecture du message que de Gaulle avait adressé pour la circonstance et ensuite fit voter à l'unanimité la première motion du Conseil qui affirmait que le gouvernement de la France en guerre devait être confié au seul général de Gaulle et souhaitait que le général Giraud prenne le commandement de l'armée française ressuscitée.

    Cet événement attendu était considérable pour de Gaulle. Cependant, par un concours de défaillances techniques, ce message ne fut reçu qu'un mois plus tard par le Général. Quant à Moulin, il disparut avant d'en avoir connu les conséquences décisives, car les Anglais et les Américains interdirent à la presse et à la radio d'en informer le public.

    Mais un résultat tangible et peut-être plus important avait eu lieu le 27 mai : dans une petite salle à manger parisienne, la France avait retrouvé sa voix.

    Pour la première fois depuis le 10 juillet 1940, l'opinion française avait une représentation de toutes ses tendances au sein d'une Assemblée. Si, à l'égard de l'étranger, elle affirmait hautement la légitimité du général de Gaulle, sur le plan intérieur, elle manifestait l'union de toutes les forces patriotiques pour préparer la libération et ses terribles problèmes.

    Certes, tous ces hommes, unis provisoirement par le seul lien patriotique, restaient profondément divisés par leurs idéologies et leurs arrière-pensées. Mais dorénavant, les problèmes de la France seraient débattus ensemble et en permanence au sein d'une Assemblée où les armes s'effaceraient devant le verbe, symbole de la démocratie renaissante.

    Le Conseil de la Résistance permettait d'aborder la période trouble et incertaine des combats de la Libération, en évitant, jusqu'à la fin, à des groupes fondamentalement différents, voire opposés, de s'affronter dans des luttes fratricides, dont il y eut dans d'autres pays de terribles exemples.

    Ce jour-là, la mission de Jean Moulin était accomplie. En dix-sept mois, il avait rallié toutes les résistances autour de la France Libre, il avait soumis l'armée secrète au commandement du général de Gaulle, il avait coordonné l'activité des mouvements de Résistance et, finalement, fédéré dans une assemblée représentative, l'ensemble des forces patriotiques de la métropole. Ainsi, la Résistance intérieure et la Résistance extérieure étaient organiquement et définitivement réunies, même si des gestes d'insoumission ou des conflits jalonnèrent par la suite leurs rapports jusqu'à la Libération.    

    Ce soir, en évoquant pour vous cette période lointaine, les ombres des morts sont à nouveau parmi nous. Ce sont nos camarades, qui auraient sans doute de la difficulté à reconnaître en nous les jeunes hommes qui ont partagé leurs espoirs et leur peine, mais que le temps, cruellement, a transformés. Eux, dans leur éternité, sont intacts dans nos cœurs et dans notre mémoire. Ces jeunes gens et ces jeunes femmes, dont beaucoup étaient encore des adolescents, sillonnaient la France dans une immense et mortelle partie de cache-cache avec la police et la Gestapo. Dans les villes, à Lyon, puis à Paris, les deux capitales de la Résistance, ils peuplaient les places désertes, les quais du Rhône ou de la Seine ; pour beaucoup, les métros ou les gares étaient les portes qui s'ouvraient sur la prison et les appartements de hasard où se tenaient des réunions aux aguets se transformaient soudain en antichambres de la mort. Comme nous avons eu peur ensemble et, malgré tout, comme nous avons ri ensemble, car l'inconscience de notre jeunesse était plus forte que la peur. Dans ce Paris désert, silencieux, campagnard, de l'occupation, chacun poursuivait jusqu'à l'épuisement sa tâche, modeste ou capitale : de rendez-vous en rendez-vous, nous conspirions méthodiquement, avec une ardeur et une foi patriotique, qui nous conduisait aux pires imprudences, dont la principale était de croire encore en l'avenir de la France, quand les Français autour de nous, à l'évidence, n'y croyaient plus. Essayant de discipliner et d'encadrer l'effervescence de cette jeunesse, les chefs conduisaient le présent et préparaient l'avenir.

    Parmi eux et sans doute le plus vieux (car il avait quarante ans), il y avait Jean Moulin, simple, effacé, dans la foule anonyme des résistants. Pourtant, par sa persuasion, son ascendant et par son autorité, il essayait de faire triompher l'ordre de la victoire. Patiemment, inlassablement, de rendez-vous en rendez-vous, il nouait les fils et, habilement, arbitrait les querelles, rapprochait les hommes et les projets, construisait ce qui fut toute son ambition, un outil pour libérer la France. La Gestapo défaisait la nuit ce que les résistants construisaient le jour, dans une improvisation pleine de ferveur. C'était la nature même du combat clandestin que les volontaires se battent avec les mains nues. Moulin n'échappait pas à cette loi, aux fatigues, aux vagabondages incessants, à la peur. Pourtant, toujours maître de lui, imposant avec naturel des directives qui ne ressemblaient pas à des ordres, il restait souriant, affable, avec de brèves et ponctuelles colères contre les obstacles imprévus qui s'opposaient à sa mission.

    Lui qui, depuis des mois, avait surmonté tant d'obstacles, fut écrasé par le dernier, qui s'appelait Caluire. Le 21 juin 1943, la trahison et la Gestapo l'arrêtaient, le torturaient, le brisaient sans que jamais il ne faiblisse, car si les nazis pouvaient tout sur son corps, ils ne pouvaient rien contre son âme, contre sa loyauté envers ses camarades, contre son amour de la France. Et si son pauvre corps fut détruit à jamais, son esprit, jusqu'au bout, fut intraitable. Au terme d'une interminable agonie, dans un lieu inconnu de France et à une date incertaine, le corps de Jean Moulin expirait, abandonnant son nom à l'Histoire et à la légende.