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André Malraux ou la traversée du nihilisme
Philippe BARTHELET
La traversée du nihilisme, Espoir n°111, 1997
Ah oui, devenir légendaire
seuil des siècles charlatans !
où sont les neiges d'antan ?
que Dieu n'est-il à refaire ?
Jules Laforgue, L'Imitation de Notre-Dame la lune
Admirer André Malraux incite au pastiche, à l'étalage de grandes phrases sonores et de formules définitives. Quant à le détester en raison même de cette intempérance lyrique, de cette atmosphère habituelle de surchauffe, ce serait commettre à son égard la pire des injustices, celle qui fait du ricanement de M. Prudhomme le dernier mot de l'intelligence.
La réalité guerrière a rejoint, et très largement racheté la littérature ; la brigade Alsace-Lorraine, les derniers combats dans les Vosges et devant Strasbourg, le passage du Rhin font écho aux Noyers de l'Altenburg ; ils en répondent aussi, après coup. Dans cet hiver médiéval où la France est plus que jamais à la merci de tout le monde, de ses ennemis comme de ses libérateurs, les gestes requis ont la simplicité et l'évidence du devoir chevaleresque. "Nous ne sommes pas engagés, disait Bernanos, nous somme fidèles" : la fidélité d'André Malraux, absolue dans son exigence, se donnera dès lors un nom - la France - à laquelle il trouvera un visage : celui du général de Gaulle.
Ce qu'il oppose à la fascination nihiliste, c'est la fraternité dont il recherche les traces aussi bien dans ce qu'on nommera pour lui la "culture", que dans l'action politique, le "gaullisme" étant pour Malraux le musée imaginaire de l'histoire de France.
Henri Montaigu a justement noté qu'à la différence de tous les écrivains de son temps, Malraux rencontre de Gaulle sans idée préconçue : il ne voyait pas en lui le chef historique ou politique, le connétable, le quasi-roi ou le prophète, il ne voyait que "le général de Gaulle", personnage malraucien qui fascinait son modèle, et donnait à leur dialogue cette force et cette liberté sans pareilles.
Bien sûr, et Malraux le savait mieux que personne, son musée imaginaire est une construction chimérique, qui n'aura qu'un temps. Il est évident que la "culture", comme sacré de substitution, est un mensonge ; les formes du sacré se sont succédé et supplantées à bon droit, les pierres des temples ont servi aux cathédrales, Sainte-Sophie de Constantinople est devenue mosquée. Aucune statue d'aucun temple n'a jamais été sculptée pour finir au musée du Louvre - pas plus que les Pyramides n'ont été construites pour servir de but à des excursions. La culture n'est rien de plus qu'une variante du nihilisme, moins radicale si l'on veut, puisqu'elle laisse subsister les formes.
Alors, faire place nette comme les guerres du siècle s'y sont déjà bien employées ? Ce mensonge de la culture, nécessaire comme pis-aller, Malraux n'en était pas dupe : ce bric-à-brac de merveilles déphasées et de dieux à la retraite était pour lui tout au plus la caution dans le pari qu'il faisait d'une transcendance qu'il ne nommait pas. Plus forte que toutes les certitudes négatives, il y avait sa foi en "l'imprévisibilité des renaissances", ce qu'il appelle "métamorphose" et dont il fait la loi de "l'intemporel", cette dernière époque de l'art et du monde qu'il a ennobli de sa pensée et enchanté de son écriture. Il a parlé un jour de cet "oiseau de songe que l'Italie de la Renaissance avait lâché sur l'Europe" : il faudrait parler après lui de cet oiseau de songe qu'André Malraux avait lâché sur la France, la France des autoroutes et de la télévision, de la "culture" et de l'insignifiance des choses. "Lorsque approchera la mort, tu te sentiras sourire : ne t'inquiète pas, il en est toujours ainsi."














