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André Malraux, une certaine idée de la nation




Gilles SICART
Une certaine idée de la nation, Espoir n°111, 1997





Il est plusieurs manières de concevoir l'idée de nation. Il n'en est pas moins d'aimer sa patrie. André Malraux avait ceci de commun avec le général de Gaulle qu'il voyait la France comme une personne, dont il évoquait le visage sur les marches du Panthéon lors du transfert des cendres de Jean Moulin.




Il faudrait même dire, d'emblée, qu'il l'envisageait plus qu'il ne la concevait, tant elle lui paraissait avoir, par-delà les vicissitudes de l'Histoire, un visage - celui de la générosité. Comme de Gaulle, il entretenait donc un rapport charnel et mystique avec la patrie qui n'était pas sans rappeler Michelet et Péguy.



Cette conception d'une nation-personne n'avait rien de sentimental ou d'irrationnel. Elle correspondait bien à une certaine idée de la France sur laquelle nous reviendrons. Même commune à de Gaulle et Malraux, cette idée est issue d'une foi profonde remontant à l'enfance chez l'un et d'une révélation datant de la guerre chez l'autre. Pour le premier, l'idée de nation s'est tout de suite confondue avec la France tandis que pour le second elles furent d'abord dissociées.



Ce n'est pas à la faveur de la guerre que l'auteur de La Condition humaine a découvert l'idée même de nation. Il a seulement épousé la France à ce moment-là. La nuance est importante. Il n'ignorait ni ne négligeait le fait national avant la Résistance. Il s'est battu pour la nation des autres avant de rencontrer la sienne, car la France lui fut d'abord indifférente. Mais les raisons de cette indifférence étaient celles de toute une génération.



Malraux est pour ainsi dire né avec le siècle. Son adolescence se passe sur fond de Première Guerre mondiale. Il ressent la victoire de 1918 comme une défaite de la France. Celle-ci est surtout un pays affaibli et vieilli. Le chauvinisme triomphant résonne comme un grand mensonge. L'idée de décadence envahit et domine les esprits. Drieu La Rochelle mesure le déclin français. Spengler annonce l'épuisement de la civilisation occidentale. Keyserling met à la mode les voyages en Extrême-Orient et en appelle à une nouvelle sagesse. Il devient évident qu'on assiste à la fin d'un monde. Le jeune Malraux cherche à fuir cette Europe qui ressemble désormais à un "grand cimetière où ne dorment que des conquérants morts".



Mais l'idée nationale lui paraît-elle morte pour autant ? Pas sûr. Avant de partir pour l'Indochine, il donne une étonnante préface à un livre de Maurras, en qui il voit "l'une des plus grandes forces intellectuelles" de son temps. Ce texte le montre familier du journal L'Action française qu'il cite en abondance. Sa compagne d'alors - Clara - lui trouve même des raisonnements un peu trop maurrassiens. Mais pour le jeune écrivain anarchisant qu'il est encore, le nationalisme intégral apparaît moins comme une vérité politique que comme une école d'énergie. D'Annunzio est - avant T. E. Lawrence - son premier modèle.




C'est sans doute en Indochine que Malraux découvre la force de l'idée nationale, définie comme "une communauté de rêves" dans La Tentation de l'Occident. L'Annam lui donne à voir le dénuement des indigènes. Mais les mesquineries de ses compatriotes et la corruption de l'administration coloniale le heurtent plus encore. Surtout qu'elles lui valent un procès pour le vol d'antiques statues khmères qui n'intéressent personne : la reconnaissance des cultures non européennes est déjà importante à ses yeux. Il entre en contact avec le mouvement nationaliste Jeune Annam et lance un journal de combat - L'Indochine qui deviendra L'Indochine enchaînée. Il y réclame le droit à la dignité pour les Annamites, mais n'y parle jamais d'indépendance.



L'idée de nation est encore abstraite pour Malraux et l'Indochine. Elle n'en est pas moins étroitement liée à une certaine philosophie sociale. Nation et révolution vont bientôt confondre chez lui. Cela devient manifeste lors du passage symbolique de l'Indochine à la Chine. Dans Les Conquérants, nationalistes du Kuomintang et révolutionnaires communisants combattent un ennemi commun qui est la puissance coloniale anglaise. Les communistes ont certes le beau rôle et la révolution bolchévique semble être le modèle de référence. mais dans La Condition humaine, Kyo et Tchen se heurtent principalement aux intérêts des nations étrangères et des multinationales en Chine, représentés par Ferral.


   


Le rapport de Malraux à l'idée nationale change avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler. Celle-ci représente une menace pour la paix en Europe et rend possible la constitution d'une sorte d'internationale fasciste. Il ne s'agit plus d'opposer une nation opprimée à une nation opprimante ; il s'agit de choisir entre deux internationales et, finalement, entre deux visions du monde, l'une cynique et l'autre généreuse. C'est pourtant en Espagne, pays aux traditions contrastées, que ce choix va prendre tout son sens pour Malraux. Si l'auteur de l'Espoir dénonce avant tout le fascisme, les passions espagnoles éclatent à toutes les pages. Il dira plus tard qu'il n'a jamais été internationaliste et qu'il s'est seulement battu pour l'Espagne républicaine et des valeurs universelles.



Après la débâcle de 40, arrive enfin la rencontre avec la France. A peine remis de la défaite des Républicains espagnols, Malraux est d'abord pris au dépourvu. Il découvre une France écrasée, occupée et meurtrie. Il opère un retour sur soi et fait un détour romanesque par l'Alsace d'avant la Grande Guerre, décrite dans les Noyers de l'Altenburg. Il y révèle deux certitudes nouvelles : la supériorité de l'art sur la mort et la nécessité pour l'homme d'appartenir à une culture. L'homme n'est plus seulement ce qu'il fait, mais ce qu'il laisse après sa mort. Et s'il doit toujours lutter contre sa dépendance à l'égard du monde - le problème de La Condition humaine -, il doit aussi avoir conscience de l'indépendance de celui-ci à son égard.



Une évidence finit par s'imposer à Malraux : il faut résister et libérer le pays le passage au maquis peut s'interpréter comme un nouvel engagement aux côtés des plus humbles. Sauf qu'il s'agit désormais d'une personne collective, de la patrie. Ce n'est plus seulement la dignité d'une classe ou d'un peuple qui est en jeu, mais celle d'une nation millénaire. La Résistance est l'occasion d'une initiation au mystère d'une France qu'il ne connaît pas et découvre en combattant. Elle le mène du maquis de Corrèze à la plaine d'Alsace et à la terrasse de Sainte-Odile, si chère à Barrès... Il ne lui reste plus qu'à rencontrer l'homme qui a libéré et ressuscité le pays : le général de Gaulle.



Ils se font la même idée de la France. Mais ils l'ignorent encore, avant leur première rencontre. Rien ne les prédestine à s'entendre. Deux points de vue censément opposés risquent de s'affronter. Et pourtant, l'accord se fait tout de suite sur un point capital : la Révolution française est un mouvement national. Le lien entre nation et révolution, Malraux ne l'a d'abord connu qu'en Asie. La Résistance l'a convaincu qu'il était de nouveau possible en France par le redécouverte de l'idée d'intérêt général. La question sociale peut et doit désormais trouver une solution à l'intérieur de la nation. Un reniement ? Non, la leçon de la guerre : il pense que Nietzsche a eu raison contre Marx ; le XXe siècle est bien celui des guerres nationales.



Mais au-delà, il y a une conviction profonde née de la fraternité résistante : la France n'est pas une nation comme les autres. Elle est une figure plus qu'une donnée immédiate. Elle est une permanence irréductible à toutes les métamorphoses historiques. Le pays des droits de l'homme est l'héritier de la Fille aînée de l'Eglise ; la vocation spirituelle de la France ne change pas. La France est la vraie France - expression commune à de Gaulle et Malraux - quand elle reste fidèle à cette vocation. Tel est ce qui unit les deux hommes : une certaine idée de la grandeur française qui a toujours parlé au monde. Tel est aussi le sens du gaullisme : tout faire pour que "la France redevienne la France" . Malraux ne devient pas, il se découvre gaulliste. Et il suit tout naturellement un homme qui non seulement partage, mais aussi incarne - pour le peuple français - l'idée à laquelle il croit.


 


Dès lors, il n'aura de cesse de célébrer la nation française dont la particularité est précisément d'être universelle. C'est ainsi qu'il déclinera souvent - du RPF au ministère des Affaires culturelles - les deux principes ordonnant sa vision nationale : la continuité et l'universalité de la France. Pour le premier, il affirmera qu'elle est le pays des cathédrales et de la Révolution ou qu'avec les droits de l'homme, elle a prolongé les droits de l'âme. Pour le second principe, il proclamera qu'elle se doit d'exister pour le monde ou qu'elle n'est jamais aussi grande que lorsqu'elle parle au nom de l'humanité. Rien n'apparente ce point de vue à un nationalisme étroit. Tout le rapproche d'un universalisme non pas abstrait mais fécond.



Dans cet esprit, la nation française ne peut être autre chose qu'un exemple de grandeur et un modèle d'indépendance. Car elle représente aussi - pour les autres - une idée que Malraux appelait "la générosité du monde" la France est l'amie des peuples et la soeur des nations. Elle ne saurait oublier son devoir de défendre le droit des peuples à avoir un Etat national, c'est-à-dire une part de dignité universelle. Loin d'être un simple retour aux idéaux de sa jeunesse, le dernier combat de Malraux en faveur du nouveau Bangladesh se voulait surtout une illustration de ce principe. Mais il pensait aussi que "c'est à l'intérieur des nations que le problème commence et non qu'il finit". Ce n'est pas parc