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Malraux ou le refus du destin
André BRINCOURT
Malraux ou le refus du destin, Espoir n°111, 1997
Malraux serait-il, pour reprendre une expression qui fut la sienne, "l'homme de l'anti-Destin" ?
Nous touchons par là, semble-t-il, un point capital : le fondement de sa psychologie de la création, de son action militante comme de son engagement gaulliste, de sa philosophie comme de sa morale d'écrivain.
Etre artiste, être un créateur, cela ne signifie pas, pour lui, transcrire les faits, imiter une forme de la nature - cela veut dire métamorphoser, sublimer, ne pas se laisser conduire par la vérité, mais la conquérir.
Si le premier livre s'appelle Les Conquérants, ce n'est pas seulement en référence à ceux qui veulent changer politiquement le monde, mais à ceux qui, dans tous les domaines, ne subissent ni les formes ni les fatalités, et veulent assurer leur pouvoir et leur dignité en s'opposant au Destin. Si les derniers ouvrages s'inscrivent sous le signe des Antimémoires ce n'est pas non plus un hasard.
Sa fameuse phrase "transformer en conscience une expérience aussi large que possible" n'a pas d'autre sens - mais c'est le mot "transformer" qui est important. C'est à la fois une règle de création artistique et une règle de conduite : la vie, l'action, - voilà le terreau d'une germination, d'une métamorphose où l'oeuvre va reconnaître ses formes, et l'homme ses engagements.
Ne perdons pas de vue ce principe de base évoquant une existence qui, déjà, pour cette raison peut s'appeler "fabuleuse". Nous trouvons cette "dominante" à travers toutes les étapes, toutes les "expériences" : cette recherche par Malraux des moyens qu'ont eu les hommes à travers le temps de lutter contre les fatalités qui les accablent. Moyens de lutter contre l'humiliation, l'asservissement, en un siècle où la barbarie allait s'installer. Moyen de manifester, grâce aux formes d'art, une présence qui défie le temps. Moyen de fraterniser, par le combat et par le dialogue. Moyen de reconnaître dans la pluralité nos valeurs civilisatrices. Moyen pour l'homme de dire "Non".
Il est certes significatif de rechercher, dans cette optique, la cohérence et la permanence d'une pensée qui, - de l'aventure romanesque à la méditation sur l'art, en passant par l'engagement politique, - recoupe ce que nous pourrions appeler une philosophie du "Non".
Ce "non" de la Résistance, ce "non" gaulliste, précisément.
La dignité humaine, saisie dans le fait de dire "non" à l'Histoire. Le salut fasciste dit "oui". Et nous avons vécu ce temps où l'honneur était de suivre celui qui a su dire "non". Un "non" qui va de celui d'Antigone à celui de la Résistance. Malraux et de Gaulle se rejoignent ici.
Rappelons-nous : "Le hasard brise, le temps transforme" : la guerre a chassé les dictatures, la paix met à découvert les idéologies trompeuses, le temps a transformé le sens même de l'espoir - entre "l'illusion lyrique" et la lutte pour la grandeur de la Nation, Malraux a choisi.
Si l'art est un domaine mouvant où les formes se modifient, où notre regard se modifie, où les valeurs elles-mêmes auxquelles les oeuvres répondent, se modifient - de même, pour Malraux, l'Histoire est un domaine mouvant et parfois stupéfiant dans ses convulsions et ses retournements. Nous en sommes, au XXe siècle, ces témoins stupéfaits, alors que les idéologies s'effondrent, que tombent les murs et les masques, alors que se réveillent les nationalismes factieux et les fanatismes religieux.
D'où la nécessité d'introduire la notion de fidélité politique hors de tout réductionnisme. La fidélité peut se mesurer à une idée qui transcende la politique, encore faut-il savoir dans quel sens et à quel moment. Malraux acceptait mal les leçons qu'on a voulu, à cet égard, lui donner. Militant exemplaire au seul moment où l'Histoire faisait clairement la part des bonnes et des mauvaises causes, il a su reconnaître chez le général de Gaulle celui qui refusait le Destin.
Si nous admettons que le XXe siècle est (peut-être plus qu'un autre en raison de l'accélération des faits) un siècle où l'Histoire (à l'échelle d'un homme, d'une génération) est une Histoire qui se fait, se défait, se contrefait - il n'est pas inutile de se demander comment Malraux y tient sa place et y construit son personnage légendaire. Répondre à la question, c'est répondre à ses engagements, et principalement à son gaullisme.
Après tout, l'Histoire s'écrit en tournant les pages, ou en baissant le rideau du théâtre après chaque acte. Celle que Malraux a vécue, celle où il estimait devoir ou pouvoir jouer un rôle, allait des moyens choisis pour combattre un certain fascisme à une politique née de l'écrasement de ce fascisme-là - c'est-à-dire de l'espoir mis dans L'Internationale à l'espoir retrouvé dans l'esprit des nations. Les guerres apportent de sacrés coups de vent.
La seule fidélité qui importait à Malraux - bien au delà des options politiques - était une fidélité aux "valeurs suprêmes" (pour reprendre son expression), valeurs que l'on retrouve dans son choix politique comme dans sa pensée sur l'art considéré comme "le premier humanisme universel".
L'aune de nos soucis et de nos exigences sociales nouvelles, que les idéologies se retournent diaboliquement contre elles-mêmes - gardons-nous d'exiger chez nos maîtres à penser et à agir, une autre fidélité que celle qui se réfère aux "valeurs". Les valeurs peuvent changer de camp - l'Histoire en fournit quelques exemples - mais, du moins, ne changent-elles pas, par principe, de nature. Même si, pour continuer de s'affirmer, elles doivent en quelque sorte, "passer à travers" les mots, et ne pas se laisser piéger par eux.
On pourrait écrire l'histoire des vraies valeurs et des mots tordus, accaparés, détournés. On pourrait jouer à ce jeu pervers avec la déclaration des droits de l'homme et s'interroger sur les mots les plus nobles qui ont, en ce siècle, couvert les crimes les plus vils. Admettons que, chez Malraux, la fidélité qu'il s'est acharné, dans sa vie et dans ses livres, à définir, a toujours prévalu sur la défense des systèmes, et qu'il ne s'est jamais réfugié - contrairement à beaucoup d'autres - dans ce que j'appellerai un "vocabulaire de couverture".
Il aurait pu écrire en 1975 ce qu'il écrivait en 1935 : "La barbarie est ce qui sacrifie les hommes aux mythes ; nous voulons une civilisation qui soumette les mythes aux hommes". On peut y songer en ces temps de recrudescence de tous les fanatismes.
Pour le reste, autant en emporte le vent de l'Histoire.














