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Autour d'André Malraux - Jean d'ORMESSON


 

Autour d'André Malraux - 23 novembre 1996


Nous célébrons ici, ce matin, un rebelle couvert d'honneurs, un compagnon de route du communisme devenu le compagnon, le ministre, l'ami du général de Gaulle, un pilleur de temples changé en protecteur du patrimoine et en ministre des Affaires culturelles, un colonel espagnol et un colonel français pour qui l'art a compté plus que tout, un aventurier qui aimait les chats et d'abord et avant tout un grand écrivain.

Adversaire du colonialisme, antifasciste exemplaire des marxistes, chinois, indochinois, espagnols, plus proche encore du libérateur de la patrie, ami de Max Jacob, mort en saint à Drancy, ami de Drieu La Rochelle, qui se tue parce que Hitler est vaincu, de Corniglion-Molinier, avec qui il était parti à la recherche de la reine de Saba, qu'ils n'ont d'ailleurs pas retrouvée, ami de Picasso, qui, irrité par Malraux lui avait envoyé un télégramme célèbre : "Crois-tu que je sois mort ?" auquel Malraux avait répondu par un autre télégramme encore plus célèbre : "Crois-tu que je sois ministre ?". Malraux est en notre siècle un être de contraste et un paradoxe vivant. Mais notre siècle lui-même est si plein de contrastes et si paradoxal que personne ne l'annonce ni l'incarne mieux que Malraux. Malraux est un grand écrivain parce que le monde, tout à coup, s'est mis à ressembler à ses livres.
   

Malraux est l'homme de trois dieux, inégalement aimés, mais aimés tous les trois : l'art, la révolution et le général de Gaulle. Pour lutter contre la mort et pour forger contre elle un destin victorieux, Malraux a épousé des querelles, de grandes causes, le siècle tout entier - et, en fin de compte, un général de division à titre temporaire qu'il a aimé plus que tout, et sans doute plus que personne.

Je sais que beaucoup d'entre vous auraient eu beaucoup de choses à nous dire sur Malraux. Nous entendrons avec bonheur deux grands écrivains qui nous font l'honneur et l'amitié d'être parmi nous ce matin : Jorge Semprun et Régis Debray.

Antifasciste comme Malraux, résistant comme Malraux, ministre de la Culture comme Malraux, Jorge Semprun nous montrera comment, sous les ruptures apparentes de Malraux, se cache en réalité une continuité sans faille : celle qui est liée à la liberté et à la dignité de l'homme. Jorge Semprun - hélas - est membre du jury Goncourt. Il est le président du Comité Malraux. Il est au centre d'un tourbillon qui donne le vertige : Tu sais mon cher Jorge, la gratitude faite d'affection et d'admiration que je te garde pour ta présence ici.

Régis Debray est, comme Malraux, un aventurier métaphysique, un anti-destin. L'engagement politique et la passion pour l'art qui traversent et sous-tendent toute la vie de Malraux sont très loin d'être contradictoires : ils sont complémentaires. Ils aspirent, l'un et l'autre à un destin contre la mort. Mais très inégalement. Là où la politique, nécessairement, échoue, l'art s'impose et triomphe. Le ministre du Général, le romancier de L'Espoir et de la Condition humaine, l'interlocuteur de Nehru et de Mao tse-toung dans les Antimémoires est aussi, et peut-être d'abord, l'auteur du Musée imaginaire et des Voix du silence.

L'engagement politique dont nous a parlé Jorge Semprun, les images dont nous parlera Régis Debray ne sont que les formes diverses - et inégales en dignité - de la recherche d'un anti-destin, de la lutte contre la mort. A travers la révolte, la révolution, le marxisme, les combats aux côtés des communistes chinois et des communistes espagnols, à travers Jean Moulin et le général de Gaulle, dont personne ne peut dire qu'il était communiste, à travers Léger, et Braque, et Picasso, et l'art de la Perse, de Sumer ou de l'Inde, Malraux a épousé et incarné son siècle. C'est cette symbiose avec son temps qui l'a mené au Panthéon.

Malraux, naturellement, entre au Panthéon parce qu'il est un grand écrivain. Mais d'autres grands écrivains - et, lâchons le mot, de plus grands que Malraux : un Chateaubriand, un Baudelaire, un Proust - ne sont pas entrés au Panthéon et n'y entreront pas. Parce qu'ils sont hors du temps, et du coup hors de leur temps. André Malraux aussi sortira peut-être de son temps. Il se confond, pour l'instant, avec lui.

C'est sa grandeur. Et son risque. Car ce n'est pas le tout, pour un artiste ou pour un écrivain, d'entrer au Panthéon. Je n'irai pas jusqu'à dire que ça n'a pas d'importance. Non. Je ne le dirai pas. Mais je le pense profondément. L'entrée au Panthéon est un hommage national et une affaire politique. Il y a mieux que le Panthéon pour les grands écrivains : c'est l'éternité dans la mémoire des hommes et la passion des jeunes gens. L'éternité, au moins relative, de Sophocle et d'Homère, de Gilgamesh et de la Bhaghavad-Citâ.

Malraux est au Panthéon. C'est comme un Goncourt suprême, comme un Nobel d'éternité. Je me suis souvent demandé ce que Malraux aurait pensé de son arrachement au cimetière de Verrières et de son entrée au Panthéon. Je crois que je connais la réponse : il aurait trouvé ça tout naturel. Il savait dès l'enfance qu'il n'était pas comme les autres. Il n'a jamais travaillé. Il ne s'est jamais tenu debout derrière un établi, il ne s'est jamais assis derrière un bureau qui ne fût pas de ministre. Il a toujours été exceptionnel. Il était comme Rimbaud, comme Lawrence d'Arabie, un aventurier métaphysique. Mais à la différence de Lawrence et de Rimbaud, parce qu'il a incarné son temps avec un succès sans égal, il était fait pour le Panthéon.

Posthumes ou de son vivant, les honneurs, bien sûr, ne prouvent rien contre lui. Mais rien non plus pour lui. C'est la politique, ce n'est pas l'art qui fait entrer au Panthéon. Ce qui fait survivre les artistes, ce qui fait survivre les écrivains, et Malraux le savait, n'en doutez pas un instant, ce sont les jeunes gens qui les admirent et les aiment et qui les lisent dans les livres de poche.

Lira-t-on Malraux, comme on lit Stendhal, cent cinquante ans après sa mort ? Qui le sait ? Personne. On peut légitimement l'espérer. On a le droit de le croire. On n'en sait rien. C'est la limite de l'hommage que nous lui rendons aujourd'hui dans une enceinte officielle. Le Panthéon relève de l'histoire et même, plus bas, beaucoup plus bas, de la politique. L'art est très loin au-dessus, dans le secret des hommes, et peut-être au-delà.

Le destin de Malraux n'est pas au Panthéon. Il est entre vos mains. Entre les mains de chacun de vous. Entre les mains de vos enfants et de vos petits-enfants. IL ne dépend que d'eux et de quelque chose d'ineffable. Tout ce que nous pouvons faire ici est de rendre à André Malraux l'hommage de notre siècle qu'il a incarné avec tant de talent, et peut-être de génie. Ne parlons même pas d'éternité. L'immortalité temporaire à laquelle aspirent, et parfois malgré eux, les artistes et les écrivains, nous savons bien désormais qu'elle ne dépend ni des académies qui s'en réclament, ni des cérémonies à l'UNESCO, ni même du Panthéon. Elle repose sur les genoux de dieux qui ne sont pas ceux du siècle. Elle dépend d'un secret indicible qui est le secret de l'avenir et le mystère de l'art. Ce qui fait aujourd'hui l'immensité de la stature de Malraux, c'est qu'il est permis de penser que ce secret de l'avenir et ce mystère de l'art, il s'en est approché autant et peut-être plus que personne en son temps.