Dossiers thématiques

Hommage à André Malraux - Alain PEYREFITTE


 

Alain PEYREFITTE

Hommage à André Malraux / Sénat : séance publique du 3 décembre 1996, Espoir n°111, 1997

 

Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, s'adressant au Sénat du haut de cette tribune, le 8 décembre 1959, André Malraux s'écriait - et quelques-uns d'entre nous peuvent avoir gardé dans l'oreille la vibration de ses mots : "Les paroles du génie appartiennent à tous, et notre fonction est de les faire connaître à tous, pour que tous puissent les posséder".

Il importe à la France que les paroles du génie si fort et si singulier de Malraux soient connues de tous, pour que tous puissent les posséder.

Tel est le sens de l'acte national accompli le 23 novembre. Tel est le sens de l'hommage par lequel, monsieur le président, à votre initiative, et avec l'approbation unanime de la conférence des présidents, le Sénat entend aujourd'hui s'associer à la "reconnaissance de la patrie". A la fois en son nom propre, parce que notre Haute Assemblée est le lieu où débattent sereinement des hommes et des femmes qui reflètent la diversité de notre pays, mais aussi son unité ; et au nom des collectivités territoriales de la République, dont nous assumons la représentation.

Malraux n'est pas entré au Panthéon en gardien de musée - mais comme une âme vivifiante, propre à revigorer le corps ankylosé de notre vieux pays.

Il est le premier des écrivains depuis Hugo et Zola, le seul avec eux dans ces deux siècles, à être admis dans le temple des grands hommes. Pourquoi ? Beaucoup de grands écrivains, peut-être plus grands que lui, n'y accéderont jamais. Hugo y fut porté autant pour son exil volontaire à Guernesey, qui soutint l'espoir de la République, que pour Les Contemplations. Zola, autant pour son J'accuse que pour Les Rougon-Macquart. Malraux, autant pour l'escadrille España, la brigade Alsace-Lorraine et les maisons de la culture que pour Le Musée imaginaire ou Les Voix du silence.

Homme de lettres, homme d'action et homme d'Etat, il a été tout cela, indissolublement. La conjonction de ces domaines fait de lui un homme d'exception.

Le dernier titre de Malraux à notre reconnaissance, c'est justement d'avoir donné à tous les Français une occasion - si rare, si précieuse dans la vie d'un peuple - de se trouver unis dans une semblable admiration, dans une même émotion. Oui, guidés par les voix de notre collègue Maurice Schumann puis du président de la République, nous avons vécu là des instants d'unité nationale dont nous savons goûter le prix. Et dont il convient d'approfondir le sens, pour en prolonger la portée.

Cet homme qui a vécu tant de combats, qui a compté autant d'adversaires que de compagnons de lutte, comment a-t-il pu devenir un signe d'unité ? Alors qu'il a semblé se contredire si souvent lui-même, ce fulgurant romancier retraité à trente-six ans, cet aventurier devenu protecteur des musées, cet internationaliste devenu patriote, cet anarchiste devenu gaulliste, ce révolutionnaire devenu ministre ? Quel paradoxe !

Il ne suffirait pas de répondre que ses engagements sont si multiples, qu'il a eu des amis dans chaque camp. Depuis le Dictionnaire des girouettes, qui date de 1815, l'opinion est impitoyable pour les carrières ondoyantes. Ce n'est pas non plus parce que le temps efface l'âpreté des choix, car on aurait tort de croire que les inimitiés sont moins tenaces que les camaraderies ne sont fidèles. Il est naturel qu'aujourd'hui, à cause du parfum d'héroïsme qui se dégage de cette vie, chacun soit tenté de se situer du côté des révolutionnaires de Canton, des républicains d'Espagne et des résistants des maquis, de même que chacun à sa façon fait sa révérence à de Gaulle ; mais ce serait faire insulte à chacun de ces engagements, tels que Malraux les a vécus, que de les noyer dans l'euphorie douceâtre d'un baiser Lamourette rétrospectif.

La raison de notre réconciliation en Malraux est ailleurs. S'il fait aujourd'hui l'unité autour de lui, c'est qu'il a fait l'unité en lui. Il nous renvoie à l'essentiel d'une interrogation passionnée.

En présentant à la presse La Condition humaine, que le prix Goncourt 1933 venait de rendre célèbre, le jeune Malraux s'écriait : "J'ai essayé d'exprimer la seule chose qui me tienne à coeur, en montrant quelques images de la grandeur humaine. Que ceux qui mettent leurs passions politiques avant le goût de la grandeur s'écartent de ce livre qui n'est pas fait pour eux".

"La grandeur". Bien avant que de Gaulle ne parlât de grandeur, le romancier Malraux exaltait "la grandeur des communistes chinois jetés vivants dans la chaudière".

Peu importe que cet épisode soit réel ou imaginaire. Tout est dit. Dans un monde bouleversé par les guerres, hérissé de révolutions, déserté par les certitudes, divisé par les fanatismes, affronté à l'évidence de la mort, il reste à affirmer la grandeur de ceux qui se battent pour une cause qui les dépasse, de ceux qui se dépassent par ce combat.

Or, cette grandeur ne tient qu'à nous, à chacun de nous. Chacun y est appelé, mais personne d'autre que soi-même ne peut en entendre l'appel, en relever le défi. Ce n'est pas la cause pour laquelle on se bat qui nous justifie. C'est la qualité du combat. C'est, par exemple, de pouvoir dire, comme lui : " Au fond de l'ennemi, il y aussi la miséricorde". Où encore, d'accueillir comme une grâce, dans l'image obsédante des soldats de la Vistule découvrant en 1916 l'horreur des gaz, que soit "révélé en chacun le semblable qu'il devait combattre".

Voilà pourquoi Malraux échappe à ses engagements, par le haut. Il les traverse comme les épreuves qu'une quête. Il n'y aliène jamais sa liberté. Il l'en fortifie.

Voilà aussi pourquoi il met toujours ses choix à l'épreuve des faits. Comme le Tchen de La Condition humaine, il "ne pouvait vivre une idéologie qui ne se transforme immédiatement en actes". Parce que dans l'acte, il retrouve forcément l'homme. Non que l'acte suprême - donner sa vie - soit la pierre de touche de l'engagement : au poids de la fraternité virile, des rêves partagés, du sang versé pour elle, toute cause serait juste. Mais dans l'action, c'est soi-même qu'on met en jeu et qu'on révèle. Le chemin de l'homme doit se frayer entre "le misérable petit tas de secrets" de notre intimité, et le commode paravent du collectif.

Péguy campait Descartes en "cavalier français qui partait d'un si bon pas...". Malraux lui ressemble. "D'un si bon pas", il a parcouru les trois quarts de notre siècle, déjouant les pièges, relevant les défis, en homme d'honneur.

Ainsi, dans sa recherche, exigeante et inquiète, de la grandeur de l'homme, recherche jamais achevée, jamais apaisée, Malraux a trouvé l'unité de sa vie. Au plus profond des meurtrissures de l'humanité, Malraux décèle une présence invaincue - une perpétuelle reconquête de l'espoir. Cette persévérance sans pareille dans le combat de l'art et dans l'art du combat fait l'unité de sa vie et de son action - de l'aventurier à l'écrivain, du passionné d'archéologie au résistant, du combattant des Brigades internationales à l'homme d'Etat.

Sa définition de l'humanisme est celle d'un combat : "Nous avons refusé ce que voulait en nous la bête, et nous voulons retrouver l'homme partout où nous avons trouvé ce qui l'écrase".

C'est sur cette leçon de grandeur qu'il nous réunit.

Car, vingt ans après qu'il nous a quittés, et alors que le siècle s'achève, nous sommes confrontés à la même angoisse. Les cieux ne se sont pas repeuplés. Les valeurs ne sont pas mieux assurées. Les interrogations n'ont pas davantage de réponses. La science renvoie toujours au lendemain la découverte des grands secrets. La "condition humaine" n'a pas été radicalement transformée par les lumières d'avant-hier, par le progrès d'hier, par le développement d'aujourd'hui. Certes, les idéologies ont lâché prise, en buttant sur l'échec économique et sur les permanences nationales. Mais la soif de consommation ne supplée pas au déficit de foi. La mort est toujours au bout du chemin, le néant est toujours à l'horizon de chaque geste.

Malraux nous parle de notre temps, de notre condition humaine, de la condition de tous les hommes de ce siècle. A la même époque, le monde de Gide, de Mauriac, de Maurois, de Chardonne, est un monde intimiste, bourgeois et provincial. Pour Malraux, le monde ne se réduit pas à des querelles d'héritage en Gironde, à des amours platoniques avec une cousine de Cognac, ou à l'adultère d'une Madame Bovary de chef-lieu de canton. Il fait passer le grand vent d'un univers où les masses populaires se révoltent.   

Mais par le même mouvement qui nous plonge dans une tragédie planétaire, il pose le fondement de la dignité humaine, il communique une inaltérable confiance dans les hommes, pour peu qu'ils se dressent ensemble contre la mort : "Le plus grand mystère est que nous tirions de nous-mêmes des images assez puissantes pour nier notre néant".

En notre temps d'imprécateurs et de procureurs, où l'on ne sait plus chercher la réalité qu'en griffonnant des caricatures, où la dérision tient lieu de pensée, Malraux se signale par une extrême générosité de l'esprit et du coeur. Le "temps du mépris" n'est pas le sien. Dans le combat, c'est la fraternité qui l'attire. Il se bat avec, il se bat pour et, s'il faut se battre aussi contre, ce sera contre quelque chose plutôt que contre quelqu'un. Barrès, Péguy, Bernanos, Sartre, Mauriac : la polémique a toujours fait partie de la panoplie de l'intellectuel français. Mais Malraux répugne aux mots meurtriers. D'Antigone qui lance un non au visage de l'autorité, d'Antigone, héroïne du refus, il aimait par dessus tout cette phrase, qu'il a prononcée ici-même, à cette tribune : "Je ne suis pas née pour partager la haine, mais pour partager l'amour".

S'il nous réconcilie si aisément, s'il appartient à tous au-delà de nos pauvres divisions, c'est qu'il n'a jamais blessé une conviction, jamais insulté une valeur ; c'est qu'il a toujours voulu faire partager, non la haine, mais l'amour. L'amour de compassion pour les hommes humiliés, pour les peuples brutalisés, pour sa patrie défaite ; l'amour d'admiration pour tant d'oeuvres sublimes, tant de civilisations brillantes, tant d'accomplissements disparus - pour Jeanne d'Arc, pour ses frères de combat, pour de Gaulle, pour son pays.

Si Malraux sait émouvoir les jeunes, aujourd'hui comme hier, c'est parce que, sur le fond tragique du désarroi et de l'horreur, il a eu le courage d'admirer, et le talent de nous entraîner dans ses admirations.

Oui, la patrie est reconnaissante à Malraux d'avoir si bien démontré que, dans notre siècle, il a été possible de s'engager sans finir dans l'amertume ou le reniement, et de préserver sa liberté sans refuser de répondre aux sollicitations de l'Histoire. Dans ce siècle qui n'est pas grand, il a été possible d'être un grand homme.

Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, dans cette enceinte, notre reconnaissance a le droit et le devoir de s'attarder un instant sur la façon dont Malraux a justement répondu à ces sollicitations de l'Histoire, à partir du moment où elles furent celles de la France blessée.

Avant 1940, il y a dans sa vie comme un halètement, comme une frénésie. A partir de 1940, il y a une ligne continue, une fidélité invariante. Pourquoi chercher plus loin que l'image qu'il nous a donnée de ce changement, de cette conversion ?

Ouvrons les Antimémoires : "Je me suis engagé dans un combat pour, disons, la justice sociale. Puis il y a eu la guerre d'Espagne. Puis il y a eu la guerre, la vraie. Enfin, est arrivée la défaite, et, comme beaucoup d'autres, j'ai épousé la France". Parce qu'elle est meurtrie, humiliée. Parce qu'elle est la patrie du courage malheureux.
         

Avant 1940, il ne connaissait que des passions, vives sans doute, mais qui ne pouvaient le retenir longtemps. L'anticolonialisme, c'est la découverte de la nation des autres. Au degré d'intensité humaine, d'incarnation, que Malraux met dans ses combats, lui, le plus fraternel des hommes, le plus ouvert à toutes les différences, il finit par trouver une limite. Il comprend, il partage, et même il offre sa vie. Mais il ne devient pas un révolutionnaire chinois, un nationaliste annamite, un républicain espagnol.

En quatre semaines, la France a rejoint le cortège des peuples souffrants, des nations broyées. La compassion pour les humiliés et offensés a toujours été pour Malraux l'éveilleur de l'action.

Mais que faire ? Lui qui avait parlé des communistes chinois quand ils n'étaient encore qu'une poignée d'hommes, lui qui était à Madrid deux jours après le pronunciamiento de juillet 1936, lui si vif, si instantané, il attend. Il ne se mobilise pas. Il se terre. Il ne peut plus y avoir d'engagement gratuit. On n'a plus le droit de se tromper. Il s'agit de la France.

A partir du moment où, en 1943, il a fait le choix, non de la résistance en esprit, qui va presque de soi, mais des moyens de la Résistance active, tout devient simple, serein. La Résistance n'est pas la révolution. Ce n'est pas un parti dans une guerre civile. C'est un combat pour libérer le sol de la patrie. Et sur cette ligne de crête, comment Malraux n'aurait-il pas rencontré de Gaulle ? Etonnant compagnonnage que le leur, sans une faille, sans une interruption pendant vingt-cinq ans ; et quels vingt-cinq ans !

Vous connaissez l'inscription gravée sur le piédestal de la Croix de Lorraine de Colombey : "La seule querelle qui vaille est celle de l'homme". Cette affirmation gaullienne, Malraux aurait pu la signer. Pour l'un comme pour l'autre, la nation n'est pas un enfermement. La France n'est pas une ethnie. Elle est une aventure de civilisation sans cesse renouvelée. La France se dépasse dans une idée de l'homme, elle s'identifie depuis toujours au combat des hommes pour un modèle qui les exprime et les élève à la fois : la Gaule des citoyens romains, la France de la chrétienté royale et paysanne, la France des chevaliers et des moines, celle de l'honnête homme, celle des philosophes, celle des soldats de l'an II, celle des missionnaires catholiques et des hussards noirs de la République.

Nous savons comment la puissante imagination historique de De Gaulle embrassait toute cette longue aventure. Nous pouvons écouter Malraux évoquant l'étrange image vue à l'inauguration de Brasilia : "Apparut Jeanne d'Arc, une petite fille de quinze ans, sur un joli bûcher de feux de Bengale, avec sa bannière, un bouclier tricolore et un bonnet phrygien (...) Jeanne et la République étaient toutes deux la France, parce qu'elles étaient toutes deux l'incarnation de l'éternel appel à la justice". Et voilà pourquoi il peut ajouter : "Le monde reconnaît la France lorsqu'elle redevient pour tous les hommes une figure secourable, et c'est pourquoi il ne perd jamais toute confiance en elle". Pourquoi faut-il que ce soit nous-mêmes qui perdions cette confiance que le monde nous accorde si généreusement ?

 

Le devoir de libération accompli, comme il l'a été par Jeanne, il ne suffit pas de relever l'épée. Il faut relever le sceptre. C'est la tâche politique. Jeanne pousse le roi à Reims. Pour de Gaulle, il s'agit de fonder l'expression moderne de la légitimité, de donner à la France une République qui ne fasse pas mentir son nom - res publica. Là-dessus, bien des chemins que la Résistance avait rapprochés, se sont écartés. Les compagnons de la Libération n'ont pas été tous, loin de là, les compagnons de la fondation. Malraux aurait pu s'écarter, lui aussi. Déjà, la religion de l'art lui offrait son refuge et de Gaulle ne lui en aurait pas voulu de s'y consacrer tout entier. Mais non, Malraux va parler sur toutes les tribunes du Rassemblement du Peuple français. Il en partagera tous les espoirs, et toutes les déceptions.


Pourquoi ? Eh bien, il faut le dire, après tant d'années. Pour l'honneur de l'intelligence française. A l'heure où l'on finirait par croire qu'il n'y a plus que deux camps, celui des militants de la révolution, et celui des consommateurs de l'american way of life, Malraux part en guerre pour la liberté de l'esprit, et pour un espace de culture ouvert entre le dollar et la Pravda, entre Mac Carthy et Staline. Ça ne lui est pas bien difficile. Il lui suffit de rester lui-même. La seule chose étonnante, c'est que tant d'intelligences aient alors dérapé. Il demeure, lui, le témoin qu'il n'y avait là, pas plus qu'ailleurs, aucune fatalité.

Auprès de De Gaulle, son engagement n'est pas seulement celui de l'orateur et de l'écrivain. Il est celui du ministre : déjà dans le Gouvernement provisoire, et sans interruption du 1er juin 1958 au 28 avril 1969, "Ministre du général de Gaulle" : ce titre, beaucoup ne peuvent s'en prévaloir qu'à la suite d'un bref épisode. Malraux fut le seul à être ministre dans tous les gouvernements de De Gaulle, et à ne l'être que dans les gouvernements de De Gaulle.

Malraux ministre, ce fut d'abord celui que l'on voyait toujours assis à la droite du Général. Celui à qui il donnait la parole le premier quand il voulait recueillir, en un "tour de table", l'avis de son gouvernement. Celui qui échangeait avec lui de petits billets, ou qui lui chuchotait à l'oreille. Le "disciple bien-aimé".

Les images de ces deux grands hommes sont inséparables. Pas seulement parce que l'on pense à la conjonction de leurs destins. Leur association est physique. Semaine après semaine, cinquante fois par an pendant six ou sept ans, celui à qui vous avez fait l'honneur de le désigner pour prononcer cet hommage, les a vu côte à côte à la table du conseil. Je ne peux imaginer le Général au conseil, sans apercevoir Malraux assis à son côté, comme deux profils en bas-relief sur le même médaillon.

"A ma droite, lit-on dans les Mémoires d'espoir, j'ai et j'aurai toujours André Malraux. La présence à mes côtés de cet ami génial, fervent de hautes destinées, me donne l'impression que, par là, je suis couvert du terre-à-terre." On a parfois interprété cette phrase comme une manifestation de l'égocentrisme de De Gaulle, flatté de disposer d'un faire-valoir de haut vol. Il me semble au contraire qu'elle avoue une sorte d'humilité : comme si le Général avait besoin de cette présence, pour être rappelé à la haute exigence de sa fonction. De même que, par son exemple, le Général nous appelait, nous ministres ordinaires, à nous élever au-dessus du médiocre et du cynisme, de même Malraux "couvrait" de Gaulle du "terre-à-terre", en l'appelant silencieusement à l'obligation de la grandeur.

En effet, il est "la voix du silence". Le plus souvent, au conseil, Malraux écoute et se tait.

Quand il parle, les registres varient. Il lui arrive, comme à chacun de nous, d'intervenir en ministre technique, pour présenter une nomination ou une réforme - sans se croire obligé de parler en homme de génie. Mais comme ce registre n'est pas vraiment le sien, il l'évite le plus possible ; et quand il ne peut absolument l'éviter, il reste bref.

Dans les "tours de table", il sait être lapidaire et va droit au but. Sur la question du référendum de 1962 en vue de l'élection populaire du Président, il balaye les incertitudes : "Votre successeur doit-il être élu par le suffrage universel ? Oui. Comment pourrait-il en être autrement ? Cette réforme sera-t-elle votée par référendum ? Oui. Comment pourrait-elle l'être autrement ? "Derrière l'invocation simplificatrice de l'évidence, il y a l'angoisse tragique : "Cette réforme sera-t-elle suffisante ? Sûrement pas. Rien n'est jamais suffisant. Sinon, l'Histoire, depuis que le monde est monde, aurait eu d'autres couleurs. " Et encore : "Il faut que votre successeur puisse sauver la République".

Dans ces occasions, chacun l'attendait. Mais en d'autres, il nous surprend, et surprend le Général. Evoquons-en une, parce qu'il a peut-être ce jour là, fait avancer quelque peu l'Histoire.

C'est au conseil du 23 octobre 1963. Il rend compte d'un déplacement au Canada. L'habitude des conseils est que les ministres racontent leurs missions à l'étranger. Le Général y goûte le plaisir de témoignages concrets sur la présence de la France au monde. Malraux est allé à Montréal inaugurer une exposition française. D'emblée, il dépasse son sujet : "L'immense enthousiasme qui entoure cette exposition et qui m'a accueilli n'est pas tout à fait naturel. Il y a au Canada un seul problème : l'autonomisme québécois. La réalité de l'autonomisme empoigne toute la vie politique. L'état d'esprit des Canadiens français est celui d'une minorité qui veut cesser de l'être. Leur colère est si grande qu'ils ont maintenant la volonté d'être autre chose que des hommes en colère".

Il est lancé, il parle longuement, de plus en plus passionné, mais sans cesser de rapporter des faits, de décrire des opinions, d'analyser des rapports de force.

Pendant qu'il parle, le Général manifeste une extraordinaire intensité d'écoute, comme porté par une musique dont il apprécie chaque nuance et qui lui remue l'âme.

Malraux conclut : "La France ne doit plus être seulement le passé du Canada français, mais son avenir".

Quand Malraux se tait, de Gaulle reprend le motif, sobrement, à sa façon, pour le final. Quatre ans plus tard, en s'écriant "Vive le Québec libre" au balcon de la mairie de Montréal, il ne pourra surprendre aucun de ceux qui étaient autour de la table du conseil, en ce jour de 1963.

Comment ne pas reconnaître Malraux dans cette démarche ? A nouveau, il est aux côtés d'un peuple qui souffre. Il cherche à ouvrir le chemin de l'espoir.

Ministre du Général, oui, mais aussi des Affaires culturelles. Il l'est pour agir, sur les choses et sur les esprits.

Sans doute, Malraux se heurta-t-il, comme tout ministre, à la sainte alliance des immobilismes - administratifs, féodaux et syndicaux. Ses réussites les plus éclatantes, il les obtint là où le terrain était vierge, ou bien dans les actions où ses idées pouvaient se réaliser sans trop d'intermédiaires. Réformer l'Opéra ou la Comédie française lui fut impossible - mais lancer l'entreprise neuve des maisons de la culture, cela lui a été possible.

Un ministre de la culture ne change pas la culture. Sachant mettre de la modestie dans la grandeur, Malraux s'est contenté de faire valoir.

Faire valoir la culture qui est patrimoine. Et c'est Paris regratté, décrassé, restitué dans l'éclat de sa pierre blanche et la finesse multipliée de ses formes et de ses décors. Ce sont les grands monuments nationaux - de Chambord à Versailles, de Reims à Vincennes, du Louvre à Fontainebleau - sauvés, réparés, mis en honneur. C'est l'entreprise immense de l'inventaire des richesses artistiques de la France. C'est la création du service des fouilles archéologiques, l'institution des secteurs sauvegardés.
Mais Malraux aurait-il été lui-même s'il s'était enfermé dans le passé national ? Le patrimoine culturel est sans frontières. Il faut aller montrer La Joconde à New York, la Venus de Milo à Tokyo, comme il faut faire venir à Paris Toutankhamon, ou le Siècle d'Or espagnol, ou les trésors de l'Iran.

Plus novateur encore, plus en rupture avec les habitudes de l'Etat, Malraux conçut le faire-valoir comme accueil à l'art vivant - aux arts vivants : car la marque de son génie fut, en ce domaine où règne si impérieusement l'esprit de chapelle et de secte, une entière disponibilité. Malraux ne redouta point d'aider les expressions les plus déconcertantes de la création ou de l'incréation moderne.

Conservateur, restaurateur, éveilleur, orateur, intermédiaire : il utilisa toute la palette de l'action pour publier la culture, sans pédantisme mais aussi sans condescendance. Publier la culture, c'était d'abord redonner au public le goût de croire dans la force de l'art.

Soyons attentifs à son discours sur la culture. Par exemple, quand il ouvre à Bourges la première maison de la culture, en 1964 : "La seule force qui permette à l'homme d'être aussi puissant que les forces de la nuit, c'est un ensemble d'oeuvres qui ont en commun un caractère à la fois stupéfiant et simple, d'être les oeuvres qui ont échappé à la mort".

Cette question a-t-elle cessé d'être d'actualité ? Sa politique, c'est de mettre la haute culture, celle qui résiste au temps, à la disposition de tous. C'est une politique de la plus grande exigence pour le plus grand nombre. C'est à la fois le contraire de l'élitisme et le contraire de la démagogie.

"Si la culture existe, dit-il encore à Bourges, ce n'est pas du tout pour que les gens s'amusent ; parce qu'ils peuvent aussi bien s'amuser, peut-être bien davantage, avec tout autre chose et même avec le pire."

Cette exigence est ce qui donne son intérêt à des échanges parfois difficiles avec ceux qui, dans ce Palais du Luxembourg comme au Palais-Bourbon, avaient aussi leur conception de l'exigence culturelle.

Sa venue dans les deux chambres du Parlement était un événement. Notre collègue Christian Bonnet s'adressait ainsi à lui : "Monsieur le ministre, grâce à cette éloquence si passionnée et si particulière qui est l'un des aspects de votre génie, l'évocation des crédits relatifs aux affaires culturelles est chaque année le sommet de la discussion budgétaire".

Un autre jour, Malraux avait répondu au sénateur Roger Garaudy : "Vous avez vraiment mis les choses où elles sont. En effet, il s'agit de savoir s'il y aura une jeunesse et s'il y aura une nation. Le reste, ce sont des problèmes de gens qui sortent par la porte et par la fenêtre de la Comédie française... Nous vous disons : ce n'est pas le prolétariat qui sauvera la jeunesse française, c'est la France ".

Les Paravents de Genêt, montés à l'Opéra, furent l'occasion d'un débat de haute tenue, où s'opposèrent deux valeurs primordiales : le respect dû à la mort et le respect dû à la liberté. Notre collègue déjà nommé, Christian Bonnet, alors député, cite une scène particulièrement, comment dire, fétide, qui se déroule en Algérie, en présence d'un lieutenant moribond, et il pose la question : un théâtre subventionné ne doit-il pas être, comme le ministre d'Etat l'a dit des maisons de la culture, "un lieu où les gens se rencontrent pour rencontrer ce qu'il y a de meilleur en eux" - et non "pour exploiter la pourriture ? " Malraux lui répondra en invoquant l'imprudence de mesures d'interdiction qui seraient une politique de Gribouille, puisqu'elles ne feraient que donner du lustre à la pièce. Mais surtout, en opposant une fin de non-recevoir qui renvoie à l'essentiel : "La liberté n'a pas toujours les mains propres, mais il faut choisir la liberté".

Je me suis donné le plaisir de feuilleter dans le Journal officiel des débats du Sénat ceux auxquels il a participé - ils ne sont pas très nombreux, pour les raisons que chacun sait. Mais on est frappé de l'extrême franchise du ton de Malraux. Il s'explique comme dans une conversation. Son budget n'est pas à l'aise ? Son esprit est à l'aise. Sa langue n'a jamais été de bois. Il sait être simple et concret, et puis, sans prévenir, laisser s'envoler l'imagination. Et quand on le cherche, on le trouve : "Ah, monsieur le rapporteur, quand je pense à ce qui est écrit tous les matins par les gens que nous subventionnons tous les soirs, je nous trouve un gouvernement bien débonnaire !

Monsieur le président, monsieur le ministre, mes chers collègues, chacun de ceux qui entrent au Panthéon porte une idée pour la France.

Notre pays a eu la chance de voir naître un homme qui a su exprimer tout le désarroi de ce siècle, qui en a mené bien des combats, qui en a côtoyé les illusions, qui en a connu les épreuves. Il appartient à notre siècle, autant que Victor Hugo et Zola au XIXe, que Voltaire et Rousseau au XVIIIe - les quatre autres écrivains entrés au Panthéon. Or, cet homme, dans ce temps de fer et de feu, n'a jamais vacillé dans sa certitude que notre humanité était en nous une braise, que même la folie des hommes ne pourrait réussir à éteindre. Intellectuel surdoué, fruit achevé de la plus haute culture, c'est auprès des plus simples qu'il a appris l'héroïsme et qu'il est allé chercher un sens à sa vie. Sa langue magnifique fait une offrande de grandeur à ceux qui sont grands sans le savoir.

Le voici, dans son dernier discours, sur le parvis de Chartres, pour évoquer les femmes déportés et dire à la plus "démunie" des survivantes, ce que lui murmure "la France aux yeux fermés : "Saint François disait à la mendiante d'Assise : Sur ton pauvre visage, que ne puis-je embrasser toute la pauvreté du monde. Sur le tien, moi la France, j'embrasse toutes tes soeurs d'extermination. Avec quoi ferait-on la noblesse d'un peuple, sinon avec celles qui la lui ont donnée ? "

A travers la tragédie : la grandeur, la confiance, la petite fille Espérance. Nous en avons tant besoin, à nouveau.

Au-delà des cérémonies, puissions-nous conserver en nous, hommes et femmes en charge de la République, quelque chose de l'exigence de Malraux. Ne redoutons pas qu'elle nous enferme. En lui, si français, bien des hommes de par le monde ont aimé le visage ouvert et attentif de la France. Avec lui, pas plus qu'avec de Gaulle, le plus haut patriotisme ne risque pas de s'opposer aux autres nations : au contraire, il leur parle le langage universel de la dignité humaine.

"Mes morts, écrit-il dans les Antimémoires, sont incrustés en moi, je ne vais au cimetière que pas devoir". C'était le devoir de la France de placer la dépouille d'André Malraux dans la crypte des grands hommes. Mais c'est notre chance que sa présence demeure incrustée en nous.