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L'actualité d'un revenant - Régis DEBRAY


 

Régis DEBRAY

L'actualité d'un revenant, Espoir n°111, 1997

 

Cette journée a fort bien échelonné les cérémonies. L'UNESCO avant le Panthéon. Le forum avant le sanctuaire. La planète avant la nation. L'humanité avant la République. Heureuse chronologie des hommages, à un patriote qui aimait à répéter que sa patrie n'est jamais aussi grande que lorsqu'elle l'est pour tous les hommes.

Les hommes et pas seulement les Européens. Le monde entier et pas seulement le petit cap de l'Asie. Car qu'est-ce que cette oeuvre-voyage, ce film d'explorateur à n épisodes et rebonds, sinon, excusez l'anglicisme, une des plus belles road-movies du siècle, où chacun peut faire le tour de la terre, livre après livre, comme l'a tant de fois fait son auteur.
   
Il y a plusieurs façons de ne pas être casanier ni chauvin ; et on peut voyager sans sortir de soi. L'adolescent bibliophile a fait ce qu'il fallait pour prendre l'air, ce qui n'est pas vraiment dans le tempérament national (Anglais et Italiens paraissent, à cet égard, beaucoup plus doués). Sans doute, en 1920, la route de l'Orient a-t-elle un bon siècle derrière - c'est déjà une routine. Chateaubriand, Byron, Flaubert. Après le Proche-Orient du XIXe - Jérusalem, Egypte, Sublime Porte -, l'Extrême-Orient battait alors son plein. Mais comme dépaysement intemporel ou encanaillement passager. Comme miroir narcissique ou comme décor touristique. Le jeune dandy fut d'emblée un globe-trotter insolite : l'un des premiers à mettre le Transsibérien de côté, à traverser les verroteries et les parfums de l'Orient littéraire (version haute : Conrad, version basse : Loti) pour regarder sa propre culture avec les yeux d'un autre. Quand Malraux a 20 ans, faut-il le rappeler, l'Histoire du monde est celle de l'Occident, dont les empires coloniaux ont réduit au silence tout ce qui ne lui ressemblait pas. Malraux, comme Segalen mais d'une autre façon, va s'efforcer d'écouter ces voix muettes. Je dis bien : écouter, et non prêcher son propre credo - Evangiles ou Droits de l'Homme. Il veut comprendre les autres, non visiter des lieux ; et intérioriser les questions que se pose l'Asie face à nous. La Tentation de l'Occident, c'est un jeune Chinois qui parle d'égal à égal avec un jeune Européen. Et ce qui s'est passé à Shangaï ne s'est pas appelé La Condition chinoise ou La Condition marxiste mais La Condition humaine. On n'était plus dans l'exotisme, mais dans le fondamental : le "lotus bleu" avait rejoint l'homme universel. Comme le fera, dans les Antimémoires, le banyan indien.

De l'Orient réel, avouons qu'il ne reste que des fantômes dans ses romans. Dans La Voie royale, Les Conquérants ou La Condition humaine, c'est l'occidental qui mène le jeu ; et les héros européens - Claude, Perken, Garine, Borodine, - sont des expatriés, au milieu des métis ; ils commandent ; on n'entend qu'eux ; les indigènes, ceux qui feront La longue Marche, jouent les figurants, les porte-voix. Peut-on en dire autant des Espagnols dans L'Espoir ? D'autres en jugeront mieux que moi. Heureusement, cet homme qui avait du mal avec les langues étrangères a rencontré les images, dont l'emprise est toujours plus profonde et plus large que celle des idées. Heureusement, il y a eu Le Musée imaginaire. S'il est né en Occident, il a vocation à tout embrasser. Et l'on sait par quoi ce musée est beaucoup plus qu'une collection d'oeuvres d'art - la création n'étant pas pour Malraux un aveu déguisé ni un beau rêve de pierre, mais la plus haute ambition de sens à quoi une culture puisse atteindre ; sa zone de transcendance, la seule qui puisse encore mettre en contact des hommes devenus athées avec ce qui les dépasse. "Malraux n'est pas touriste lorsqu'il parle de l'art", dit Tadeo Takemoto.

Oui, l'esthète, curieusement, semble à distance plus authentiquement internationaliste que le militant ; mais sans doute, le terme "esthète" ne convient pas pour désigner la passion qu'il eut des rythmes, des styles et des lumières. C'est dans la recherche de l'éternel et non par l'engagement historique que Malraux, semble-t-il, est véritablement sorti du pré-carré euro-narcissique, et de son corollaire, l'orientalisme ; c'est par la peinture, l'architecture et la sculpture qu'il a rencontré la planète, découvrant du coup l'Orient comme un possible de l'homme, aussi crédible et rigoureux que l'option "Occident". Si le monde héroïco-politique du romancier prolonge les cafés de Montparnasse - les bavardages du café-crème se poursuivant sans façons dans les cockpits, sur les quais de Shangaï ou les barricades de Barcelone, - la réflexion sur l"art et la mort parvient, elle, à la polyphonie. Les cultures autres que la chrétienne ou la moderne ont ici la part belle. En quoi on peut dire la sensibilité personnelle de Malraux plus avancée que celle de ses personnages, ce qui donne à son esthétique une portée proprement éthique.

Plus que la Bibliothèque nationale, forcément nationale, plus que la littérature si difficilement mondiale, Babel oblige, l'"univers des formes" est notre seul langage immédiatement universel : pas besoin de traducteurs, ni d'écouteurs, ni de dictionnaires. Anglais facultatif. Tous les idiomes plastiques ont dignité égale. Quand il écrit ou fait écrire un Tableau de la littérature, c'est de la française dont il s'agit ; quand il écrit un Musée imaginaire de la sculpture, c'est de la sculpture mondiale. Là, il n'y a plus de soliloques, la réciprocité joue pleinement, l'héritage se refait indivisible. Dans l'ordre du dogme, le Christ et Civa ne se rejoignent nulle part ; mais dans l'ordre des formes, les tympans d'Autun admettent pour vis-à-vis les grottes d'Elephanta, et les fétiches en bois, la Vénus de Milo. "L'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort" est aussi celui par lequel il entre en résonance avec l'inconnu des antipodes. L'Egypte des esclaves et des pharaons n'existe plus pour nous que par ses chats de pierre, et les civilisations mortes se survivent "par le style qui les fait accéder à un monde qui n'est pas celui des vivants". Or, ce "surmonde" - chaque culture possède en elle la force d'y pénétrer, la reine Sebeth de Casamance au même titre que le sculpteur de Reims ou du "houmfor" le panthéon vaudou. Et pour ce qui est de répondre à l'absurde et à l'informe, ce que le plus démuni a à proposer à ses frères en humanité n'est pas folklorique ni ethnologique mais proprement universel. La fresque du "docteur feuilles" haïtien me concerne de l'intérieur, directement, autant qu'un temple shinto, une statue maya ou Notre-Dame de Paris. Contrairement au pouvoir économique, financier ou militaire, l'éternel apanage des dominants, la puissance symbolique est partagée par ceux qui ont la technique et par ceux qui ne l'ont pas. Cet horrible mot de "province" a dit un jour Malraux, inaugurant en France une maison de la culture. Cet horrible mot de "périphérie", pourrait-on ajouter en écho, à l'échelle de la terre. La mémoire du monde a des sommets mais elle n'a pas de centre. Elle n'est elle-même qu'un jeu incessant entre plusieurs centres, un va-et-vient entre pôles en mouvement. Toutes les oeuvres fortes sont soeurs par leur capacité à transcender l'histoire, à témoigner d'un au-delà de la mort, "invulnérable" à la succession des empires".

 
Sans doute est-il une autre fraternité transfrontières, celle de la connaissance objective. Elle n'intéressait pas Malraux, hélas, étranger aux labos et aux campus. Il a dialogué avec Picasso, non avec Einstein, bien qu'il ait rencontré les deux. Terrible handicap, au siècle de la science et des techniques : dédaigner les savoirs et leur évolution, c'est sans doute ignorer la moitié de la culture, comme le misogyne ignore la moitié de l'humanité. Mais cela protège du positivisme et du scientisme. Car on ne fait pas une civilisation seulement avec des machines et des équations. Il faut d'abord des sentiments et des modèles d'identification, à commencer par le sentiment de ce qu'est et doit être la vie humaine. Et c'est un fait que notre puissance scientifique est capable de détruire la terre mais non de former un adolescent. Ni de donner naissance à un type humain exemplaire. La science mobilise les cerveaux, seul l'imaginaire et un système de valeurs peuvent mobiliser des âmes. La question étant de savoir si on peut avoir en même temps la science et les mythes... Vastes sujets, comme disait l'autre.

J'appartiens à une génération qui, de son vivant, tenait Malraux pour ringard et passéiste. Rétrograde dans ses choix politiques jugés à tort nationalistes, dans son goût des limbes, des colonnades et des ruines, même dans son élocution, qui devait plus à Sarah Bernardt qu'aux films de Godard. Lui qui a si longtemps prêché, dans le désert, la vertu des métamorphoses et la magie des résurrections, il ne serait pas fâché de se voir renaître en éveilleur d'actualité. A une époque où cela n'était pas monnaie courante, il a pronostiqué deux événements majeurs, nullement contradictoires quoique de signe opposé, tout l'un appelle l'autre : la renaissance de ces choses très obscures mais très tenaces qu'on appelle toujours les nations d'une part, et de l'autre ce qu'on appelait pas encore la mondialisation. A l'heure où cette dernière signifie très cyniquement l'uniformisation des cultures par subordination des faibles au fort, éradication des écarts à la norme centrale, industrielle et financière, Malraux a témoigné pour une unité du monde qui serait celle de l'esprit : la mondialisation comme circulation des différences, et non pas comme réduction à l'homogène ; comme dialogue entre exceptions culturelles multiples et non comme monologue d'une superpuissance, qui deviendrait la source unique des images, des"news" et des rêves. Au moment du repli sécuritaire sur soi-même, où l'on tend à fermer les frontières, à élever de nouveaux murs entre Nord et Sud, il y a quelque chose d'encourageant à voir revenir parmi nous l'un des très rares esprits occidentaux qui, sans renoncer à ses propres valeurs, sans se renier dans son être d'Européen fils de Nietzsche et de Dostoïevski, de Rembrandt et de Goya, a passionnément aimé l'éclairage que les civilisations autres portaient sur la sienne. L'Inde, le Japon, la Chine, comme l'Afrique noire et le Mexique, avaient à ses yeux des questions essentielles à lui poser, et susceptibles de le remettre en question, lui. Il n'est pas si fréquent qu'un intellectuel d'Occident ait, à l'extérieur de son périmètre de sécurité culturel, si je puis dire, non des relations ou des faire-valoir, mais de vrais amis (les amis étant ceux auxquels nous donnons le droit de nous indiquer nos limites, de nous signaler nos points aveugles). Et qu'il y en ait tant ici rassemblés, vingt ans après sa mort, à un moment où le mot sinistre d'étranger relève la tête, en Europe et en France même, - voilà qui est de nature à redonner espoir.