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Malraux dans son temps et dans l'éternité - Jean d'ORMESSON


 

Jean d'ORMESSON

On raconte qu'à un interlocuteur qui lui assurait que le maréchal Juin était très intelligent, Malraux aurait répondu : "Intelligent... intelligent... intelligent comme qui ? Comme Stendhal ? " Servi par une mémoire et une imagination prodigieuse, Malraux était très intelligent.

Trois écrivains auront marqué le siècle de leur intelligence : Gide, le patron, l'auteur de Paludes, l'éternel écartelé entre l'ardeur du désir et le jansénisme de l'abstinence ; Valéry, qui avait renoncé à l'effusion sentimentale et lyrique en faveur des mécanismes rigoureux de l'intellect ; et André Malraux. Valéry avait tué la marionnette en lui, Malraux définissait l'intelligence par la destruction de la comédie. Gide qui n'en finissait pas de se repentir de n'avoir pas deviné le génie de Marcel Proust, découvrit très vite que Malraux était le plus intelligent de sa génération, Malraux, à charge de revanche - à moins que ce ne soit André Rouveyre, mais mettons que ce fût Malraux - traita André Gide de "contemporain capital".

Qu'est-ce que Malraux a fait de son intelligence ? Il a compris une chose décisive - et peut-être un peu dure pour nous : c'est qu'à force d'être utilisés dans les livres et sur les estrades officielles, les mots avaient perdu de leur force. Il les a remplacés par les images dont parlera Régis Debray et par l'action dont a parlé Semprun - par l'art et par la révolution. C'est ce qui a précipité vers lui des millions de jeunes gens. Il a été en Indochine pour admirer les statues de Benteai-Srey et, avec une simplicité désarmante, il s'en est emparé. En Indochine, il a découvert le colonialisme et il a inventé l'engagement politique. Ou, du moins, il lui a donné son statut littéraire et intellectuel.

Il a détesté son enfance. Il a vécu dans les drames. Il est terriblement de son temps en ce sens que le bonheur le fuit et ne l'intéresse guère. Son père se suicide. Son grand-père se suicide. La femme qui partage sa vie est tuée dans un accident. Les deux enfants qu'elle lui a donnés se tuent en voiture. La mort rôde autour de lui. Il sourit peu. Il a aimé quelques femmes. Il a aimé Clara. Il a aimé Josette. Il a aimé Madeleine. Il a aimé Louise. Mais son seul grand amour n'était pas pour une femme : c'était pour un homme qui avait sauvé la France. Il a expliqué d'une seule phrase son abandon d'un marxisme qui avait bercé sa jeunesse : "Car il n'était pas entendu que les lendemains qui chantent seraient ces chants de bagnards".

Comme Rimbaud, Malraux était un rebelle. Il est tombé sur un homme qui était conservateur et nationaliste - tout ce que Malraux avait combattu - mais qui avait dit un mot formidable à une histoire monstrueuse et aux forces du mal : il leur avait dit non. Il avait dit non au mal et à la mort et il avait changé un destin qui semblait inscrit dans l'histoire.

Toute l'oeuvre de Malraux - et toute son existence - est dominée par l'idée de la mort et par l'idée du destin. La politique change les destins et s'efforce de transformer la fatalité en liberté. L'art surtout est seul capable de lutter contre la mort et de forger - ce n'est pas une insulte, dans ma bouche, mon cher Régis, mais un hommage d'affection - un homme de contrastes. Il se passe avec Debray des choses pour moi merveilleuses : on nous met souvent ensemble comme des adversaires et nous ressortons de là comme des amis. Même quand il parle de Venise et qu'il dit des choses horribles avec un talent sans égal, il m'émerveille. Quand il parle du général de Gaulle et des images, il est difficile de ne pas être ébloui. Ce qu'il nous dira de Malraux et des images sera, n'en doutez pas, exceptionnellement important.