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Rupture et continuité dans l'engagement de Malraux - Jorge SEMPRUN


 

 

Jorge SEMPRUN

Rupture et continuité dans l'engagement de Malraux, Espoir n°111, 1997

 

Dès les premières pages des Antimémoires, André Malraux se réfère à André Gide.

Il n'est pas certain, que ce titre, Antimémoires, soit très clair, très explicite : il exige quelque explication. Mais il est certain que le propos, la facture, le style, le rapport au Moi que le livre de Malraux dévoile et met en scène sont en quelque sorte un Anti-Gide.

En 1965, donc, lorsqu'il commence à écrire le livre qui deviendra les Antimémoires, au cours d'un voyage de retour vers l'Extrême-Orient où s'est forgé une partie de sa réalité, une partie de sa légende, Malraux prend ses distances avec le maître à penser, à sentir, à écrire, de sa génération. On ne peut oublier à quel point ils restent proches, dans l'équipe de la NRF de l'entre-deux-guerres.

Sur le plan strictement littéraire - mais mon propos d'aujourd'hui n'est pas strictement littéraire, il est plutôt historique et idéologique : je serai donc bref là-dessus - sur le plan littéraire, il faudrait souligner la réserve, quelque peu effarouchée, presque méprisante, que Malraux exprime dans le premières pages des Antimémoires à propos de la sincérité, qui est pour André Gide une vertu quasi théogale : son Journal, dont la version définitive et complète vient d'être publiée, le prouve bien.

Tout le monde peut citer la phrase de Malraux sur "le misérable tas de petits secrets" que serait un homme ; tout le monde connaît aussi celle, au début des Antimémoires, où il affirme : "Presque tous les écrivains que je connais aiment leur enfance, je déteste la mienne..." ; affirmation dont je ne vais pas analyser ici ni les raisons ni la déraison, car il ne s'agit pas tant d'aimer ou de détester son enfance, il s'agit de ne pas en refouler les misères ni les éblouissements, de transformer aussi en conscience la plus claire possible cette expérience trouble et troublante de l'enfance. François Nourissier a dit à ce sujet, il y a deux jours, suffisamment de choses pertinentes.

Pourtant, il ne faudrait pas négliger, dans l'analyse de ce point, de mettre cette affirmation de Malraux face aux mots qui concluent le manuscrit inachevé du Démon de l'absolu, où il était déjà question, un quart de siècle avant les Antimémoires, d'enfance et de jeunesse.

Malraux écrivait à cette occasion : "...C'est cette jeunesse particulière qui chez les grands artistes survit jusqu'au dernier jour, et qui jusqu'au dernier jour contraint tant d'entre ceux que Lawrence aimait à s'incarner encore dans des jeunes gens, comme Musset dans Fantasio, Stendhal dans Fabrice, et qui contraint Dostoïevski vieillissant à confier sa protestation la plus véhémente et la plus méditée à Ivan Karamazov, un personnage de vingt trois ans... Il n'y a pas de grand art sans une part d'enfance, et peut-être pas même de grand destin..."

Curieusement, ce n'est qu'hier soir que j'ai pu constater qu'Hervé Gaymard cite aussi ce passage dans sa lettre à Malraux.

Mais j'avais dit que mon propos était plus historique et idéologique que littéraire.

Arrivons-y.

L'essentiel de la critique d'André Gide par Malraux ne porte pas sur la sincérité, d'ailleurs. Elle porte sur le rapport à l'Histoire.

C'est autour d'un souvenir de Gide, d'une anecdote que celui-ci lui a rapportée, que Malraux élabore l'exposé de sa différence.

"Gide m'a raconté la visite à Bernard Lazare", rappelle Malraux dans ses Antimémoires, "résolu à s'engager dans le furieux combat qui allait devenir l'affaire Dreyfus"...

Et André Gide d'ajouter : "Il m'a épouvanté : c'était un homme qui mettait quelque chose au-dessus de la littérature..."

Le commentaire de Malraux est cinglant : "Le Purgatoire de Gide tient beaucoup à ce que l'Histoire n'existait pas pour lui..."   

Jugement excessif, certes, car l'Histoire a existé pour Gide, d'une certaine manière. Il y a même participé - aux côtés de Malraux, d'ailleurs - dans les combats antifascistes des années trente.

Jugement vrai, cependant, dans la mesure où Gide n'a entretenu avec l'Histoire que des rapports de voisinage, de curiosité un peu chagrine, sans jamais se départir de son quant-à-soi.

Ainsi, et quel que fût parfois le courage de ses prises de position, Gide n'a jamais permis à l'Histoire d'envahir son oeuvre, d'influencer ses critères esthétiques, de lui dicter des formes littéraires.

Grand avantage, d'ailleurs, à l'occasion, que cette mise à distance de l'Histoire, de son expression politique. L'aveuglement est moindre, quand on reste sur sa réserve, fût-ce par égotisme de créateur.

Sur la nature du régime de l'URSS stalinienne par exemple, Gide a été plus lucide que Malraux : il a, en tout cas, pris ses distances critiques avant le chef de l'escadrille España de l'aviation républicaine.

Mais il est vrai que Malraux était engagé dans l'action bien plus profondément, plus résolument qu'André Gide. Et que c'est l'action, les exigences supposées ou réelles de la praxis politique qui conduisent à l'illusion idéologique, à l'aveuglement. C'est parce que le marxisme a été une praxis, une théorie de l'action, qu'il a produit autant d'aveuglements, aux conséquences souvent sanglantes. Si le marxisme n'avait été qu'une méthode d'analyse universitaire, il n'aurait servi qu'à interpréter le monde de façon plus ou moins ajustée, il n'aurait pas servi à le transformer, pour le rendre encore plus invivable, plus opaque, plus injuste.

D'un autre côté, si le marxisme n'avait été qu'une méthode d'analyse plus ou moins ajustée du réel, il n'aurait pas intéressé, mobilisé, passionné, fanatisé tant de jeunes au long des siècles : c'est parce qu'il était aveuglant qu'il nous a éblouis, au risque d'y perdre notre âme !

Quoi qu'il en soit, pour Malraux les choses se sont passées bien autrement que pour André Gide. Affaire de génération, en partie. Un tout jeune homme qui commence à agir dans le monde après les désastres de la Première Guerre mondiale, dans l'expérience massive de la mort, ne pourra éviter - à moins d'être borné, ou d'avoir l'âme basse - que l'orage de l'Histoire ne l'entraîne dans ses tourbillons.   

Alors, après quelques tâtonnements juvéniles, ce sont le bruit, la boue, la grandeur, la fureur, la folie de l'Histoire qui auront non seulement envahi l'oeuvre romanesque de Malraux, d'un point de vue thématique, mais encore est-ce elle, l'Histoire, qui l'aura déterminée formellement. De l'unicité organique et narrative de La Voie royale à l'éclatement épique et discursif de L'Espoir, il serait aisé de suivre la progression de la marée montante de l'Histoire dans les livres de Malraux.

D'autre part, ce n'est pas l'épuisement de la force créatrice, l'oblitération de l'imaginaire qui expliquent chez lui la disparition de la forme-roman (Les Noyers de l'Altenburg sont une oeuvre de transition, plus proche de l'essai philosophique que de la narration traditionnelle).

L'irruption de l'Histoire, de l'Orient extrême à l'Espagne toute proche, avait exigé de l'écrivain Malraux une évolution continuelle de son expression romanesque, afin d'y porter celle-ci à l'incandescence nécessaire. Et c'est le retrait de l'Histoire, après l'échec de la Révolution que l'expérience espagnole incarne à plusieurs niveaux de signification, qui explique la métamorphose de l'écriture de Malraux, l'abandon de la forme narrative que l'Illusion lyrique avait fait naître.

Histoire et forme d'expression littéraire ont donc cheminé de pair dans l'oeuvre de Malraux : c'est là que se situe sa différence avec Gide, pour qui l'Histoire, si elle a été objet d'indignation ou d'émotion, et même de compassion agissante, n'aura jamais été le sujet d'une élaboration de formes littéraires.

Le charme indéfinissable mais éternel de l'écriture de Gide - voyez Paludes, que Malraux appréciait particulièrement - tient précisément à cet éloignement de l'Histoire.

La beauté tendue, parfois heurtée, chaotique, toujours tragique, de celle de Malraux tient, en revanche, à la proximité haletante de l'Histoire, à sa présence foisonnante, contraignante, qui pousse ses personnages à assumer leur destin. A l'accepter pour le dépasser, pour le transformer en liberté.

L'expérience historique aura donc, dès l'aventure indochinoise, investi la vie et l'oeuvre d'André Malraux, leur fournissant des interrogations fondamentales et des structures formelles sans cesse soumises à la métamorphose.

C'est dans l'expérience historique que Malraux s'est engagé corps et âme, oeuvre et vie mêlées.

Il s'agit d'un engagement spirituel et existentiel, théorique et pratique. Mais ce n'est pas un engagement partisan. Dans le sens du moins où Malraux n'aura pas été un homme d'appareil : son engagement est individuel et direct, n'étant pas médiatisé, conditionné, raboté par un appareil de parti, quelle que fût l'époque, l'idéologie ou l'aspiration politiques qu'il prétendît servir.

Dans ce contexte générique, il faut insister cependant sur la rigueur, la générosité, la conséquence, de ses engagements. Quelle que soit la critique que l'on puisse faire de telle ou telle de ses expressions concrètes, il y a une sorte de reproche que nul n'a pu ni pourra lui faire.

Malraux n'a jamais été un rhéteur appelant les autres à se battre. Il se sera battu lui-même, donnant en exemple des actes, pas seulement des mots.

On se souvient qu'en 1937, lors du congrès des écrivains antifascistes qui se tint en partie à Paris et pour l'essentiel en Espagne républicaine - à Valence et à Madrid - et dont Malraux fut l'un des personnages principaux, l'Allemand Bertold Brecht prononça à la Mutualité une harangue exaltante et exaltée, un appel à la lutte qui jouait sur les phrases de Marx à propos des "armes de la critique" et la "critique des armes".

Après ses paroles enflammées, Brecht retourna dans sa belle maison de l'exil danois, où il continua à écrire des pièces de théâtre, fort belles par ailleurs. Mais Ruth Berlau, jeune comédienne superbe et généreuse, amie de Brecht et enflammée par son discours, quitta aussitôt Paris pour gagner l'Espagne et se mettre au service de la cause républicaine.

Plus tard, beaucoup plus tard, Bertold Brecht lui écrivit un petit poème autour de cette question morale et rhétorique : Que vaut-il mieux, porter bien haut le drapeau sur le front des combats, ou s'en écarter pour écrire les mots que l'on inscrira sur les drapeaux des combats ?

André Malraux, lui, a écrit les mots sur les drapeaux et a porté les drapeaux sur le front de la lutte.

Quand il apparaissait sur les tribunes de la Mutualité, en 1936, 1937 et 1938, il arrivait de l'Espagne en lutte et y retournait aussitôt.   

Quand il apparaissait sur d'autres tribunes en 1945, il arrivait des maquis de Corrèze et de la brigade Alsace-Lorraine.

Pour examiner l'engagement dans l'Histoire d'André Malraux, dans sa continuité et ses ruptures, il me semble qu'il faut partir de l'analyse des années trente. C'est-à-dire, de l'analyse de son engagement aux côtés du communisme, de son compagnonnage de lutte avec les communistes.

Je dis qu'il faut partir de, non pas qu'il faille y rester, s'en contenter.

Mais l'analyse du rapport avec le communisme est décisive pour comprendre Malraux. Y compris pour comprendre le Malraux compagnon du général de Gaulle.

Il y a à cette hiérarchie des analyses et des élaborations conceptuelles des raisons de plusieurs sortes.

J'en donnerai une seulement, qui me paraît essentielle et qui tient à l'universalité du communisme, de sa stratégie, de son idéologie, de son influence. Le XXe siècle commence après la guerre mondiale, en 1918, avec les mouvements révolutionnaires qui ébranlèrent le monde ; il se termine en 1989, avec la chute du Mur de Berlin. Le siècle aura donc été marqué au fer rouge par l'aventure communiste. Autant par ses succès que par son échec final. Autant par Stalingrad que par le Goulag.

Il aura été impossible de vivre l'histoire de ce siècle, d'y réfléchir, sans avoir eu, un jour ou l'autre à prendre parti, positivement ou négativement, par rapport au communisme. Pour ou contre le communisme.

Aujourd'hui, sans doute, aux plus jeunes, cette affirmation peut paraître excessive. Peut-être même saugrenue. Aujourd'hui, avec l'accélération du cours des choses et des événements ; de la circulation des informations, des images et des données scientifiques - mais peut-être s'agit-il plutôt d'une décélération, si les circuits se ferment en boucle et la vie sociale tourne en rond - le communisme peut leur sembler de la préhistoire et son étude de l'archéologie.

Telle fut sa vérité, pourtant : l'universelle vérité de son mensonge.

En décembre 1949, pour le soixante-dixième anniversaire de Staline, qui suscita dans tout l'univers communiste une célébration quasiment religieuse, traversée par des aléas mystiques - hystériques, plutôt -, André Malraux écrivit un bref texte admirable, Staline et son ombre, trop peu connu à mon gré, qu'on peut trouver dans un recueil d'articles et de discours que Janine Mossuz-Lavau a rassemblés et annotés, sous le titre La Politique, la Culture.

Ecoutons Malraux :

"Maintenant que tu as jeté à la corbeille sans les lire, les litanies qui font à la fois de cette célébration une cérémonie byzantine et un poème de Jacques Prévert, je pousserai la porte que personne ne pousse. Son faible grincement rayera seul le silence du Kremlin dont l'immobile clarté brille comme les lampes inexorables sur la paillasse des prisonniers. Le ballon auquel est suspendu ton image se balance au-dessus de la Place Rouge nocturne et de l'immensité de la neige russe. Je viens avec le jeune visage que tu as choisi pour moi, mon air gauche et ferme, mon parapluie. Sans doute suis-je le seul être auquel tu puisses accepter de parler ce soir. Je suis ta jeunesse : je suis Koba."

Le vertige m'avait pris, naguère, en découvrant ce texte qui résume, dix ans après sa rupture, de façon formellement et conceptuellement magistrale, le rapport de Malraux avec le communisme.

Koba ! Ce premier pseudonyme de Staline - mais je l'ignorais alors - était le nom de guerre d'un jeune militant juif des groupes de choc de la MOI qui était mon contact avec cette organisation, en 1943.

Ecoutons encore Koba s'adressant à Staline, par la voix de Malraux :

"Il y a maintenant un morceau de Russie dans chaque pays. Le romantisme et la justice, la paix, L'Internationale, tu as substitué à tout cela une seule réalité : le nouveau lien féodal qui unit à toi un certain nombre d'hommes, qui te permets de ne plus même écouter les abrutis qui ne comprennent pas la nouvelle structure que tu as imposé au monde... A cette Russie qui depuis plus de deux cents ans appelait une mission de domination, à ce pays messianique et impérieux... tu as apporté, toi, l'unité slave : la vraie, celle qui se fait par la fraternité, par le fer et par le sang. La Russie a fait le stalinisme et non le communisme, mais elle a trouvé ce qu'elle cherchait à tâtons depuis qu'elle a fini avec les Turcs : son droit à la domination de l'Occident.."

C'était en décembre 1949, je le rappelle, pour le soixante dixième anniversaire de Staline.

Dix ans auparavant, Malraux rompait avec le communisme.

Depuis juillet 1936, depuis son arrivée à Madrid, quelques jours seulement après l'insurrection militaire contre les autorités démocratiquement élues, pour créer l'escadrille España de l'aviation républicaine, André Malraux a travaillé auprès des communistes. Il a pensé que c'était autour d'eux que la révolution espagnole, la lutte antifasciste, pouvaient évoluer de la phase de "l'illusion lyrique" à celle de la discipline, de l'efficacité, de l'unité. Il a pensé que c'étaient les communistes les mieux placés pour "organiser l'apocalypse".

Malraux s'est tenu à cette ligne et il a fait des efforts considérables sur lui-même, sur ses penchants, ses amitiés, pour s'y tenir.

Connaissait-il le mot de son ami José Bergamin - qu'il a mis en scène dans son L'Espoir, ce roman foisonnant et prodigieux où les raisons de l'alliance politique avec les communistes sont parfaitement explicitées, mais où l'on trouve également - dans les grands dialogues philosophiques qui émaillent le roman et constituent la maille de son véritable sens - tout un faisceau d'arguments, d'interrogations, qui mettent radicalement en cause la stratégie, la vision du monde et la morale des communistes.

Au mois d'août 1939, alors que Malraux vient de présenter à Paris, au cinéma Rex, son film Sierra de Teruel (L'Espoir), éclate la nouvelle du pacte germano-soviétique.

La rupture est immédiate mais demeure tacite. Malraux refuse de prendre publiquement position, en pensant à ses camarades communistes espagnols, emprisonnés et persécutés par le régime franquiste, qui se met en place après la victoire dans un climat de féroce répression.

Commence alors un long travail de deuil.

L'échec de l'universalisme abstrait - et mensonger - du communisme conduit Malraux à la redécouverte des valeurs démocratiques et nationales : celles de l'appartenance à une communauté de destin, non exclusive ni close, mais ouverte au monde.

Au même moment, dans un autre contexte et par des voies tout autres - étrangement similaires pourtant dans leur essence réfléxive - un autre combattant de la République espagnole, George Orwell, tranche dans le même sens que Malraux le lien de ses anciennes fidélités d'extrême-gauche, pour instaurer un horizon de pensée métamorphosé, au service des mêmes valeurs de courage et d'engagement démocratique.

Pour André Malraux, on connaît la suite.     

L'engagement dans l'armée française, l'évasion d'un camp de prisonniers, l'écriture renouvelée après l'effacement de la forme-roman, la Résistance, la brigade Alsace-Lorraine. Et puis la rencontre avec de Gaulle que, d'une certaine façon, l'évolution de Malraux avait préparée, sans doute rendue inévitable.

Mais dans cette métamorphose de l'engagement d'André Malraux, il y a des invariants : il continue d'être un homme libre, marginal aux appareils politiques, dont la vie continue d'être irradiée par les valeurs de la fraternité, du courage et de l'universalisme culturel, dont la vie continue de s'incarner dans sa volonté d'être contre la mort, absolument.