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André HOLLEAUX


 

Celles et ceux qui ont écrit sur Malraux mettent presque toujours l'accent sur la grandeur, l'incommensurable, le génial, l'extraordinaire du personnage. A la mesure de mon moindre talent, je pourrais aller dans la même voie et ajouter encore des phrases sur la dimension de l'homme. Mais j'évoquerai ici une autre face du personnage qui relève davantage de l'ordonnance classique. J'admets que le Malraux d'avant 1962 et d'après 1965, époque où je fus auprès de lui, était plus composite. Il eut ses défaillances ; il eut surtout ses malheurs.

Moi, j'ai vécu avec un homme très organisé, alors que je redoutais sa nervosité, son exubérance et sa fusion perpétuelles. En presque quatre ans je n'ai jamais subi une saute d'humeur violente de cet homme : son feu était intérieur. Mais l'assimilation de ce feu à mon esprit tel que ma personnalité l'a fait, supposait un gros effort. Je le voyais très souvent entre une heure et une heure et demi par jour ; les horaires étaient réguliers. Arrivé au ministère vers neuf heures, venant de sa résidence de "la Lanterne", dans le domaine de Versailles, il avait souvent les bras chargés de notes, voire de dossiers que je lui avais remis la veille, qu'il avait plus ou moins lus, et parfois annotés, le soir chez lui. Il recevait des visiteurs comme tout ministre ayant des occupations classiques. Je le voyais vers 11 h 30 du matin. Madeleine Caglione, sa secrétaire, venait dans mon bureau contigu au sien - et qui sont toujours les bureaux des ministres et des directeurs de cabinet de ce ministère. Elle me disait : "Le ministre vous attend". Je pénétrais dans son bureau en ouvrant une porte ; jusque là, c'était conventionnel. Il ne me demandait pas : "Comment allez-vous ? Avez-vous passé une bonne nuit ?" Après un échange furtif ou profond de regards, on entrait d'emblée dans le vif des sujets. Il parlait sans cesse mais sans précipitation. Les phrases se succédaient ; elles pouvaient être hachées, incomplètes mais toujours courtoises, douces, mais parfois coupées de silences avec des regards vers moi pour s'assurer que j'avais compris ou humé le propos. Ce fut prodigieux pour moi d'entendre chaque jour cet homme sans apprêt. Sa journée était ordonnée quant aux heures de présence et d'absence mais aussi par l'angle pratique des choses qui le concernaient à travers les papiers. Il découpait, classait, agrafait, avec quelques manies, dans l'ordre, des épingles et des trombones. Malraux attachait ses papiers avec des trombones, et moi avec des épingles. Il n'aimait pas celles-ci car elles lui piquaient les doigts et moi je n'aimais pas les trombones parce qu'ils sautaient et que les papiers se dispersaient. Alors il faisait des notes à sa secrétaire pour lui dire : "Remplacez les épingles de AH (André Holleaux) par des trombones". Et moi je donnais des instructions contraires à mon secrétariat. Au delà de l'anecdote, ceci révèle l'ordre et le sérieux de Malraux pour tout ce qui est archives et documents. Il s'intitulait parfois "rat de bibliothèque".

On sait que les maisons de la culture furent pour lui l'enjeu le plus éclairant de son règne ministériel. Cela pour un ensemble de raisons qui tenaient au vide de la "province" française, - ce mot hideux comme il disait - citant les quelques lieux de France qui, au XIXe siècle et au début du XXe avaient reçu la visite d'un artiste ou d'un seigneur de l'esprit comme si c'était un événement hors normes. Une seconde raison était, on le sait, que la culture devait tout imprégner car sans elle l'homme était rapetissé, sec et plat.

En le côtoyant, en travaillant avec lui, on pressentait toute la grandeur de l'homme, tout ce qu'il avait accumulé comme expérience, comme savoir, comme destin. La dimension était presque inhumaine. Mais il tenait à se comporter comme ministre du département qui lui avait été confié, celui des Affaires culturelles, point de départ de tous les ministères de la culture qui ont suivi. Il avait été désigné, bien sûr par le général de Gaulle ; ses rapports avec le Général étaient la pierre angulaire de son existence publique et de sa perception de l'Etat. Il a été ministre à cause de lui et se considérait à tout instant comme son représentant. Je n'ai jamais connu de ministre s'identifiant à ce degré avec le chef de l'Etat. Si je me hasardais à quelques propos discordants sur l'action du Général, j'étais vite rabroué.
   
J'étais averti - par ses petits cartons verts dont je parlerai ensuite - des rendez-vous qu'il avait avec le Général. On ne les préparait pas par écrit - différence avec ses rapports avec le Premier ministre -, mais, notamment à table avec moi, il était très disert sur la dimension de la conversation. Bien sûr, je n'étais pas témoin et je n'ai vu Malraux et le Général ensemble que deux fois : une première à l'inauguration de la maison de la culture de Bourges, mais il y avait du monde ; la seconde à une exposition aux Arts décoratifs sur "L'art sacré". Malraux était évidemment auprès du Général ; il lui parlait continûment, commentant les principales pièces des vitrines. De Gaulle écoutait attentivement et je me suis dit : "Tiens ! On a l'impression d'un élève". Le Général disait de temps en temps un mot, mais très bref, une petite question, mais le magistère c'était Malraux.

Ceci dit, je ne suis jamais parvenu à démêler ce qu'ils se disaient seuls, d'homme à homme. Malraux avait une attitude un peu fâcheuse, qui consistait à dire à un directeur qui avait besoin de crédits : "J'en parlerai au Général et ce sera réglé". Il ne lui en parlait pratiquement jamais parce qu'autrement j'en aurais eu des retours. Je pense que leurs conversations étaient à haut niveau de pensée politique. Il l'entretenait certainement des projets d'envergure qu'il avait pour le ministère ; je lui ai suggéré, une à deux fois, sur quelque chose qui me paraissait poser problème, d'en parler au Général ; ce qu'il a fait. Et dans les deux cas, le retour fut négatif.

Ma conversation matinale, quasi quotidienne, en dehors des temps de voyages avec lui - qui étaient d'ailleurs passionnants -, s'ordonnait debout, en marchant lentement autour de son bureau qui servait de pivot ou de point d'ancrage avec généralement une rose qui était une occasion de courte pause, en l'occurence odorante. Parfois il s'arrêtait, se retournait vers moi et s'assurait d'un regard que ma tête suivait sinon à la lettre du moins dans l'esprit. J'intervenais de temps à autre par quelques questions, réflexions ou demandes de précisions qu'il orientait vers d'autres paroles, sinon complémentaires du moins prenant un autre versant que celui des propos initiaux sur le même sujet. Il ne se lassait pas de tenter de me convaincre.

Ses propos n'étaient jamais conventionnels. Ils avaient comme point de départ telle ou telle affaire du ministère dont il me considérait comme un chef d'état-major, s'inspirant sans doute de son passé de guerrier ou de l'image du Général.

La mise en expression écrite des propos du ministre est maintenant impossible. Si j'avais voulu, plutôt le faire, il aurait fallu prendre la plume dès mon retour dans mon bureau vers 13 h ou 13 h 15. Impossible dans mes fonctions. Des coups de téléphone ou des invitations m'attendaient. Et cependant, je ne peux mettre entre parenthèses ce rapport capital avec Malraux qui était à ce moment celui du génie enseignant, sinon le disciple, du moins le chevalier servant, peut-être l'interlocuteur convenable.

En bref, aucun problème n'était alors présenté d'une façon classique. Le moindre sujet appelait très vite une immersion dans l'immense savoir ou structure de pensée de Malraux. Comment, pour ces instants-là, décrire ce cerveau ? Il était fait de réminiscences, de visions ou de lectures, unissant, voire combinant, réel et imaginaire, vérité et allégorie, rationnel et irrationnel, ce à quoi Malraux accordait beaucoup d'importance car à ses yeux bien des conduites sont provoquées par des forces intimes, collectives, mal dominées. Les richesses de savoir ou de prémonition, artistiques comme historiques de Malraux sont considérables, l'imaginaire suppléant, le cas échéant, le réel.
Ces points d'ancrage historiques sont souvent du côté des Grands hommes. Il y a du Plutarque chez Malraux, le général de Gaulle finissant la série.
Les références historiques pouvaient se recouper. Certains pourraient dire qu'il y avait dans sa pensée du touffu, de l'incohérent. Je réponds franchement : "Non" si le mot touffu est pris d'une façon péjorative. Oui, s'il signifie entrecroisement des savoirs.
En tout cas, la membrure n'était pas classique. Encore moins scolaire.

Clemenceau, Catherine de Médicis, Rabelais, Braque, Picasso, Alexandre et Louis XIV étaient cités en même temps que Confucius et un certain X qu'il connaissait et qui était inconnu de moi. Il disait tout cela sans aucune prétention, sans désir d'éblouir. A moi de tirer de ses allers et retours un peu informes, des leçons pour mon travail de directeur de cabinet. Il me tenait pour l'organisateur, le sous-Carnot, si je puis dire, du ministère. Il voyait relativement peu ses directeurs qui en éprouvaient quelque amertume, s'agissant d'hommes réputés comme Gaétan Picon et André Chamson. Il voyait bien sûr ses amis personnels : Beuret, Chevasson, Brandin, Bernard Anthonioz, par exemple. J'étais chaque jour dans un festival de pensées, de réflexions et de culture.

Les gouvernements d'aujourd'hui et de demain auraient des leçons à prendre sur la complexité, la mouvance des choses, les apparences et les passerelles, non pas comme le ferait un maçon savant mais comme un ouvreur de portes et de fenêtres présentes et futures. Mais s'agissant des affaires du ministère, Malraux retombait toujours sur ses pieds. Car après la grandiloquence, les passages dans l'univers et l'art, il y avait dans les propos du matin, le problème, le petit problème souvent qui se posait et qu'il fallait résoudre.
   
A travers, des chiffres budgétaires réapparaissait le présent. Malraux savait que le porte-monnaie n'était pas ouvert indéfiniment. S'il y avait un obstacle, Malraux avait alors un sourire pensif, quelque peu anxieux, mais qui traduit cet énorme écart entre le souhaitable et le réalisable.

L'histoire de France avait une très grande importance pour lui. Au jour de notre première rencontre, après un déjeuner où il fut question du chancelier d'Aguesseau - puisque je venais du ministère de la Justice -, mais aussi des maires de France, il m'a présenté sur place le Louvre en le situant dans les siècles à travers les rois constructeurs, de Henri II à Napoléon III. S'il était ministre du Général, c'était pour un certain nombre de raisons : parce que le Général composait l'Histoire de France après Jules Ferry, Clemenceau et quelques autres.

Mais sa désolation fut que le Général n'eut rien construit. Il fit quelques aménagements de façade et d'intérieur au Louvre, sans aucune commune mesure avec le Grand Louvre d'aujourd'hui. Cela m'attriste un peu.

La seule action visible à laquelle Malraux attacha une valeur gaullienne fut le déblaiement des fossés du Louvre devant la Colonnade qui permit d'entreprendre des fouilles archéologiques.
Le grand effort de Malraux fut son oeuvre au ministère pendant environ dix ans. Les maisons de la culture, déjà citées, qui méritent à elles seules une histoire complète avec toutes les transformations et changements de cap qu'elles connurent.
L'inventaire général des monuments et des richesses artistiques de la France dont il faudrait écrire aussi l'histoire complète : oeuvre de très longue haleine qui se poursuivra des années.
Les fouilles archéologiques qui eurent, du temps de Malraux, une importance capitale en raison des grands chantiers d'équipement qui s'ouvrirent partout.
L'amélioration des lois sur les monuments historiques délaissés ou négligés par leurs propriétaires.
Les secteurs sauvegardés, c'est-à-dire des ensembles de maisons apparentées et proches pour y mener des travaux coordonnés et justifiés par l'unité du site construit.

Ces exemples ressortent au côté classique du rôle de Malraux ou de tel grand ministre. Mais ce qui le distingue, je crois de tous les autres, c'est le fait qu'il a su donner une dimension hors normes à ses entreprises. Au delà du coeur du sujet ou de l'action, il y avait un contexte surprenant, créé par lui, dans un cadre certes conforme aux principes et à l'esprit du pouvoir et de notre société mais sans aucune référence classique. La démocratie était au coeur de son être mais l'ais-je entendu prononcer ce mot ?