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Geoffroy de COURCEL


 

Introduction du Colloque "De Gaulle et Malraux"

 

J'ai, théoriquement, connu davantage le Général et Malraux que beaucoup d'entre vous, mais « connaître » n'est pas le mot qui convient: qui a connu de Gaulle ? qui peut se vanter d'avoir connu Malraux ?

 
Ne disait-il pas lui-même: « J'ai connu Picasso mais je n'ai pas connu Pablo » ? Je les ai, certes, souvent vus l'un et l'autre et assez souvent l'un avec l'autre, mais le mystère de leur relation demeure pour moi.

Malraux comparait un colloque à un dispositif de DCA dont les projecteurs prennent successivement un avion dans leur faisceau. N'étant ni « gaullologue » ni « malraulogue », je me contenterai en introduction de donner quelques coups de phare sur ces deux personnages hors du commun.

Nos deux héros se rencontrèrent peu après la Libération. Le général de Gaulle était désireux de connaître Malraux, dont il savait la conduite glorieuse à la tête de la brigade Alsace-Lorraine, et le rôle déterminant qu'il avait joué au congrès du MLN en portant un coup d'arrêt au noyautage des mouvements de Résistance par le Parti communiste.

Gaston Palewski et Claude Guy s'employèrent à ménager cette entrevue. Malraux fut présenté au général de Gaulle à l'hôtel de Brienne, où celui-ci, comme président du Gouvernement provisoire, avait installé ses bureaux.
   
Ce fut un double coup de foudre. « Ces deux sensibilités anormalement développées, écrit Gaston Palewski, ce même besoin d'un climat de grandeur d'altruisme dans la réalisation quotidienne se rejoignent et le courant s'établit entre ces deux êtres d'exception. » De Gaulle fit de Malraux son ministre de l'Information. Après la démission du Général, celui-ci le suivit au Rassemblement du Peuple Français.

D'après le Pr Jean Charlot, qui présente dans le rapport qu'il a rédigé pour le présent colloque, une étude approfondie du rôle de Malraux au RPF, il s'y donna corps et âme de janvier 1947 à juin 1949. Il assistait alors à tous les comités exécutifs et siégeait à la droite du général de Gaulle. Par la suite, il y fut moins assidu, mais tous les témoins de cette période le décrivent comme subjugué par de Gaulle. Brigitte Friang parle même de « l'espèce de révérence que nourrissait Malraux pour le général de Gaulle ».

Jean Charlot ajoute qu' « au-delà de la révérence et de la fascination, Malraux avait pour celui-ci des attentions qui montrent que leurs rapports épiques et esthétiques, au niveau de l'Histoire, se doublent d'un véritable lien d'amitié d'homme à homme ».

C'était la préfiguration de ce qui se passera après la « traversée du désert » quand Malraux redeviendra ministre du Général, et je dis « ministre du Général » car Malraux se considérait comme tel et non pas comme membre du gouvernement.

Lorsque de Gaulle revint au pouvoir en mai 1958, il le nomma immédiatement ministre délégué à la Présidence du Conseil, et le chargea notamment de remettre des messages au Shah d'Iran, au Premier ministre du Japon et au Pandit Nehru. Mais dès la proclamation de la Constitution de la Ve République, de Gaulle lui confia les fonctions de ministre d'état chargé des Affaires culturelles. Il devait occuper ce poste dix ans et, symboliquement, il tint à remettre sa démission immédiatement après que le Général eut annoncé la sienne. Malraux n'acceptera plus jamais aucune fonction officielle, si ce n'est la présidence de l'Institut Charles de Gaulle.

Malraux a été le seul membre du gouvernement à porter le titre de « ministre d'état» jusqu'en novembre 1960. C'était un hommage que de Gaulle rendait à son génie, lui ménageant ainsi une place d'honneur à ses côtés : « A ma droite, j'ai et j'aurai toujours André Malraux », écrit-il dans ses Mémoires d'Espoir. C'est plus qu'un hommage, et la suite du texte est révélatrice de l'amitié qu'il lui porte: « Cet ami génial, fervent des hautes destinées » ; mais allant encore plus loin, il ajoute: « L'idée que se fait de moi cet incomparable témoin contribue à m'affermir. Je sais que dans le débat, quand le sujet est grave, son fulgurant jugement m'aidera à dissiper les ombres. »

Cet éloge est effectivement le signe d'une amitié qui s'avoue, ce qui était très exceptionnel chez de Gaulle. Avec Malraux, il se sentait « couvert du terre à terre »; il trouvait chez lui un vrai sens de la grandeur et était impressionné par le caractère encyclopédique de ses connaissances.

Je me souviens que le général de Gaulle avait ouvert, avec le Shah d'Iran et sous la conduite de Malraux qui en avait eu l'initiative, l'exposition « 7000 ans d'art en Iran ». étincelant dans son commentaire, Malraux avait répondu à chacune des questions du Général ou du Shah par un véritable cours d'histoire de l'art ou par une anecdote amusante ; au retour, de Gaulle me dit: « Je ne sais pas comment fait Malraux pour savoir autant de choses. »

Malraux n'abusait pas de cette situation ; il gardait à l'égard du Général une sorte d'allégeance. Quelqu'un a parlé de « lien féodal ». Sa seule ambition était de le servir, ce qui lui faisait dire en petit comité : « Guy, je suis ministre du général de Gaulle, comme le chat de Mallarmé qui disait : « Je fais le chat chez Mallarmé !»

Quelle a été l'influence de Malraux sur de Gaulle ? Leurs entretiens en tête à tête avaient lieu environ tous les quinze jours. André Holleaux, directeur du Cabinet de Malraux à l'époque, le décrit préparant un entretien avec de Gaulle « comme un acte sacré ».

Son ambition était de faire pour la Culture ce que la IIIe République avait fait pour l'Enseignement : «Chaque enfant de France a droit aux tableaux, au théâtre, au cinéma, comme à l'alphabet. » J'ai relevé cette citation dans l'étude très dense que Bernard Anthonioz présente à ce colloque sur le rôle d'André Malraux dans l'histoire de la politique culturelle de la France, parce qu'elle me paraît résumer parfaitement ses objectifs. L'action de Malraux pour le développement des musées, ses initiatives en faveur des grandes expositions, du théâtre, du cinéma, sa passion pour les Maisons de la Culture répondaient à son rêve de faire participer tous les citoyens aux privilèges de notre patrimoine culturel. Nul doute qu'il ait convaincu de Gaulle de ce dessein très proche de la vision qu'avait celui-ci de l'Homme et de sa dignité.
   
Le ravalement des façades de Paris et la restauration des grands monuments sont un autre aspect de son action qui répondait bien au souci de la grandeur et de la continuité historique de la France que Malraux partageait avec de Gaulle, lequel lui écrit à ce propos le 30 décembre 1961: « Sachez que j'ai lu et profondément admiré votre intervention à l'Assemblée nationale au sujet de la restauration des grands monuments historiques. Il y a là, bien sûr, une pensée éminente, un style magnifique, une action fulgurante, il y a aussi une politique et il fallait qu'elle fût celle-là. Merci. » Cette lettre, et peu de ministres peuvent se vanter d'en avoir reçu de semblables à l'occasion de la présentation d'un simple projet de loi, ne signifie pas seulement que Malraux avait l'approbation du général de Gaulle pour l'ensemble de sa politique culturelle, elle marque aussi la joie profonde que de Gaulle éprouvait au commerce d' « un homme dont le génie lui permettait de s'élever au-dessus des servitudes du quotidien ».

Il n'y a aucun doute que lors de ces entrevues, après avoir traité des affaires culturelles, les deux hommes parlaient librement de tout ce qui leur venait à l'esprit. Les Chênes qu'on abat donnent un aperçu de ce que pouvaient être ces entretiens malgré une certaine métamorphose des faits propre à tout ce qu'écrivait Malraux.

Qu'au cours de ces conversations Malraux ait pu avoir de l'influence sur le Général, qu'il se soit vu confier des missions auprès d'hommes d'état dont il était familier, cela ne fait aucun doute; c'est lui qui a amené Nehru, qu'il connaissait personnellement depuis trente ans, à taire sa position hostile envers la politique française en Algérie, en le convainquant que la volonté du général de Gaulle était de conduire ce pays à l'indépendance. On se souvient qu'en 1961 Nehru, qui était anxieux de connaître de Gaulle, quitta pour une journée la conférence du Commonwealth qui se tenait à Londres, et vint déjeuner à l'Elysée. Cette visite, dans laquelle Malraux joua un rôle éminent, marqua le début des rapports confiants entre la France et l'Inde.

De même, souhaitant intéresser le général de Gaulle à l'Extrême-Orient, il lui avait souvent parlé de la Chine de Mao Zedong au point de provoquer chez lui le désir de rencontrer le « Grand Timonier » et de visiter la Chine. De Gaulle, après avoir quitté le pouvoir, avait prévu de réaliser ce projet, et seule sa mort subite l'en a empêché. Pour la petite histoire, je vous dirai que plusieurs visiteurs chinois venus en France récemment ont parmi leurs sujets d'étude celui de savoir ce qu'aurait été le voyage du Général en Chine s'il avait eu lieu. Cette ouverture du général de Gaulle à l'Asie et à l'Extrême-Orient fut en grande partie l'oeuvre de Malraux.

Mais, en revanche, il est inexact, comme certains l'ont pensé ou laissé entendre, que Malraux ait eu une influence profonde sur la politique extérieure du général de Gaulle. Sans doute les convictions anticolonialistes de Malraux, qui dataient de son séjour en Indochine alors qu'il avait à peine dépassé vingt ans, ont-elles pu renforcer l'hostilité du général de Gaulle à la poursuite de la guerre du Viêt-nam par les Etats-Unis, mais la conviction du Général à cet égard reposait davantage sur son sentiment qu'en s'en remettant aux Etats-Unis pour la solution du problème, la France avait renoncé à sa mission dans le monde.

Malraux a aussi joué un rôle utile en préconisant la poursuite de la politique gaullienne qui devait aboutir à l'indépendance de l'Algérie, mais il n'a pas eu à convaincre de Gaulle de rechercher une solution dans cette voie puisque celui-ci y était lui-même résolu depuis la révolte de la Toussaint 1954.

André Malraux devait aller à deux reprises aux Etats-Unis; la première fois, en 1962, sur l'invitation du couple Kennedy, dont il avait fait la conquête, et qui souhaitait le voir rencontrer les principaux artistes et écrivains américains. La deuxième fois, il s'y rendit comme « chevalier servant de la Joconde », selon l'expression de Nicole Alphand. Le général de Gaulle me dit, avant de recevoir Malraux qui venait prendre ses instructions avant son départ: « Ce voyage a un caractère essentiellement culturel, je ne sais pas pourquoi Malraux veut lui donner un caractère politique», marquant ainsi les limites du rôle diplomatique qu'il entendait lui confier.
  
Cette anecdote montre bien que ce serait une erreur de surestimer l'influence directe de Malraux sur de Gaulle dans le domaine politique ; elle se situait, en fait, sur un tout autre plan : elle était indirecte et globale, et peut être par là même, beaucoup plus forte. Comprendre ce que fut la relation de Gaulle-Malraux, c'est d'abord la situer dans leur éternité. Ils se rencontraient hors du temps et des lieux, ils se rencontraient tels qu'en eux-mêmes enfin : de Gaulle, le grand homme d'Etat, et Malraux, le grand artiste.

Mais, là encore, ne faut-il pas aller au-delà des catégories habituelles ? On a souvent pris Malraux pour un esthète, pour un amateur de génie parce que les matériaux qu'il a utilisés pour créer ont été ceux dont dispose l'écrivain ; on enferme le général de Gaulle dans la politique car elle est le domaine dans lequel il a exercé son action, encore que ses Mémoires auront une place dans la littérature. En vérité, nous avons affaire à deux créateurs, ils étaient l'un et l'autre hommes de verbe, ils croyaient dans la puissance des mots, leurs discours le prouvent. C'est sur le plan de l'Art au sens le plus large du terme, de l'Art comme anti-destin, que les deux hommes se retrouvaient.

Combien différents furent leurs itinéraires, et cependant ils partagent les mêmes valeurs fondamentales: c'est dans l'essentiel et non la contingence que se produit leur rencontre et que s'effacent leurs différences.