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Témoignage de Pierre Lefranc à propos d'André Malraux
Le premier président de l'Institut Charles de Gaulle
Il ne peut y avoir de gaullisme sans de Gaulle. En d'autres termes mais c'est bien là ce qu'il veut dire, André Malraux lance ce verdict du haut de la tribune du palais des Sports le 23 avril 1969 à la veille du référendum. On sait ce qui inspire cette rude prédiction : affirmer qu'il n'y a pas de solution de relève au gaullisme si de Gaulle s'en va. Malraux le pense-t-il vraiment ou est-ce une formule électorale ? Cette affirmation revient hanter nos esprits après l'échec du référendum et le départ du Général.
Il ne peut y avoir de gaullisme sans de Gaulle. En d'autres termes mais c'est bien là ce qu'il veut dire, André Malraux lance ce verdict du haut de la tribune du palais des Sports le 23 avril 1969 à la veille du référendum. On sait ce qui inspire cette rude prédiction : affirmer qu'il n'y a pas de solution de relève au gaullisme si de Gaulle s'en va. Malraux le pense-t-il vraiment ou est-ce une formule électorale ? Cette affirmation revient hanter nos esprits après l'échec du référendum et le départ du Général.
Plusieurs semaines plus tard alors qu'il a refusé toute charge dans le ministère constitué après l'élection du successeur du Général à la présidence de la République et qu'il se trouve privé des palais nationaux, nous nous entretenons lui et moi dans le petit bureau de Verrières. Malraux classait ses relations en deux catégories, les quelconques dont il convenait de se méfier et les complices avec lesquels la confiance existait une fois pour toutes. La complicité entre nous remontait au début du Rassemblement du Peuple français. L'échange d'idées est donc facile mais, pour lui, l'ère gaullienne est révolue. Pourtant je viens lui parler de la création d'un centre d'études, voire d'un institut, consacré à la vie et à l'oeuvre du Général.
- "A quoi bon, s'il y a quelque chose à dire, le Général le dira."
Je fais allusion aux archives, à une bibliothèque, à la récolte des témoignages ...
Son intérêt s'éveille un peu.
- "Nous verrons."
Après la mort du Général le dialogue change de ton. Le Général a approuvé la création d'un institut. Il a souhaité qu'André Malraux en prenne la présidence. Mon interlocuteur ne discute plus de l'opportunité du projet, d'autant qu'il ne s'agit que d'illustrer et de défendre le passé, il accepte donc et veut bien y consacrer une partie de son temps. Il ne me parle pas de la gestation de son livre Les Chênes qu'on abat, mais il a quelque chose à dire sur de Gaulle, quelque chose d'essentiel, un dernier message de l'auteur de La Condition humaine ; cette volonté qui l'habite m'est perceptible. Le livre, somme de nombreux échanges et de paroles non dites, paraîtra quelques semaines plus tard.
Nous voyons ensemble la liste des fondateurs du futur organisme arrêté par le Général, il constate que de fidèles compagnons de route n'y figurent pas. "... Et Untel, et Untel ?" Nous évoquons le fossé qui s'est creusé entre le Général et Georges Pompidou.
- "Vous voyez, m'affirme-t-il, ceux-là s'efforceront de tout effacer".
Il me laisse le soin de mettre les structures en place.
Ce à quoi il attachait de l'importance c'était à l'apolitisme absolu de la future institution. Ce devait être un lieu d'inspiration, de réflexion, un carrefour de toutes les convictions autour des écrits, des paroles, des actes.
-"L'oeuvre est suffisamment forte. Ce sera l'exemple. Ne vous laissez pas embarquer par telle ou telle politicaillerie. Que l'entrée soit libre pour tous mais que personne ne s'installe."
Je l'assure que je partage ce souci.
- "Ouvrez l'oeil, ce ne sera pas facile."
Lui-même souhaitait rester à l'écart de la vie politique. Il avait décidé de cette attitude dès le départ du Général après l'avoir appuyé de tous ses moyens dans son entreprise, du temps du RPF, au-delà du retour au pouvoir et jusqu'à l'ultime combat du référendum de 1969. L'engagement avait été total, sans la moindre défaillance et, dès lors que le Général choisissait le silence à l'égard des affaires publiques, il ferait de même.
Durant plus de cinq années je vins régulièrement l'entretenir des problèmes, des projets, des réactions des uns et des autres. Il donnera généreusement à l'Institut la primeur d'une publication de ses grands discours. Ce sera le numéro 2 de la jeune revue Espoir qui s'affirme ainsi grâce à lui. Il autorisera l'édition exclusive d'un disque d'extraits.
Il interviendra directement dans certaines grandes occasions et notamment lors du colloque organisé par l'Institut sur "L'indépendance nationale" en novembre 1975. Dans sa superbe allocution de clôture où il brosse à grands traits les lignes de force de l'oeuvre depuis juin 1940 jusqu'au dernier souffle, il affirme : "Rassembler fut, pour le général de Gaulle, l'un des mots les plus lourds après celui de patrie" et citant de Gaulle il rappelle cette phrase : "Quand la France redeviendra la France, on repartira de ce que j'ai fait et non de ce que l'on a fait depuis mon départ".
Lors de nos entretiens, après avoir passé en revue les affaires en cours et les projets de l'Institut, il m'entraînait toujours vers d'autres sujets.
Alors qu'en 1972 je lui parlai du mal de la jeunesse, du regret que de Gaulle n'ait pas terminé ses Mémoires, n'ait pas laissé un message pour elle, il me lança :
- "C'est de la blague la jeunesse, ça n'existe pas."
Je lui rétorquai que lui-même s'était toujours adressé à elle sans doute parce qu'il savait que l'inspiration d'un homme, c'est sa jeunesse.
- "Soyons sérieux, il l'oublie vite."
- "N'est-ce pas elle qui fait les révolutions ? "
- "Plus maintenant : elle fait de la moto."
Nous étions assis tantôt dans le salon bleu, lui penché en avant, moi essayant de suivre le tracé vertigineux de sa pensée, tantôt dans le bureau avec un chat ou deux entre nous et un feu dans la cheminée. L'une des dernières fois, la dernière je crois, nous parlâmes de la mort. Pourquoi ? Est-ce lui ? Est-ce moi devant son visage ravagé ? Il complétait ses Antimémoires, il faisait ses comptes.
- "Alors, qu'est-ce qu'il reste ? lui demandai-je quand le tableau qu'il venait de brosser virait au noir.
- "Ca."
Il me montrait le chat.
- "Sérieusement ? "
- "Vous le verrez, la mort, il paraît que ça existe."
- "Sérieusement ? "
Il réfléchit.
- "Le rêve."
Pour lui, c'était ce qui se faisait de plus sérieux.
Dans l'étroit cimetière de Verrières, alors que nous n'étions qu'une poignée à l'accompagner, je pense à Malraux animateur du RPF, à Malraux ministre, à Malraux buvant son thé face aux arbres centenaires du parc. Je le revois dans le grand bureau de la place de l'Opéra, l'ancien bureau d'André Citroën, traçant des plans grandioses pour la propagande du mouvement. Je me rappelle ses consignes de combat pour la défense de la liberté de parole après la bagarre du gymnase Japy le 2 septembre 1947 où nous avions reçu des boulons sur l'estrade ; je me souviens de lui, plus ministre que ministre, sous les ors du Palais-Royal ou déjeunant chez Lasserre, précisant au sommelier : "Le même", et regardant autour de lui qui l'avait reconnu ; enfin, plié en deux, le menton sur le poing expliquant que l'art était plus que la vie et que les hommes en modelant la terre cherchaient à survivre.
De Gaulle et Malraux se rencontrant et se comprenant, miracle ! Le premier à la recherche du héros et le second trouvant son reflet dans le regard du poète.
Il nous avait reçus ma future épouse et moi à Boulogne. Le sol était jonché de photographies, de tableaux et de sculptures. Madeleine Malraux jouait du piano lorsque nous sommes entrés. Notre hôte n'avait pas cessé de me questionner sur le Général, cette curiosité pour l'homme était insatiable.
- "Vous êtes un petit veinard, me dit-il en nous raccompagnant. C'était certainement parce que ma jeune compagne l'avait charmé, peut-être aussi pour la chance qui était la mienne d'oeuvrer aux côtés de De Gaulle et d'être l'ami d'André Malraux. Avec le recul, les deux interprétations demeurent valables.














