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Louis DEBLE


 

Le dernier voyage hors de France d'André Malraux

20 décembre 1975 - 4 janvier 1976



Alors que son dernier ouvrage, L'Intemporel était déjà sous presse chez Gallimard, André Malraux en a fait modifier la composition pour y insérer un chapitre XI d'une trentaine de pages illustré de huit reproductions de tableaux, chapitre entièrement consacré à l'art naïf haïtien. Vingt-cinq ans après son décès,Louis Deblé relate les circonstances qui ont conduit André Malraux, alors âgé de 74 ans, à séjourner en Haïti pendant deux semaines fin 1975-début 1976.


En octobre 1975, un ami de longue date, Paul Cousseran, ancien des réseaux de la France combattante, déporté à Neuengamme, alors préfet de l'Essonne, m'écrit à Port-au-Prince pour m'annoncer la probable et prochaine visite d'André Malraux à titre strictement privé. Reçu à déjeuner à l'hôtel d'Evry, il était tombé en arrêt devant deux tableaux naïfs qui lui rappelaient des oeuvres exposées au festival des Arts nègres qu'il avait inauguré à Dakar au début des années soixante. Il envisageait depuis longtemps de se rendre en Haïti "à la découverte de l'art brut".

Cousseran lui explique qu'il les a ramenées d'Haïti où il venait de passer quelques jours chez son ami l'ambassadeur Louis Deblé, lui-même ancien d'un réseau de la France combattante, interné à Fresnes, déporté à Mauthausen, qui serait prêt à le recevoir.

Cette précision, importante pour l'ancien colonel Berger, le conforte dans son projet.

Accompagné de Sophie de Vilmorin, nièce de Louise, il s'installe dans un hôtel proche du Manoir des Lauriers, résidence des ambassadeurs de France.

Il y prendra, dans la plus stricte intimité, tous ses repas, souvenir ô combien émouvant, les deux soirées du 24 et 31 décembre. Nous ne pouvions imaginer, tant il débordait de vitalité dans ses déplacements et de brio dans sa conversation qu'il s'agissait pour lui de son dernier Noël, de son dernier dîner de la Saint-Sylvestre...

Dès notre arrivée en Haïti, en février 1975, mon épouse, spontanément séduite par l'art créatif de ces peintres haïtiens, souvent illettrés, toujours d'extraction modeste, prend contact avec certains d'entre eux, qui deviendront vite des familiers. Elle fréquente assidûment les galeries d'art. Celles-ci ont contribué grandement, il convient de le souligner, à la découverte de jeunes talents et à la diffusion de leurs oeuvres à l'étranger. Aussi, pour mon épouse, la venue de Malraux relevait-elle de l'événement inespéré. Matin et soir, elle l'accompagnait avec Sophie de Vilmorin, dans tous ses déplacements, programmés ou impromptus, apprenant en quelques jours, en l'écoutant, infiniment plus qu'en dix mois de contacts antérieurs.

Dès le premier jours, le désir d'incognito d'André Malraux vole en éclats. Comment eût-il pu en être autrement dans ce pays si profondément attaché, à cette époque en tout cas, aux valeurs culturelles françaises ?

Chaque étape, dans une galerie d'art, chez le plus modeste des peintres, au populeux marché de fer de la basse ville, parmi les marchandes de légumes et les petits vendeurs de tableaux pour touristes, provoquent aussitôt un attroupement de gens de toutes conditions buvant ses paroles, feignant de comprendre ses explications. Sophie et ma femme revenaient épuisées de ces longues journées pour lui vivifiantes.

Trois points forts du séjour d'André Malraux en Haïti :

- Saint-Soleil : il consacre à ce mouvement l'essentiel de son chapitre XI de L'Intemporel, illustré de quatre reproductions. Pour lui l'expression de "l'art à l'état brut".

- La rencontre au Cap Haïtien, l'ancien Cap Français du XVIIIe siècle , de l'un des plus grands, sinon le plus grand peintre d'Haïti : Philomé Obin.

Deux maîtres face à face : Philomé Obin, entouré des membres de sa famille, tous endimanchés, recevait dans sa maison, s'avançant seul vers lui pour une longue et chaleureuse poignée de mains, le grand historien de l'art, l'ancien ministre du général de Gaulle, André Malraux.

- Le déjeuner auquel il avait été impossible d'échapper, donné en son honneur par le préfet du Cap, M. Vixamar, professeur de français et d'histoire. Comme beaucoup de ses compatriotes, sans jamais être allé en France, M. Vixamar, pétri de culture française, s'exprimait parfaitement dans notre langue.

Nous étions une vingtaine à table. Notre hôte avait insisté pour prononcer quelques paroles à la fin du repas ; Malraux avait accepté à condition que ce soit l'ambassadeur qui réponde.

Citant quelques extraits de La Condition humaine, oeuvre qui avait marqué une génération d'Haïtiens, brossant à grands traits les épisodes de L'Espoir, l'orateur, dont le ton s'amplifiait au fil de la péroraison, termina en détachant ses mots comme un acteur sur scène : "Mes amis, en recevant aujourd'hui André Malraux, n'avez-vous pas l'impression qu'autour de cette table, plane... l'ombre... du général de Gaulle ?"

L'émotion était à son comble ; André Malraux cachait mal son bouleversement. Quant à moi, je ne me souviens plus de la réponse que j'improvisai.
   
 Au printemps suivant, ma femme de passage à Paris, est invitée par André Malraux à Verrières-le-Buisson. Avant le déjeuner, il la reçoit dans son bureau. Aux murs, les toiles qu'il a ramenées d'Haïti et un tableau de Dubuffet : "Ne dirait-on pas un tableau haïtien ? "

En novembre 1976, André Malraux, déjà hospitalisé, mon épouse de nouveau à Paris, prend contact avec Sophie de Vilmorin ; celle-ci se propose de lui apporter un exemplaire de L'Intemporel bien que l'ouvrage ne fût pas encore diffusé dans le public. Allant en retirer un exemplaire chez Gallimard, elle le fait dédicacer par André Malraux sur son lit d'hôpital : "A Madame Louis Deblé..."

L'une des dernières dédicaces d'André Malraux. Peut-être la dernière ?