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Ludmila TCHERINA
Lorsque nous nous sommes rencontrés un soir d'été de 1965 chez Alain Peyrefitte, André Malraux et moi avions déjà construit chacun de notre côté des destins et des carrières. Il connaissait de moi quelques étapes de cette carrière, comme le film Les Amants de Teruel : il avait été sélectionné par le ministre de la Culture André Malraux pour le festival de Cannes en 1962.
Dès notre rencontre, il se montra curieux de mon travail, de ce que je préparais ; j'étais alors en pleine répétition, pour une nouvelle version du Martyre de Saint Sébastien. J'avais créé cette oeuvre de Gabriele d'Annunzio et de Claude Debussy à l'Opéra de Paris en 1957. La danse était une discipline qu'il connaissait peu, et il se montra intrigué lorsque j'évoquais les dépassements physiques et psychiques que m'imposait ce rôle presque injouable. "Je veux vous voir répéter saint Sébastien", avait-il impérieusement décrété. Je lui ai fait valoir qu'il ne s'agissait que d'une simple répétition dans le studio de danse de mon domicile, avec pour tout musicien qu'une seule et unique pianiste, avec pour tout décor des barres et des miroirs, pour tout costume qu'un collant académique, que tout cela était austère et ardu, et même sûrement ennuyeux pour lui. Il a insisté et quelques jours plus tard, il est venu chez moi. Pour parvenir à mon studio de danse, il fallait traverser l'immense atelier où je travaillais à ma peinture et à ma sculpture. Les oeuvres qui s'entassaient pêle-mêle retenaient son attention, mais la répétition attendait.
Il n'y avait dans le studio qu'une chaise raide et inconfortable et je m'en excusais. Il a répondu par ce geste de la main qui lui était familier, que j'ai appris à connaître par la suite, avec lequel il semblait chasser un papillon invisible et importun, et qui voulait dire : "Aucune importance". Il a passé plus de deux heures sur cette chaise, le visage entre les mains comme il faisait souvent, à suivre mon travail tantôt en quatre dimensions, tantôt en reflet dans le miroir en me tournant le dos. La découverte de cette discipline difficile le passionna au point que je dus prolonger la répétition. Il faut dire qu'il s'agissait là, pour lui, de l'entrée en matière idéale pour aborder la danse dans ce qu'elle a de plus surhumain : il fallait dans ce rôle déployer un souffle et une énergie extraordinaires pour danser, mimer et déclamer en même temps, pour maintenir l'équilibre avec la puissance de la musique, de ces centaines de musiciens et de choristes, et par dessus tout pour faire monter et vivre la tension mystique de Sébastien, car ce ballet renoue véritablement avec la tradition de la danse sacrée. Et c'est cela qui l'a intéressé.
Après cette sorte d'initiation, il m'a quittée, impressionné, en me promettant de faire des recherches et de réunir des oeuvres d'art, des textes, de lui ou d'autres auteurs, sur cette conception mystique et liturgique de la danse, sur le contexte artistique du martyre de Sébastien. Je sais que ce moment l'a marqué : il a constitué une découverte, une piste importante à ses travaux de réflexion, mais aussi, d'une manière plus intime une aide pour la reconquête d'une certaine sérénité dans son chagrin, dû à la mort de ses fils, qui ne lâchait jamais prise.
Trois ou quatre jours plus tard, il me faisait envoyer des textes qu'il avait écrits sur l'origine sacrée de la danse, sur son rôle dans les mystiques bouddhistes en particulier. Je pense que beaucoup de ces textes n'ont pas été publiés, et c'est dommage parce qu'ils sont étonnants.
Mes recherches lui inspiraient des domaines d'exploration, et il me rendait en échange des éclairages propres à me pousser à aller plus loin. Il disait que j'étais destinée à interpréter un rôle tel que celui de Sébastien : "Parce que vous croyez à la force divine qui anime le personnage, et qui vous anime vous puisque vous vous identifiez à lui".
André Malraux avait besoin du sacré pour nourrir sa vie : "Nous sommes Dieu, puisque nous l'avons inventé. L'humanité est Dieu", disait-il. Il affectait du même sens sacré les liens de l'amitié.Les sentiments qu'ils nourrissait pour de Gaulle portaient au plus haut cette conception fervente, inconditionnelle, presque mystique des relations véritables. C'est pourquoi, dans le même esprit, nos rencontres nous apportaient un échange de richesses d'ordre professionnel, intellectuel, mais aussi d'ordre spirituel. Il y a le mot "âme" inscrit dans le mot "amitié" : avec Malraux ce mot résonnait et raisonnait totalement.
Sa nature autant que les circonstances de sa vie mêlaient en lui les préoccupations et les humeurs : drôlerie et angoisse, plaisanterie et sagesse. Il passait, et me faisait passer, de tons en tons, du mineur au majeur, comme on saute des ruisseaux. Mais cette sorte de chorégraphie mentale était animée d'un souffle épique, d'une volonté de mouvement obstinément tendue vers un but . Du maniement simultané des logiques et des incohérences, se dégageait une obstinée recherche de la vérité dont il me faisait bénéficier pour mon travail, même rétroactivement. Ainsi, une quinzaine d'années plus tôt, j'avais créé, à l'âge de 18 ans, un autre rôle masculin exigeant : Bonaparte, sur la troisième symphonie dite Eroïca composée par Beethoven "A la mémoire d'un héros". André Malraux s'est mis à la recherche de tout ce qu'il avait écrit sur Napoléon, et aussi des citations de Napoléon lui-même, dont celle-ci qui, à ses yeux éclairait l'interprétation que j'avais donnée du personnage : "Appelez-moi le petit garçon de Brienne au soir de je ne sais quelle victoire".
Souvent il débarquait à la maison avec une ébauche de texte sous le bras : "Cela n'a rien à voir avec vous, mais j'aimerais vous le lire". Il repartait, nourri du recul qu'il avait pris par sa lecture et des réactions de sa première lectrice. Il reproduisait ainsi l'équivalent en écriture de mes exercices de danseuse devant le miroir.
De même, il m'envoyait souvent les premières moutures de ses discours, parfois agrémentées d'un petit dessin, une silhouette de chat assez spirituelle, qui "désofficialisait" le contenu. C'est ainsi que j'ai eu la primeur du discours pour l'entrée de Jean Moulin au Panthéon, ou celui du plateau des Glières qui se termine sur un ton si dramatiquement épique.
Il y avait dans tout cela un prodigieux sens du mouvement, du souffle, qui correspondait à la recherche du mouvement, à la maîtrise du souffle qui constituait l'ossature de ma carrière. Il me croyait et je le croyais. Sans cette confiance dans les capacités de l'autre à faire encore mieux demain, je n'aurais sans doute pas été si loin.
Je peignais et sculptais depuis que j'avais seize ans. J'avais fait de nombreuses expositions. Dessins, peintures, sculptures, projets, anciens ou récents : "Je veux tout voir". De cette attentive boulimie, il a tiré une compréhension globale. Là où il y aurait eu cloisonnement entre la danseuse et le peintre pour un esprit autre que le sien, il a su installer en moi la certitude que cette approche de l'Art Total que je travaillais à mettre en place était ma voie propre, mon destin en quelque sorte. Il a eu cette phrase qui a été pour moi comme un révélateur définitif : "Au fond de vous-même, vous préférez faire l'objet que d'être l'objet". Un jour, il est arrivé : "Allez ! On fait une exposition". Son maniement du "on" était toujours assez mystérieux, mais tout à fait impératif. C'est lui qui a procédé au choix de mes oeuvres pour leur exposition qu'il a parrainée à l'hôtel de Sully en 1973. Il a écrit les textes. Il en a ensuite lui-même assuré la visite guidée et commentée pour les visiteurs de marques venus au vernissage.
Par les textes qu'il écrivait, les paroles qu'il prononçait, il me contraignait à me reconnaître, à poursuivre mon travail pour sans cesse rattraper l'image qu'il me renvoyait. Il m'avait intégrée à ses visions d'un XXIe siècle "spirituel", le mot est connu mais aussi féminin : un champ de conquête pour les femmes animées par la "force virile" de créer tout en réintégrant la mystique enracinée depuis la nuit des temps dans la féminité. Par une telle vision, il ne me laissait pas le choix : j'étais mise en demeure de m'atteler à cette quête paradoxale. Aujourd'hui encore, quand je trace un trait, lorsque je modèle la terre, je me sens poussée par ce regard exigeant fixé sur un papillon qui vole plus haut que moi.
Un jour j'ai tenu entre mes mains, pour la dernière fois, cette main que j'avais toujours trouvé fragile comme un papillon qui va mourir. Aujourd'hui, André Malraux est au Panthéon et sans doute avec lui le papillon qu'il chassait de sa main, à la fois joueur et épique, comme un froissement d'angoisse, un souffle du destin, qui venait parfois frôler son aura.
"Depuis que j'observe les papillons, je pense que l'homme est le seul qui ait le malheur de se souvenir de son enfance chenille ; un mort pacifié ressemble plus au vivant qu'il était hier qu'un vivant à l'enfant qu'il était jadis." Grâce à cette phrase qu'il m'a écrite un jour, j'ai le sentiment que le Malraux entré au Panthéon persévère à ressembler au vivant que j'ai connu hier.














