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Pierre de BOISDEFFRE
Un Malraux connu et moins connu
On a tant parlé de Malraux à l'occasion du XXe anniversaire de sa mort et de son entrée au Panthéon, qu'il semble que tout ait été dit. Pourtant, chacun de ceux qui l'ont approché, l'a vu et regardé sous un angle particulier.
Alain Malraux, son neveu et fils adoptif, s'est souvenu d'un beau-père intimidant, déconcertant, à la fois bienveillant et lointain. Clara Malraux, qui a partagé ses premiers combats, n'a voulu retenir que l'image du compagnon insupportable, mythomane et pourtant génial qu'elle a connu. Josette Clotis s'est souvenue surtout de leurs nuits d'amour. Paul Nothomb (Julien Segnaire) parle du témoin engagé (témoin risquant sa vie, qui n'était ni pilote, ni même navigateur) et du porte-parole de l'escadrille España. Pierre Bockel (Mgr Bockel) évoquait le colonel de la brigade Alsace-Lorraine, obsédé par l'absence de Dieu. Edmond Michelet me parlait de sa participation au Conseil des ministres, muet et fasciné lorsque de Gaulle prenait la parole, rieur et détendu au point de dessiner des dyables et de composer des haï-kaïs, lorsque d'autres intervenaient. Nous avons les Notes vertes, pieusement recueillies par André Hollaux, pour suivre l'activité quotidienne du ministre. Autant d'images différentes de Malraux... Voici la mienne.
Quand il m'accueille rue de Solférino, je suis encore à l'ENA et n'ai guère plus de vingt ans. Les notables que je fréquente sont petits et rondouillards. Malraux est mince et me paraît immense. Le monde littéraire est plutôt débraillé. Malraux, vêtu de sombre - col et manchettes, les souliers noirs brillant comme des miroirs -, ressemblerait plutôt à un maître de cérémonie. Pas plus de salamalecs que de transitions entre ses phrases ! C'est à peine s'il dit bonjour, il entre immédiatement dans le vif du sujet, qui peut être la grève générale qui s'annonce, le discours de Marcel Cachin à l'Assemblée nationale ou l'état lamentable des gisants de Saint-Denis.
Cette année 1948, le Rassemblement - qui, l'automne précédent, bénéficiant d'un véritable raz-de-marée, a gagné les élections municipales - est encore en plein essor, Malraux se donne à plein temps à sa tâche de délégué général à la propagande. Le Rassemblement, explique-t-il c'est le métro à six heures du soir. On y voit trop de notables, c'est entendu, mais il y a plus d'ouvriers que de bourgeois, plus de jeunes que de vieux, "il n'y a que les intellectuels qui manquent, mais nous allons nous en occuper". J'ai raconté ailleurs comment il me fit entrer à Liberté de l'esprit, dont j'allais être le plus jeune rédacteur. Et comment je le suivis salle Pleyel lorsqu'il lança son Appel aux intellectuels français. J'aurai toujours dans l'oreille les accents pathétiques de cette soirée : "Depuis la grande voix de Michelet jusqu'à la grande voix de Jaurès, ce fut une sorte d'évidence... qu'on deviendrait d'autant plus homme qu'on serait moins lié à sa patrie. Ce n'était ni bassesse ni erreur : c'était alors la forme de l'espoir. [Mais] le grand geste de dédain avec lequel la Russie écarte ce chant de L'Internationale... balaye d'un seul coup les rêves du XIXe siècle. Nous savons désormais qu'on ne sera pas d'autant plus homme qu'on sera moins Français, mais qu'on sera simplement davantage russe. Pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à la patrie. Et nous ne ferons pas l'Européen sans elle" .
Tout le monde ne pensait pas ainsi. Emmanuel Mounier tirait à boulets rouges sur le compagnon de route passé à l'ennemi qui risquait, disait-on, de devenir "le Goebbels d'un nouvel Hitler". La guerre froide qui s'installait en Europe avec le blocus de Berlin générait des haines inexpiables. Malraux non plus n'était pas tendre à l'égard de ses anciens amis. Quel savon il m'a passé pour m'être laissé aller à excuser les communistes d'Hénin-Liétard qui venaient de séquestrer... un patron de la mine ! "On ne fait pas de évolution avec des enfants de choeur, soit, mais on n'en fait pas non plus avec des était une de ses formules favorites. "Les communistes ne sont peut-être pas tous des tortionnaires, mais ce ne sont pas non plus des tendres. Obliger des gens à s'accuser publiquement de crimes qu'ils n'ont pas commis et les fusiller ensuite après les avoir déshonorés, on n'avait pas vu cela depuis l'Inquisition ! Il n'était pas facile de survivre aux pelotons d'exécution de France, mais à ceux de Staline, impossible ! Les anciens des Brigades internationales en ont su quelque chose. Ceux qui vivent encore, ce sont ceux qui se sont bien gardé de remettre les pieds en URSS."
Entre 1950 et 1951, j'ai vu s'effilocher peu à peu les convictions gaulliennes de Malraux , non pas sa croyance en la capacité du général de Gaulle de sauver la France et de l'arracher à l'enlisement parlementaire. Celle-ci demeurait intacte ; il ne pensait plus que le Rassemblement pût conquérir légalement le pouvoir. Du premier, il me disait : "Je ne sais pas si le Général reviendra aux affaires - nous nous y employons - mais si c'est le cas, soyez sûr qu'on parlera encore de lui dans un siècle ! " Du Rassemblement, il disait seulement : "Il y a beaucoup trop de jean-foutre dans le mouvement". Le ralliement du Général au processus parlementaire le navra : "Prenez un homme de mérite, un grand professionnel et faites-en un député : au bout de quelques mois, il sera perdu comme une pauvre mouche, navigant dans le miel avec d'autres mouches. Mais si vous élisez un truand, il sera tout de suite à l'aise dans le microcosme". Cela tombait mal, au moment où je rêvais de voir Malraux député de Strasbourg !
Lorsqu'il devint évident que de Gaulle ne pouvait empêcher "ses députés" d'aller à la soupe, Malraux recommença à se ronger les ongles. Il ne comprenait pas les scrupules légalistes du Général : "Quand on a fait le 18 juin, vous comprenez, mon petit vieux, on n'a plus ce genre de scrupules. Passer la Manche à la nage tout seul, il l'a fait, c'était autrement périlleux que de franchir le Rubicon des politiques. Après tout, sans le 18 brumaire, Bonaparte ne serait jamais devenu Napoléon". Mais de Gaulle, lui, ne se voyait pas finir en général Boulanger. "Vous me voyez faire un coup d'Etat ? Mais il n'y a plus d'Etat ! Ce serait tout juste un coup ! " Quand de Gaulle, déçu, rendit leur liberté à ses compagnons du RPF, Malraux reprit ses billes et ses travaux sur la création artistique.
En ces années de Boulogne, dont a si bien parlé son fils adoptif Alain Malraux , je le voyais ronger son frein ; il se jetait alors tête baissée dans ses albums sur l'art comme si l'art seul était capable de lui faire oublier ce rêve de pouvoir ("Tout homme rêve d'être Dieu") qu'il avait nourri depuis l'adolescence. Car il n'avait pas renoncé à faire de chacun de ses livres - comme autrefois de chacune de ses aventures - un défi à la mort, au destin, à ce Dieu inconnu auquel il ne croyait pas mais dont l'absence le hantait. Dans ce grand salon de Boulogne, marqué par la démesure, avec son piano à deux claviers, où la reproduction du Moulin de la Galette voisinait avec celle d'une fresque de Piero della Francesca, Malraux étalait ses photographies sur le plancher, les comparant, les assemblant, les séparant. Il me faisait l'effet d'un aigle qui a quitté les cimes pour une volière. Il avait eu à sa disposition le grand théâtre du monde ; il devait se contenter d'un boudoir.
Pourtant, sans le proclamer, il avait décidé de vivre comme un prince. Je ne sais s'il connaissait le mot de Wagner ("Le monde me doit tout ce dont j'ai besoin") mais il se conduisait comme si telle était sa devise. Passablement désargenté depuis qu'il avait quitté le gouvernement (La Psychologie de l'Art n'avait pas encore atteint les tirages que connaîtraient Les Voix du silence et Gaston Gallimard avait laissé Skira en prendre le risque), il vivait néanmoins comme si aucun souci matériel ne pouvait l'atteindre. Il avait gardé sa 15 CV Citroën et son chauffeur, son couple de domestiques, il passait ses vacances en Suisse avec femme et enfants dans les meilleurs hôtels, s'accordait parfois un week-end à Venise ou à Taormina et, si l'argent faisait défaut pour payer le loyer, il descendait rue Sébastien-Bottin et il en revenait avec un gros chèque signé Gaston Gallimard. Ce dernier pouvait-il rien refuser à celui qui lui avait épargné les horreurs de l'épuration ?
Valéry disait que "l'homme de l'Esprit" ne doit se préoccuper que du fonctionnement de son esprit : le reste ne compte pas. Pourtant, je l'avais entendu, dans un salon parisien de l'Occupation, se plaindre longuement de la difficulté du trouver du tabac (il roulait lui-même ses cigarettes), du bon café (il est vrai que c'était là deux ingrédients indispensables au fonctionnement de son fameux cerveau) et les bottines à longue tige auxquelles il était habitué. L'écoutant, stupéfait, avec l'intransigeance de l'adolescence, j'en avais aussitôt conclu qu'il n'était plus digne d'être l'auteur de La Jeune Parque. Voilà-t-il pas qu'il comparait Sacha Guitry à Molière parce que le dit Molière le fournissait en denrées introuvables !

Mais le dédain de Malraux à l'égard des choses de la vie n'était-il pas très comparable - tout en étant fort différent - à l'attitude de Valéry ? L'un et l'autre, pendant les quatre années de l'occupation allemande, sans donner le moindre gage à l'ennemi (Valéry, aidé par Duhamel, barrant la route de l'Académie aux écrivains de la Collaboration ; Malraux ne publiant pas une ligne dans la presse de l'époque) ne s'étaient-ils pas étrangement tus sur les horreurs du nazisme et sur la déportation des juifs ? Un maître d'hôtel en gants blancs servait Malraux sur la Côte, et les domestiques continuaient à le dispenser de s'intéresser à la tenue de la maison. C'étaient "les femmes", Josette et puis Madeleine, qui faisaient le marché. Le grand homme n'avait, disait son épouse, jamais mis les pieds dans sa cuisine, il n'avait jamais "fait les comptes", ni changé une ampoule. "Si le général de Gaulle se mettait à porter les paquets d'Yvonne, ce ne serait plus le général de Gaulle", avait-il répondu, superbe, un jour que surchargée, Madeleine lui demandait de prendre un sac à provisions.
L'important n'était pas là. L'important, c'était d'être à sa table, chaque matin à huit heures, avec sa provision de cigarettes, et d'écrire, quatre heures d'affilée. De même, jusqu'à l'été 1945, Valéry, levé à cinq heures, faisait-il lui-même son café, roulait-il sa première cigarette et remuant "mauvaises pensées et autres", entamait-il son exercice d'écriture, inaccessible à toute autre sollicitation. A dix heures, sa journée d'écrivain était terminée, il pouvait lire son journal, son courrier et, le soir, aller chez les dames. Un jour, il avait reçu "un étudiant assez bien mis" qui lui parla longuement de la Chine et de la révolution qui couvait à Pékin. De sorte qu'il n'eut aucune surprise en lisant Les Conquérants : "le jeune Malraux revenait de Chine, il m'avait tout raconté". Mais à l'époque, "le jeune Malraux" n'avait pas mis les pieds en Chine, pas même en Indochine...
Au printemps de 1950, Malraux, sachant que j'allais faire mon service militaire, m'avait bombardé de conseils, de lettres lorsque je fis mes classes et s'occupa, lorsque je tombai malade, de me trouver un service plus paisible que celui du bataillon de l'Air de Nanterre. Camus fut mis à contribution et c'est ainsi que je vins atterrir au ministère, chez Jules Roy. C'était tomber de Charybe en Sylla. Puis ce fut le tour de Malraux de tomber malade (une fièvre typhoïde le laissa pantelant, il alla se reposer à Concarneau), et nos rapports se distendirent. Ils restèrent cependant excellents car, comme je vais le dire, je ne devins jamais son collaborateur. Et nos entretiens à l'occasion des Antimémoires se déroulèrent fort agréablement.
J'ai vu un homme tout à tour bienveillant et sarcastique, amical et distant, sombre avec des moments de gaieté, sans méchanceté mais à peu près dénué d'humour. Pierre Moinot qui l'a bien connu, le comparait à un chef de bande. Il est vrai que Malraux avait sa bande, dont je n'étais pas, le cercle très fermé de ses amis d'enfance (Louis Chevasson), de ses camarades en littérature (Marcel Arland, André Chamson, Pascal Pia), des anciens de la guerre d'Espagne (Max Aub, José Bergamin, Julien Segnaire), de la guerre tout court (Albert Beuret, Jean Grosjean) et de la Brigade Alsace-Lorraine (le commandant Diene, le docteur Metz, le général Jacquot, Pierre Bockel, André Chamson). En juin 1958 (j'étais intervenu pour qu'il revînt dare-dare de Venise), j'ai failli entrer à son cabinet : "Il hésite entre vous et Picon", me dit quelqu'un de l'entourage. Ce fut Gaétan Picon, son meilleur exégète. Mais le ministre finit par se brouiller avec Picon, comme il se brouillera plus tard avec Emile Biasini.
Cela mérite une explication. Certains ministres sont charmants avec leurs collaborateurs (c'était le cas de M. Pinay), d'autres sont insupportables ; Malraux n'était ni l'un ni l'autre. Beaucoup plus exact qu'on ne l'a dit (il arrivait à son bureau à neuf heures), bien plus précis aussi, fort appliqué à lire ses dossiers, il n'était pas d'un rapport difficile, mais il ne supportait pas d'être dérangé inutilement. "Je suis resté huit ans son directeur des musées, me disait Jean Chatelain, parce que je n'ai jamais demandé à le voir. " D'autres n'avaient pas cette sagesse. Malraux avait une autre particularité : il ne vous faisait jamais de remarques désagréables (contrairement au général de Gaulle, dont les "engueulades" étaient célèbres), mais il ne pardonnait aucun manquement et n'oubliait jamais les fautes commises. Un beau jour, Gaétan Picon, devenu directeur des arts et des lettres, trouva la porte de son ministre close. Il mit trois semaines à comprendre qu'il était remercié et partit sans la moindre explication.
Un chose me chagrine dans les dernières images du grand homme : il ressemble - parfois - à sa propre caricature. A force de vouloir se tenir droit (il porte un corset), il est devenu raide ; le refus de vieillir (il se teint les cheveux) n'empêche pas les rides, ni les poches sous les yeux, ni les célèbres tics. Son élocution reste rapide, mais elle est de plus en plus hachée et l'étincelant brio de naguère a fait place à un numéro d'acteur qu'il répète avec peine. Parfois, Malraux fait songer à un acrobate qui va rater le saut périlleux. Ces défauts apparaissaient déjà dans la célèbre interview télévisée (1974) qui ruina les chances présidentielles de Jacques Chaban-Delmas.
C'est malheureusement ce Malraux-là - un Malraux d'infra-tombe - encore brillant, génial parfois, mais parfois vaticinant - qui apparaît dans les derniers entretiens comme dans la série télévisée de Jean-Marie Drot. C'est le Malraux que découvrent ou découvriront des générations d'étudiants qui n'ont encore rien lu de lui. Celui que j'ai connu, à la fin des années quarante, était tout autre : un homme en pleine possession de ses moyens - jeune encore (quarante-sept ans), enthousiaste et presque allègre, soulevé par la certitude d'avoir raison contre le vent majeur (qui soufflait alors de l'Est) et par la volonté - passionnée - d'empêcher la France de succomber à l'emprise des communistes staliniens.
Oublions les limites et les misères de l'homme pour ne retenir que l'effort - presque insensé - vers la grandeur et le dépassement de soi. Ce qui n'est pas commun, c'est ce défi tant de fois porté à la mort - à Berlin, pour sauver Thaelman et Dimitrov ; dans le raid en Arabie séoudite ; en Espagne, dans la lutte antifasciste ; dans les cols des Vosges et la poche de Colmar, au temps de la brigade Alsace-Lorraine. C'est le sens prophétique manifesté par l'écrivain engagé dans la lutte anticolonialiste, l'affrontement avec le Moloch hitlérien puis l'Ogre stalinien. C'est le long compagnonnage au niveau le plus élevé avec le général de Gaulle, dont il a retenu l'essentiel dans Les Chênes qu'on abat.
Enfin et surtout, c'est l'oeuvre. Ce diamant noir qu'est Le Temps du mépris (que, je ne sais pourquoi, Malraux tenait pour un "navet"). Cet intelligenzroman, ce roman conceptuel que sont Les Noyers de l'Altenburg (repris et mal redistribués dans Le Miroir des limbes). Ce reportage romancé, où les dialogues ont un rapport direct avec l'action (contrairement à ce qui se passe dans La Condition humaine), cet inoubliable témoignage sur la guerre d'Espagne qu'est L'Espoir. Ou cet essai, toujours actuel, qu'est L'esquisse d'une psychologie du cinéma. Et tant d'autres pages sur la création artistique, où l'on voit trembler "une des formes secrètes, et des plus hautes, de la force et de l'honneur d'être homme".
* Auteur d'un premier essai sur Malraux paru en 1952 dans les Classiques du XXe siècle.














