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Roger STEPHANE


 

Le Malraux de 1940

 

Mai ou juin 1939, dans une salle de projection du Palais de Chaillot, Malraux présente son film : Sierra de Teruel (L'Espoir).



Malraux, aux yeux des quelques spectateurs, un héros ; l'archétype des combattants antifascistes. Jusqu'à l'Espagne, les pays conquis par le fascisme ou par le nazisme - faut-il distinguer ? - avaient été soumis sans peine ; l'Autriche, Vienne avaient accepté l'Anschluss et le Führer ; démoralisés, abandonnés, les Tchèques n'avaient pas résisté à Munich, ni, désarmés, au coup de force de mars 1939. Les Albanais... Seule, l'Espagne avait tenté de résister ; de combattre. Au départ les mains nues. Les spectateurs de cette projection cinématographique savaient que Malraux lui avait fourni un embryon d'aviation, avait dirigé l'escadrille España, avait combattu avant que de penser qu'il serait plus utile en tentant de réveiller un monde indifférent, en annonçant à chaque pays encore libre, selon le mot de John Donne que Hemingway inscrit en exergue à Pour qui sonne le glas: « N'envoie jamais demander : pour qui sonne le glas; il sonne pour toi. »

La Sierra de Teruel, un film épique, dans le ton du Cuirassé Potemkine et d'Octobre. Je ne sais si, en cette fin de printemps 1939, il est formellement interdit, ou si les autorités ont négligé de lui accorder le visa, alors nécessaire pour les projections publiques. Mais je suis en tout cas certain qu'en ces derniers mois de paix, il ne pouvait faire l'objet que de projections « privées ». Certes, beaucoup de films d'Eisenstein, considérés comme subversifs, comme incitatifs à la révolte, à la rébellion, avaient été interdits. Mais L'Espoir n'incitait qu'à la résistance. Il devait seulement déranger ceux qui, demain, conduiraient la France à la défaite.

Au jeune homme qui, fin août 1939, rue du Bac, le salue et l'interroge sur le pacte germano-soviétique, il répond par une autre interrogation: « Ça vous étonne ? » A un des collaborateurs de son film, Max Aub - que l'on retrouve cité trente ans plus tard dans Hôtes de passage -, Malraux dit. « La révolution à ce prix là, non. »

La guerre. Comme beaucoup de jeunes intellectuels non conformistes, Malraux s'était débrouillé au début des années vingt pour échapper à son service militaire. Tout le monde savait que la guerre 14-18 avait été la dernière guerre, « la der des der ». Et aucune puissance, après 1a victoire remportée par la France n'oserait, désormais l'attaquer, la menacer même. Le service militaire n'était qu'inutile corvée et déjà, sans doute, Malraux détestait l'inutilité. En 1939, les choses se présentent autrement: cette guerre que l'on entreprend à contrecoeur est, malgré tout, le coup d'arrêt que l'on tente de donner à l'insatiable expansionnisme nazi : Malraux s'engage. Il souhaite être incorporé dans l'aviation. Ça ne peut se faire. Dans les chars: ça se fait.

La guerre, elle, ne se fait pas. Elle commence par une sorte de trêve, d'armistice que l'on appelle « la drôle de guerre ». Un jour de mai 1940, les forces hitlériennes s'ébranlent. La IIIe République s'effondra. Ayant, depuis un lustre, hésité entre l'armés traditionnelle où l'infanterie est « reine des batailles » (Napoléon) et l'armée nouvelle des chars et des avions, les politiciens avaient, comme le nota maintes fois Malraux, choisi de placer un demi-fantassin dans un demi-char. En un mois, il n'y eut plus d'armée française.

Comme un million et demi d'hommes, Malraux fut capturé. Mais lui s'évada. Il se dirigea naturellement vers la zone sud, la zone « non occupée » dite libre. Un jeune Américain, chargé d'aider les personnes menacées immigrés, juifs, intellectuels - lui offrit d'aller aux Etats-Unis. Il refusa. L'on a parlé d'une lettre que Malraux adressa à de Gaulle - et que la messagère, menacée, dévora... La Lettre à Rodrigue, du Soulier de Satin, en quelque sorte... De cette lettre, Malraux ne parle, à ma connaissance, qu'une fois: dans les Antimémoires, page 126 des premières éditions.

Je voudrais que cesse cette recherche obstinée des indications, des indices biographiques dans l'oeuvre de Malraux. Tout naturellement, cette quête s'achève en un procès perpétuel de faux témoignage. Procès sans fondement. A l'opposé de beaucoup de ses contemporains, de beaucoup de ses amis, Malraux n'a pas tenu de journal, n'a pas écrit d'autobiographie. Et quand il écrit un livre où s'entremêlent fiction et réalité transcendées, il prend soin de l'appeler Antimémoires. Malraux n'a jamais prétendu être narrateur, greffier de sa propre vie. Pour le meilleur et pour le pire, il s'en est fichu. Il paraît qu'il n'a pas vécu les soubresauts de la révolution chinoise ; qu'importe, il a écrit La Condition humaine. Nous savons maintenant, par des articles qu'il publia en Indochine en 1925, qu'il milita et agit pour la transformation du statut de cette colonie ; il ne les évoque pas dans Les Conquérants. Je n'ai jamais cru textuelle la conversation rapportée dans Les Chênes qu'on abat : mais on ne peut faire abstraction de ce livre, si l'on veut comprendre le général de Gaulle.

L'on a longtemps attendu de Malraux une oeuvre romanesque qui éclaire les tragédies de notre temps. Le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'a pas déçu notre attente. Que saurions-nous de la guerre d'Espagne sans l'Espoir ? Puis, étonné, l'on reçut la réflexion sur l'art. Comme il n'avait pas la réputation d'un spécialiste, on l'a brocardé: on lui a reproché des erreurs de date, des rapprochements audacieux. Je pense à Verlaine décrit par Claudel :
« Il est l'amateur dérisoire au milieu des professionnels. Chacun lui donne de bons conseils (...).

On ne se laisse pas faire par ce mystificateur à la côte.

L'argent, on n'en a pas de trop pour Messieurs les Professeurs, qui plus tard feront des cours sur lui et qui sont tous décorés de la Légion d'honneur. »

Qui, aujourd'hui, songe encore à M. Duthuit et à son Musée inimaginable ? Qui, aujourd'hui, parmi les esthéticiens sérieux, songe à faire l'économie des Voix du silence et de La Métamorphose des Dieux ? Malraux: avant tout, un artiste, un créateur. Il doit être jugé sur son oeuvre. Que sa vie ait été aussi héroïque est une autre question, qui ne procède que de l'idée qu'il se fait de sa cohérence intérieure - dont il n'a guère cru utile de parler.

1940-1941: pour les Français, le monde supportable s'est incroyablement rétréci. L'Indochine, l'Allemagne où Malraux alla réclamer la libération de Dimitrov. L'Espagne, l'Amérique, où il alla porter la bonne parole espagnole sont au-delà de l'horizon. L'horizon désormais, c'est cette France croupion emphatiquement dirigée par un maréchal sénile et des politiciens asservis. Il faut faire « avec », ou « contre » - mais peut-on déjà ? - ou se réfugier, quand on est un artiste, en soi, pour attester que l'oeuvre créée, l'oeuvre d'art est la seule réponse qui convienne à l'oppression. Ainsi pensa sans doute trente-cinq ans plus tard Soljenitsyne... L'écriture, liberté de l'écrivain. « Dans ce qu'il a d'essentiel notre art est une humanisation du monde» (la Lutte avec l'Ange).

Installé à Roquebrune-Cap-Martin dans la villa de Simon Bussy, peintre, ami de Gide, il entreprend donc La Lutte avec l'Ange. Son dernier roman. Absolument différent des autres. Bien que la critique littéraire n'entre pas dans le cadre de cette contribution, je voudrais apporter deux précisions :

- Captif, Malraux a vécu deux mois près de gens ordinaires paysans pauvres. Que l'on se souvienne de Garine : « Je n'aime pas les pauvres gens, le peuple, ceux en somme pour qui je vais combattre (...). Je les préfère aux autres, mais uniquement parce qu'ils sont les vaincus. Oui, ils ont dans l'ensemble plus de coeur, plus d'humanité que les autres; vertus de vaincus » (les Conquérants, 1928). Aucun mépris. Le sentiment d'une différence. C'est moins: ils sont autres que je suis autre. Douze ans plus tard, au sortir d'un compagnonnage obligé, Malraux marque, toujours sans le moindre mépris ce qui le distingue: « Je sais maintenant qu'un intellectuel n'est pas seulement celui à qui les livres sont nécessaires, mais tout homme dont une idée, si élémentaire soit-elle, engage et ordonne la vie. Ceux qui m'entourent, eux, vivent au jour le jour depuis des millénaires » (La Lutte avec l'Ange, Chartres, 21 juin 1940).

- Depuis qu'un journaliste du Monde ordonna l'article nécrologique qu'il consacra à Malraux autour de « l'homme est ce qu'il cache (...) un misérable petit tas de secrets », il n'y a pas de semaine, de jour presque, que cette formule ne soit attribuée à Malraux. Ignoble malentendu. Falsification. Retour aux sources: dans La Condition humaine (1933) Malraux écrit déjà: « Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire. » Le texte de La Lutte avec l'Ange est encore plus éclairant :
    « Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire. »

Walter (...) rapprocha ses vieilles mains, comme les enfants pour faire un pâté de sable :

- Un misérable petit tas de secrets...

- L'homme est ce qu'il fait !, répondit mon père presque avec brutalité. Par tempérament, la psychologie-au-secret, comme il eût dit le vol-à-la-tire, l'exaspérait (...)

- Dans l'ordre du secret, reprit-il d'un ton plus modéré, les hommes sont un peu trop facilement égaux.

- Oui, vous êtes ce qu'on appelle, je crois, un homme d'action...

- Ce n'est pas l'action qui m'a fait comprendre que pour l'essentiel, comme vous le dites, (homme est au-delà des secrets » (La Lutte avec l'Ange, II).

Reprise du thème dans La Psychologie de l'Art sans doute écrite en même temps que la Lutte ou aussitôt après : Malraux s'en prend â l'essai de Freud sur Vinci: « Enfant naturel, obsédé par le phantasme d'un vautour - la fanatique investigation qui fait apparaître ce vautour dans la Sainte-Anne nous enseigne bien peu ce qui nous contraint après quatre cents ans â rechercher là cette figure cryptique (...)

« Sous l'artiste, on veut atteindre l'homme. Grattons jusqu'à la honte la fresque. Nous finirons par trouver le plâtre. »

« Misérable petit tas de secrets»; la postérité de cette formule m'exaspère, tant nous savons qu'elle n'a pour objet que de réduire Malraux qui, au contraire, se confond absolument avec ce qu'il écrivit et fit. Une citation tronquée pour déconsidérer.

Malraux écrit le 13 juin 1942 à son éditeur américain que La Lutte avec l'Ange est terminée et qu'il est parvenu à la publier en Suisse en tirage très limité - en fait, à 1465 exemplaires... Lunes en papier a connu une moindre diffusion: cent exemplaires.

A lire ses biographies, il apparaît que l'on dispose de peu de témoignages sur les activités de Malraux pendant les premiers mois de la nuit vichyste. Jean Lacouture me cite ; que l'on me permette de me raconter un peu.

Chacun fait ce qu'il peut. Avec ses moyens. Avec sa clairvoyance. Tandis que Malraux écrivait, je m'exaltai en mai 1941- comme quoi je ne prétends point être un « résistant » de la première heure - à organiser une conférence de mon vieux maître Gide. Sujet anodin, mais non inintéressant: découvrons Henri Michaux. Quelques heures avant la conférence, je reçus de la Légion française des Combattants, matrice de la future milice, un pli destiné à André Gide et dont ces quelques lignes donneront le ton :

« Nous savions l'auteur de l'Immoraliste et des Nourritures terrestres assez optimiste et assez philosophe pour venir se reposer en toute quiétude des fatigues de la guerre dans un quelconque hôtel de la côte d'Azur (...)

Par contre, il est difficilement admissible à l'heure où le Maréchal veut développer chez la Jeunesse française l'esprit de sacrifice de voir monter à la tribune un des hommes qui s'est fait le champion triomphant de l'esprit de jouissance.



Les refrains de Nathanaël ont dû peser aussi lourds dans la balance que bien des complots politiques. Alors, Monsieur Gide, nous vous en prions, que Nathanaël se fasse oublier, lui et toute sa famille. »

Le style du cuistre ne dissimule pas l'intolérance du propos. J'alerte Gide - et Martin du Gard (Roger, le vrai) également replié à Nice - qui appelle Malraux.

Malraux lit la lettre - « la comminatoire », dit Gide qui s'en amuse plus qu'il ne s'en émeut-la juge : texte d'un plumitif, raté littéraire qui profite des circonstances pour cracher au visage d'un véritable écrivain ; surtout, il en déduit que Gide ne pourra pas s'exprimer. Ou nous annonçons l'annulation de la conférence, ou nous faisons lire un texte incisif, offensif, sinon offensant, qui sauvegarde la dignité de Gide. Palabres. Soudain, appel de la Légion des Combattants. Finalement, elle autorise Gide à prononcer sa conférence « par égard pour son talent, si bon lui semble. »

De la censure à la « permission ». Front renversé. Pour se nettoyer l'esprit, Malraux voudrait aller au cinéma. Faute d'un divertissement, nous risquons de dire et de faire des conneries. Je me souviens de la méthode. Finalement, Gide choisit de se taire.

Heureux d'avoir retrouvé Malraux, surtout en ces circonstances qui me semblaient glorieuses, je lui demandais un rendez-vous où nous puissions parler un peu longuement. Je tenais alors un « journal » (que j'ai, hélas, publié) : je revis Malraux le 15 juillet 1941 dans un bar de Monte-Carlo. D'entrée de jeu («il n'y a jamais eu avec lui de « préliminaires »), il discourt sur la guerre ; non sur ses enjeux politiques, mais sur ses techniques. Il s'étend sur les nouvelles bombes qu'emploient les Anglais pour détruire les récoltes allemandes (s'agissait-il, déjà, des bombes au phosphore ?). La puissance allemande est à son apogée (depuis trois semaines la Wehrmacht caracole en Union soviétique), elle déclinera. Au contraire, les Anglais consolideront leur supériorité aérienne. Il imagine des combats aériens où s'affronteraient des milliers d'appareils. L'analyse stratégique nous paraît, aujourd'hui, évidente: mais en juillet 1941 très peu d'hommes, en Europe occupée, en France vaincue, osaient même se la formuler. Vichy se fondait sur une analyse contraire. Défaite probable de l'Allemagne - et victoire des Anglo-Saxons. « Anglo-Saxons » : expression qui associait à une vaillante nation combattante, l'immensité lointaine et neutre des états-Unis. Malraux. «Les Anglo-Saxons coloniseront le monde. La France comprise. La France a peut-être cessé d'être une grande puissance. » Vision pessimiste ?

Malraux n'attend-il pas, dans une Allemagne affaiblie, en passe, selon lui, d'être défaite, une révolution ? « Une bonne police empêche toujours une révolution» . Que signifie aujourd'hui (juillet 1941) le mot révolution ? « La révolution russe fut la dernière révolution du XIXe siècle. En Espagne, les barricades étaient déjà anachroniques. » Que feront les Allemands repoussés - s'ils le sont ? « Hitler doit être obsédé par le destin de Guillaume II, hanté à l'idée de finir comme lui. »

Malraux ne croit pas significatifs les succès que remportent alors, jour après jour, les Allemands: « Un jour, les antichars vaincront les chars. »

Vraiment, je le crois: Malraux imagina (conçut) les bazookas et les panzerfaust avant qu'ils n'existent. Et pour exactement les mêmes raisons qui lui faisaient douter d'une révolution en Allemagne, il croyait à la solidité du régime soviétique, étayé par la Guépéou. Selon lui, la Guepeou constituera, dans les territoires occupés, l'armature de la résistance.

Malraux m'a, ce jour-là, exprimé son désir de rentrer dans la guerre Mais comment ? où ? C'est ce jour-là qu'il m'exprima sa réticence à rejoindre de Gaulle, près de qui il risquerait de ne rencontrer que des officiers d'Action française, qui enlèveraient tout sens à son ralliement. Rejoindre l'étranger pour rejoindre l'étranger, Malraux préférait encore l'Armée rouge. Il me l'a dit, ce 15 juillet 1941.

De mon second entretien - 30 septembre 1941 - avec Malraux, j'ai de bonnes raisons de me souvenir: ayant l'opportunité d'une rencontre avec un dirigeant du mouvement clandestin Combat, résolu à sauter le pas, je venais prendre congé de Malraux et peut-être, qui sait...

D'abord le sarcasme: « S'il vous plaît de jouer au petit soldat... » puis l'approbation - et la mise en garde: «Qui sait si vous n'êtes pas déjà surveillé ? »

Selon mes notes, peu détaillées compte tenu de la circonstance, j'ai interrogé Malraux sur le nationalisme. Le vrai, naturellement. Pas celui de Maurras. Guillemets dans mon journal: « 1° La nation n'est une réalité que sur le plan intellectuel. Le village français comprend autant de médiocres que la Chambre des députés. Paysans et députés n'ont aucune conscience d'être français. 2° Ne confondons pas, le nationalisme peut être un sentiment, une idée, en aucun cas un régime (une organisation) politique. » Je lui demandai - tel était l'abrupt des questions posées par un jeune homme au plus exemplaire de ses aînés ! - s'il souhaitait toujours une révolution. (Cf. les Conquérants : «Tout ce qui n'est pas la révolution est pire qu'elle. ») Il n'y croyait plus. J'insistai: Dans l'intérêt du prolétariat, faut-il la souhaiter ? « Ce n'est pas la même partie du prolétariat qui en profiterait. Il mangerait moins, mais serait plus digne. » Malraux ne croit ni à une révolution ni à une résurgence nationaliste : «Antiallemands, les Français sont aussi inconscients d'appartenir à une nation qu'à une classe. »

   
Je reviens à ses propos de notre précédente entrevue. Malraux, naturellement, persiste. Il croit à une victoire américaine (précision: les Etats-Unis ne sont pas alors en guerre), à une sorte de New Deal étendu à l'Europe, à une Europe fédérée, l'Union soviétique tenue à l'écart.

J'ai quitté Malraux un peu désappointé. Déçu. Avais-je rêvé de l'entraîner ? Je n'ai compris que bien plus tard les raisons de son inaction momentanée. Il travaillait. Avec sa lucidité, exemple de complaisance et de romantisme, il pensait, ou se conduisait comme s'il pensait que l'écriture de la Lutte avec l'Ange et de la Psychologie de l'Art était plus importante que la distribution furtive de tracts dans des boîtes aux lettres. Il avait, en 1941, me semble-t-il aujourd'hui, raison.

Le 13 juin 1942, Malraux écrit à son éditeur américain que le premier tome de la Lutte avec l'Ange est terminé. 1942 : les événements se précipitent : l'Armée rouge s'est ressaisie ; les Etats-Unis sont entrés en guerre ; et la Royal Air Force pilonne quotidiennement l'Allemagne. Planétaire, la guerre peut devenir le champ d'une action individuelle. Malraux quitte Roquebrune Cap-Martin pour quelque lieu où les souvenirs de ses démarches pour Dimitrov et de son réquisitoire contre Le Temps du mépris seront moins immédiatement perceptibles.

A l'automne 1943, selon Roger Payne, au printemps 1944, selon Jean Lacouture, Malraux entre en résistance. Non pas dans un des « appareils » de la Résistance: il crée son propre groupe, comme il avait créé l'escadrille España, le mène au combat, est capturé par les nazis, incarcéré à la prison Saint-Michel de Toulouse. Leur retraite se précisant, les Allemands évacuèrent Toulouse vers le 20 août.

Malraux ainsi libéré dirigea ses compagnons de prison vers son ancien groupe de combat. La brigade Alsace-Lorraine naquit. Elle fut engagée dès septembre sur le front... Une autre histoire. Il m'appartient seulement de clore ces précisions par le souvenir d'une de mes plus grandes exaltations, heureusement vécue près de lui, grâce à lui, qui marque, selon moi, le terme de son hésitation politique, la naissance du Malraux d'après-guerre.

A quelques kilomètres des lignes allemandes, passer deux soirées d'entretien tête à tête avec Malraux, en février 1945, quel bonheur ! Il habitait une villa au style indécis - dirais-je : bourgeois alsacien. Après avoir dîné avec son état-major - une vingtaine d'hommes plus attentifs que fascinés par Malraux, se parlant librement entre eux. Malraux a changé depuis 1941, aminci, plus assuré, moins nerveux.

Des heures durant - je répète: deux fois six heures - nous avons parlé de tout ce qui pouvait hanter un jeune homme, sans doute intellectuel de vocation, non grisé par une accidentelle notoriété. Je ne reprendrai pas un récit maintes fois publié. Quelques points. Malraux rentrait de Paris, où il avait réussi à éviter la fusion du Mouvement de Libération nationale (MLN) avec le Front national, création communiste. Il venait de prononcer son premier discours politique depuis 1937 ou 1938 - et ce devant une assemblée qui se croyait représentative. Premier discours pour s'opposer aux communistes : « Je ne suis pas un enfant de choeur : 30 dirigeants du Front national, plus huit camouflés au MLN, ça fait 38 sur 60. Je veux bien m'allier, je ne veux pas être cambriolé ! J'exprime ma crainte d'un anticommunisme systématique dont j'ai mesuré, hier, les ravages. « II ne s'agit pas de savoir où mène, où semble mener ce qu'on pense. Il s'agit de savoir ce qu'on pense (...). Vous connaissez ma position: tout pour la Russie, rien par la Russie. » Je me rappelle la date: 1945.

Sur l'avenir de la France: « Qu'on ne me parle pas des soviets que les Français sont incapables de réaliser avant mille ans (...) Puisqu'on n'adaptera pas le socialisme russe, on tentera d'adapter le socialisme anglo-saxon (...) ce que les Français croiront pouvoir faire de mieux, c'est un parti travailliste. Vous voyez que je suis aussi pessimiste que vous. »

Sur la littérature - communion, joie d'entendre Malraux parler de Stendhal et de Dostoïevski ; et de Lawrence (je préparais le Portrait de l'Aventurier) ; à propos d'un écrivain contemporain, cette définition de l'intelligence que j'ai incessamment répétée: «La destruction de la comédie, le figement, l'esprit hypothétique. »

Sur l'armée, à laquelle la brigade Alsace-Lorraine est intégrée, et sur ses chefs : « Ce qui m'intéresse chez les généraux, c'est ce qu'ils auraient pu être dans le civil. De Lattre aurait pu être ambassadeur ou archevêque, Valluy n'aurait pas fait mauvaise figure auprès de Giraudoux. »

Sur son arrestation : j'interroge Malraux. Nous ne savions pas tout sur les cruautés nazies, sur les supplices pratiqués: il me parle de l'estrapade. Aucun témoignage ultérieur ne viendra confirmer cette pratique par les nazis. En revanche, une histoire dostoïevskienne ne s'invente pas: un jour, un homme était plongé pour la quatrième fois dans une baignoire: « Il avait les mains et les pieds attachés. On allait lui plonger la tête dans l'eau quand une secrétaire allemande s'est précipitée vers lui et lui dit avec un fort accent germanique : " Parlez, monsieur, parlez, j'ai horreur de ça, moi. " Le type m'a dit qu'il y passerait peut-être toute sa vie, mais qu'il la retrouverait. Il la haïssait comme je n'ai jamais vu haïr. »
   
 
Douze heures de conversation: le nom du général de Gaulle ne fut pas prononcé. Une allusion, toutefois. La radio nous apprend la condamnation de Maurras à la détention perpétuelle. Malraux : « On ne peut pas faire la politique de Bainville et condamner Maurras à mort …»

Neuf mois plus tard, en août 1945, Malraux rencontrera le général de Gaulle. Une autre histoire commencera.