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Rose VINCENT
" Loin de nous dans le rêve et dans le temps, l'Inde appartient à l'Ancien Orient de notre âme."
(André Malraux, cité par Indira Gandhi en tête de l'ouvrage Inde, hommes, rites et dieux)
Pendant les quatre années où mon mari était ambassadeur en Inde, André Malraux y a séjourné deux fois, en mai 1973 puis en 1974. Sa popularité était là-bas immense : le souvenir de la guerre du Bangla-Desh, au cours de laquelle il avait ouvertement pris parti pour l'Inde, restait vivace dans toutes les mémoires. Le gouvernement d'Indira Gandhi, reconnaissant, l'avait invité et le logeait au palais présidentiel, Rashtrapati Bhavan. Mais nous l'avons accompagné dans toutes ses promenades, visites de monuments ou flâneries chez les antiquaires, chez qui il dénichait du premier coup d'oeil l'objet insolite ou la statuette Kushan. Parfois aussi chez les marchands de souvenirs pour touristes. Car sa curiosité semblait inépuisable, même pour les humbles productions de l'artisanat populaire, comme ces jupes constellées de minuscules miroirs, étincelantes et importables, qu'il offrait généreusement aux femmes de notre petit groupe.
Il se levait tard et partait vers midi pour ses explorations. L'impitoyable soleil des tropiques ne semblait pas l'importuner, lui qu'on prétendait affaibli peu de temps auparavant. Son regard errait sur les vieilles pierres et il gardait le silence, jusqu'à ce qu'un détail vînt le frapper et lui suggérer une idée originale. Jamais il ne disait une banalité. Il écoutait son interlocuteur sans ennui apparent ni condescendance, mais avec l'expression d'un homme à l'affût : il guettait l'information, ou simplement le mot, dont l'apparition éveillerait en lui quelque réflexion imprévisible, qu'alors il développerait à loisir.
A notre grande surprise, le Taj Mahal ne le retint guère. Certes, il le connaissait déjà. Mais je crois plutôt qu'il le trouvait "joli". Comme il estimait "un peu molles" les fresques d'Ajanta où l'avaient emmené le Consul de France à Bombay et Madame de Choiseul. La grâce, la douceur, la préciosité parvenaient mal à le séduire. Réfléchir sur la fragilité des empires, méditer devant les bûchers de Bénarès, évoquer le mythe de Shiva dansant sur la mer lui convenait mieux. Je le revois assis sur les marches d'un palais de Fatehpur Sikri, cette capitale artificielle voulue par l'empereur Akbar, peu après abandonnée pour manque d'eau et devenue une ville fantôme. En bretelles, brandissant un verre d'orangeade, André Malraux évoquait le grandiose rêve déçu d'Akbar et nous ne songions pas à sourire du contraste. En l'écoutant nous voyions, tant était grande sa puissance de suggestion, s'éloigner à travers les collines la cavalcade des guerriers et le solennel cortège des éléphants qui emportaient les sultanes sous leurs parasols et les trésors de l'Empire.
Les grottes d'Elephanta l'enthousiasmaient. Là, disait-il, nous pouvions admirer "les chefs d'oeuvre du monde". A Ellora, il s'attarda longuement dans la caverne où s'alignent les statues des "Mères", commentant la tendance hindoue de chercher la spiritualité - la vérité - de plus en plus profond au sein de la terre, tandis que les chrétiens, par les flèches de leurs cathédrales, tentent de s'élancer vers le ciel. Lui qui se définissait comme un "agnostique ami de l'hindouisme" semblait fasciné par les grands mythes fondateurs de cette religion, bien plus que par les efforts de développement de l'Inde, ce qui rendait parfois curieusement désaccordées ses conversations avec les Indiens modernistes.
Ses relations avec Indira Gandhi, alors Premier ministre, chargée d'adapter aux réalités concrètes du monde moderne l'immense continent indien, échappaient cependant à toute analyse simpliste. Non seulement elle était la fille de Nehru, qui avait autrefois noué avec André Malraux des relations de compréhension et de chaleureuse amitié, mais son éducation dans une famille brahmane la conduisait à considérer comme valeurs suprêmes la culture et l'intelligence. Son respect pour l'écrivain dépassait de loin la reconnaissance pour son aide : elle admirait la profondeur de sa pensée. Au cours des quelques repas presque intimes que nous eûmes le privilège de partager avec eux, à la Résidence d'Indira ou à l'Ambassade, nous fûmes fascinés par le spectacle de cette femme alors au faîte du pouvoir et de la popularité, leader charismatique de sept cents millions d'hommes, qui se conduisait en face de Malraux comme une adolescente timide osant à peine s'exprimer. Je ne crois pas qu'il puisse exister, dans notre monde devenu matérialiste, de plus frappant hommage à la puissance de l'esprit.














