Discours prononcé par Yves Guéna à Bayeux le 14 juin 2004

A l'occasion de la commémoration du 60e anniversaire du retour du Général en France, le 14 juin 1944, après le débarquement du 6 juin, Yves Guéna, président de la Fondation a prononcé un discours officiel.

 

"Quatorze juin 1944

Quatre ans plus tôt, le 18 juin, il était seul. Peu à peu il avait regroupé des volontaires de l'armée de terre, de la marine, de l'aviation, et implanté en France les premiers réseaux de renseignement et d'action. Des territoires s'étaient ralliés, dans le Pacifique et en Afrique ; et St-Pierre et Miquelon. Les exploits accomplis sous le drapeau à la Croix de Lorraine avaient eu leur écho en France et dans le monde : Bir Hakeim, Koufra, et aussi l'affiche bouleversante de la Kommandantur annonçant l'exécution d'Honoré d'Estienne d'Orves ; et les sacrifices de Moulin, de Brossolette. A compter de 1943, de Gaulle s'était imposé à Alger à la tête du Comité national, dénommé à la veille du débarquement gouvernement provisoire de la République.

Mais de Gaulle arrivant en France serait-il accueilli comme le Libérateur ? Tous les Français n'avaient pas entendu sa voix à la BBC ; et nul ne connaissait son visage. Avaient-ils même noté le 6 juin son appel à l'insurrection nationale : « C'est la bataille de France et c'est la bataille de la France » ? Et les Alliés s'interrogeaient.

Or il fallait que les combats de la libération, qui dureront encore presque une année, il fallait que le rétablissement de notre souveraineté, s'effectuent dans l'unité et la cohésion de la nation. La Résistance métropolitaine était, malgré la formation du CNR, multiple et disparate - c'est la loi du genre ; or n'oublions pas que nous pouvons être un pays de grandes tragédies. Et il était indispensable pour la dignité de la France que le commandement suprême allié, à chaque étape de la libération du pays, puisse s'appuyer sur des autorités françaises légitimes et incontestables.

Le Général avait seul la dimension, à l'exclusion de toute autre personnalité ou organisme, pour être reconnu par la France tout entière. Ce ne pouvait être que lui, et il fallait que ce fût lui. Tel était l'enjeu pour de Gaulle, c'est à dire pour la France, lorsque débarquant à Courseulles du torpilleur La Combattante des Forces Navales Françaises Libres, il mit le pied sur le sol de la patrie.

Et c'est vous, habitants de Bayeux qui alliez consacrer le rebelle du 18 juin comme chef légitime de la France pour la conduire jusqu'à la victoire.

Les témoignages sur cette journée du 14 juin 1944 sont nombreux, univoques, bouleversants. Ainsi de ce prêtre, résistant de la première heure qui, au galop de son cheval, rejoint le Général qui l'embrasse. Ainsi des deux gendarmes à bicyclette qui ne l'identifient pas d'abord et lorsqu'il se nomme, de saisissement laissent tomber leurs vélos puis pédalent à toute vitesse vers Bayeux pour annoncer à la population l'incroyable nouvelle.

Sur l'enthousiasme de la foule aussitôt rassemblée on ne peut mieux faire que citer le héros de cette journée dans ses Mémoires :

« Nous allons à pied, de rue en rue. A la vue du Général de Gaulle, une espèce de stupeur saisit les habitants, qui ensuite éclatent en vivats ou bien fondent en larmes. Sortant des maisons, ils me font cortège au milieu d'une extraordinaire émotion. Les enfants m'entourent. Les femmes sourient et sanglotent. Les hommes me tendent les mains. Nous allons ainsi tous ensemble, bouleversés et fraternels, sentant la joie, la fierté, l'espérance nationales remonter du fond des abîmes ».

Quatorze juin 1944. Ce fut la première consécration populaire, sous le regard attentif et convaincu des officiers anglais présents, l'indispensable préface à la descente des Champs Elysées du 26 août.

Merci Bayeux !

L'unité nationale, la dignité de la France garanties grâce à l'incontestable confiance manifestée par notre peuple au Général de Gaulle, vont lui permettre de rassembler dans le combat, toute la nation sur « le chemin de la liberté et le chemin de l'honneur » comme il l'a annoncé dans son allocution de Bayeux.

C'est grâce à cette unité que nous serons présents pour recevoir, le 8 mai, à notre rang, la capitulation de l'ennemi et pour occuper une part de son territoire. C'est grâce à cette unité qu' à l'issue de la guerre, la France sera admise au Conseil de Sécurité de l'ONU comme membre permanent, au même titre que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Union Soviétique.

La défaite de 1940 et son humiliation étaient effacées. La France était de nouveau la France Merci, mon Général ! Et encore une fois merci Bayeux. Et vive la France !"