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50e anniversaire de la mort de Roger Nimier

Photo de Roger Nimier publiée sur le site www.babelio.com

Photo publiée sur babelio.com par lormari

« Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi » selon François Mauriac, Roger Nimier était appelé, comme Hippolyte, à une mort précoce et injuste, le 28 septembre 1962. Cinquante ans plus tard, le souvenir de cette comète libre et insolente ne s’est pas perdu dans le ciel des lettres françaises : on continue à lire Nimier, sans toujours bien mesurer la singularité de sa trajectoire.

 

Les premières années sont celles d’un fils de -bonne- famille ; le père de Roger Nimier a inventé l’horloge parlante. Brillant élève du Lycée Pasteur à Neuilly-sur-Seine, il y a pour condisciple Michel Tournier. Mais orphelin de père en 1939, le jeune homme doit travailler pour financer ses études de philosophie sous l’Occupation. Son énergie et son originalité le poussent à refuser le régime de Vichy, et le pesant conformisme de ceux qui le soutiennent. Le gaullisme a alors pour lui le visage de la révolte.

 

A la fin de la guerre, il s’engage dans le 2ème régiment de hussards motorisés. S’agit-il pour lui de combattre ? L’honnêteté invite à reconnaître que Nimier est plus proche de la vision romantique du Vigny des Servitude et grandeur militaires que de l’Hemingway de Pour qui sonne le glas. Dès le 20 août 1945, il est démobilisé.

 

Dans la France de la Libération, c’est Sartre, avec sa posture d’intellectuel engagé, proche du Parti communiste, qui donne le ton. Roger Nimier rejette ce nouveau conformisme. Lui admire Stendhal plus que Zola, et se lance à vingt ans dans l’écriture d’articles puis de romans au style volontiers capricant. Les Epées (1948) sonnent comme une provocation, en pleine époque résistancialiste : le héros y passe de la résistance à la collaboration la plus active avec une facilité qui annonce déjà le Lacombe Lucien que filmera Louis Malle en 1974. Quant au Hussard bleu (1950), il relève d’une veine très stendhalienne, François Sanders y figurant un nouveau « Fabrice à Waterloo ».

 

Ce refus de l’engagement, et son admiration pour des écrivains compromis dans la collaboration (Morand, Chardonne, Fraigneau surtout) vaut à Nimier d’être désigné par son ami Bernard Frank, alors journaliste aux très sartriens Temps modernes, chef de file d’une génération d’écrivains « de droite ». Baptisés « hussards » par Frank dans un célèbre article paru en décembre 1952, ces auteurs qui vomissent la littérature engagée ont pour noms Jacques Laurent, Michel Déon et Antoine Blondin. On y annexe ensuite Kléber Haedens ou Félicien Marceau. Laurent et Déon avaient eu des jeunesses maurrassiennes. Tous furent antigaullistes après 1958 : qu’on se souvienne du Mauriac sous de Gaulle de Jacques Laurent en 1964 ! Les charmes de la taxinomie ne peuvent pourtant faire oublier que ces jeunes auteurs avaient, en réalité, assez peu en commun.

 

Le rapport de Roger Nimier à de Gaulle et au gaullisme est ainsi beaucoup plus complexe que celui des autres hussards.

 

Dans Le Grand d’Espagne, un essai publié en 1950, Nimier évoquait Bernanos, qui depuis son exil brésilien incitait chaque Français à « se rallier à l’Histoire de France » et à remettre « à ce soldat maintenant légendaire son espoir, son honneur et sa vengeance ». Plus encore, c’est son admiration pour Malraux qui rapprocha Nimier des gaullistes et de De Gaulle, jusqu’à l’amener à écrire de nombreux articles dans la revue intellectuelle du RPF, Liberté de l’Esprit, à partir de 1949, parfois sous le pseudonyme de Roger de la Perrière, d’après le nom de ses ancêtres corsaires malouins.

 

Collaborant ensuite à d’autres revues, comme le gaulliste Carrefour ou la royaliste Nation française, Roger Nimier resta fidèle à une liberté de ton que son admiration pour Malraux n’avait pas vraiment entamée. Il n’hésita pas à signer une critique élogieuse d’un roman du collaborationniste Lucien Rebatet, à réclamer le prix Nobel pour Céline, à soutenir l’entrée à l’Académie française de Paul Morand quand de Gaulle s’y opposait...

 

Si Nimier accueillit avec satisfaction le retour au pouvoir du Général en juin 1958, il prit ensuite des> distances très nettes avec le fondateur de la Ve République à propos de l’Algérie. Il soutint ainsi le putsch des généraux, puis exprima sa solidarité avec les officiers engagés à l’OAS, et servit même de boîte à lettres au capitaine Sergent en fuite. Il signa en 1960 le Manifeste des intellectuels français, réponse au Manifeste dit des 121, qui incitait les jeunes appelés à déserter. Si l’on en croit Jacques Perret, Roger Nimier projetait même, au moment de sa mort, de publier un brûlot antigaulliste, intitulé La Grande Zorah.

 

Gaulliste donc, Roger Nimier ? Certainement pas comme un militant politique peut l’être ! Mais il est incontestable qu’il fréquenta les allées du gaullisme d’opposition, très à son aise parmi l’étonnant et brillant patchwork des intellectuels qui écrivaient dans Liberté de l’esprit entre 1949 et 1953, quelque part entre Mauriac, Aron, Malraux, Soustelle …