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Alain Larcan (25 février 1931 - 10 mai 2012)

Alain Larcan (25 février 1931 - 10 mai 2012)Un homme de son temps… et pourtant d’un autre temps : tel était le Professeur Larcan, qui s’est éteint il y a quelques jours à son domicile d’Amance, en Meurthe-et-Moselle.

 

De son temps, et même en avance sur lui, ce pionnier de la médecine d’urgence l’était assurément quand, au début des années 1960, il posa les jalons de ce qui deviendrait ensuite le Service d’aide médicale urgente (SAMU), dans la Meurthe-et-Moselle. Ce grand enseignant ne s’est jamais lassé de transmettre à ses élèves son amour de la médecine, qui était d’abord et avant tout un amour du prochain. D’autres ont dit, et diront les qualités médicales et de pédagogue de ce praticien qui avait la passion de la France, et l’a servie avec dévouement dans la réserve militaire, jusqu’à devenir médecin général des armées, avec rang d’officier général. D’autres encore célèbreront en lui un grand Lorrain, passionné par l’histoire de cette terre d’échanges et de résistances qui fut rattachée à la France en 1766. Des responsabilités éminentes étaient venues couronner le médecin et Nancéien, sans que sa modestie s’en trouve affectée : la présidence de l’Académie de médecine ou celle de l’Académie de Stanislas, notamment.

 

Mais pour la Fondation Charles de Gaulle, le Professeur Larcan fut d’abord un savant : à la fois incomparable d’érudition et plein de bonté, disponible. Pupille de la Nation, Alain Larcan avait en quelque sorte reçu le Général de Gaulle en héritage. Son père, tombé aux Riceys, dans l’Aube, un 17 juin 1940, ne parlait-il pas avec espoir, dans sa dernière lettre, de l’auteur de La France et son armée ? Alain Larcan eut à cœur, sa vie durant, de cultiver cette admiration paternelle. Il admira le De Gaulle de la Libération et de la reconstruction. Il admira le De Gaulle du RPF et adolescent, l’écouta vouer la IVe République aux gémonies dans de grands rassemblements de foules. Il admira le De Gaulle constituant de 1958, le De Gaulle modernisateur des années 1960, le De Gaulle tâtonnant pour trouver avec la participation une voie plus juste que celle du capitalisme financier.

 

Or, cette admiration pour de Gaulle donna de nombreux fruits, qui sont autant d’ouvrages jetés hors de toutes les séries. Le Professeur Larcan travaillait à ses livres avec une méticulosité qui rappelaient les érudits du XIXe siècle. Il était, dans le travail intellectuel, d’un autre temps par l’ambition et la méthode. Il s’agissait toujours pour lui de « faire la part des circonstances biographiques, de l’esprit du siècle » chez de Gaulle, afin d’étudier « ce je ne sais quoi où l’on aboutit toujours [avec lui] et qui est le génie individuel et inexpliqué ».

 

Ces quelques mots disent l’ampleur du travail accompli, et sa riche ambiguïté. Les travaux d’Alain Larcan sur de Gaulle mêlent volontiers l’exégèse à une approche plus originale de la singularité gaullienne. C’est pourquoi un historien contemporain, issu du curcuit universitaire « classique », n’aurait sans doute pas pu écrire le De Gaulle inventaire. La culture, l’esprit, la foi qu’Alain Larcan publia en 1994, après avoir soutenu son doctorat d’Etat en philosophie. Cette originalité fait tout le prix du livre. Et les professionnels de l’histoire sont aujourd’hui les premiers à reconnaître leur dette vis-à-vis du travail colossal achevé par l’intéressé. Neuf ans avant son De Gaulle inventaire, le professeur Larcan avait déjà recherché, avec Pierre Messmer, les sources de la pensée militaire du général de Gaulle dans un ouvrage très précieux sur les Ecrits militaires de Charles de Gaulle.

 

Ce Gaullien assumé avait rejoint le Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle dès sa création, avant d’en prendre la présidence en 1999. Ses prédécesseurs avaient pour noms Bernard Tricot et Maurice Vaïsse. Aidé de Frédérique Neau-Dufour, puis de Claire Fredj et de Philippe Oulmont, le professeur Larcan anima le Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle avec dévouement et détermination. Il eut notamment la joie d’organiser en 2009 le colloque « De Gaulle, chrétien, homme d’Etat » au collège des Bernardins et d’y voir abordé un aspect essentiel et cependant méconnu de la personnalité comme de l’action du Général de Gaulle. Démissionnaire pour raisons de santé fin 2011, le professeur Larcan avait été nommé président d’honneur du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle, sur la suggestion de son successeur, le Professeur Gilles Le Béguec.

 

Il laisse, sur de Gaulle, une œuvre foisonnante et passionnée… et à ceux qui l’ont connu le souvenir d’un homme d’une immense culture, animé jusqu’au bout par le goût d’apprendre, de comprendre et d’expliquer.

 

 

 

Discours d'André Rossinot à l'occasion des obsèques du Professeur Alain Larcan

Il y a quelques jours, Alain Larcan a souhaité s’entretenir quelques instants avec moi.

 

En médecin lucide sur son état de santé, il ne se faisait guère d’illusion sur le temps qu’il lui restait à vivre. Et là, il m’a demandé, avec beaucoup de simplicité, d’être celui qui parlerait en votre nom à tous, lorsque le moment serait venu pour sa famille, ses proches et vous tous qui l’avez connu et aimé, de lui adresser un dernier adieu.

 

Ce moment est venu.

 

C’est une bien grande responsabilité dont il m’a investi. Je vais m’efforcer de m’en acquitter en retraçant sa carrière, mais aussi en exprimant les sentiments qui nous animent tous aujourd’hui.

 

Et c’est d’abord vers son épouse, vers ses enfants, vers sa famille que je me tourne afin de leur dire la part que nous prenons aujourd’hui à leur peine.

 

L’entretien dont je viens de faire état s’est déroulé dans sa maison d’Amance d’où l’on voit les coteaux du Grand Couronné, paysages sereins aujourd’hui, mais où se déroulèrent, il y a près d’un siècle, en août 1914, de sanglants combats qui permirent à Nancy de demeurer française. Et nous avons évoqué ensemble la magistrale intervention qu’il avait faite, quelques mois plus tôt, sur le sujet, devant le Conseil Municipal de Nancy, réuni au grand complet.

 

Avant de retracer, en quelques mots, la carrière de médecin et d’enseignant d’Alain Larcan, de souligner les services qu’il a rendus sur de multiples fronts, j’utilise ce mot à dessein, d’évoquer le rôle éminent qui fut le sien dans la vie intellectuelle lorraine et française, je voudrais, si vous me le permettez, non pas dire l’homme qu’il fut -je n’aurais pas cette prétention-, mais souligner deux aspects fondamentaux de sa personnalité.

J’évoquerai tout d’abord son exceptionnelle intelligence. Ceux qui l’ont croisé dans sa prime jeunesse, ont, dès cette époque, été impressionnés non seulement par sa prodigieuse mémoire, mais par la vivacité de son esprit, cette capacité à analyser une situation, à formuler une synthèse, à tirer des conclusions et à prendre, dans la foulée, les décisions qui s’imposent. Cette intelligence l’a servi en toutes circonstances.

 

Alain Larcan était aussi un prodigieux travailleur. « J’ai été élevé dans une ambiance austère », a-t-il un jour confié. «  J’en ai probablement été marqué très tôt, considérant le travail, surtout intellectuel comme un devoir, puis, tout de même un peu comme un plaisir, peut-être aussi comme une drogue, et en tout cas comme un repos ». Nous le reconnaissons bien là. Toute sa vie, Alain Larcan a travaillé dur, ne ménageant ni son temps ni sa peine. A l’hôpital. A la Faculté. A la tête des services d’urgence. Dans les rangs de l’Armée. A la Fondation Charles de Gaulle. Au sein de l’Académie de Stanislas ou de la Société d’histoire de la Lorraine et du Musée Lorrain.

 

Cette hyperactivité -pardon pour ce néologisme qui aurait écorché ses oreilles !- chacun d’entre vous en a été témoin et nous en avons tous bénéficié. Les très nombreux livres, les innombrables articles qu’il a signés, les cours et les conférences qu’il a donnés en porteront témoignage pour les générations à venir.

 

Alain Larcan fut donc, dès son plus jeune âge, un brillant sujet et lorsque fut venu le moment d’envisager une vie professionnelle, il n’eut guère de doute sur la voie à emprunter : il serait médecin, comme tant de membres de sa famille. Il avait à peine 21 ans lorsqu’il sortit major de l’internat.

 

En 1961, survient à Vitry-le-François un accident-attentat, où deux médecins nancéiens trouvent la mort, faute d’avoir pu être secourus à temps. Une grande émotion s’empare de la ville. Profondément marqué, Alain Larcan comprend, bien avant d’autres, qu’il est absolument nécessaire de développer en France des structures de secours et des soins d’urgence efficaces en toutes circonstances.

 

Dès 1963, il établit à Nancy, en collaboration étroite avec les sapeurs pompiers, le service SOS, qui fut le premier Service mobile d’urgence et de réanimation de France. Alain Larcan, en prenant cette initiative, a véritablement révolutionné la médicalisation pré-hospitalière et peut, de ce fait, être considéré comme un des pères du SAMU.

 

Dès lors, il va consacrer beaucoup de temps et d’énergie à la médecine d’urgence. Cette discipline, toute nouvelle dans le paysage médical français, mobilise l’essentiel de son activité à partir de 1962 et la totalité à partir de 1980, lorsqu’il prend la direction à la fois d’un service autonome créé spécialement à son intention et d’une chaire d’enseignement mise en place également spécialement pour lui, l’une des trois premières de France dans cette discipline.

 

C’est qu’en effet Alain Larcan attachait une importance énorme à la transmission du savoir. « Ma carrière fut celle d’un professeur », aimait-il à dire. « Je préfère ce titre à la dénomination de médecin des hôpitaux ou de praticien auxquels je peux également prétendre ».

 

Nommé professeur agrégé en 1958, à 27 ans, il gravit un à un tous les échelons de la carrière : professeur sans chaire, professeur titulaire, avant de terminer sa carrière en 1999 comme professeur émérite de la chaire de pathologie générale et de réanimation.

 

Le professeur Larcan -et il est heureux que ce soit ainsi qu’on l’ait toujours appelé dans la vie courante-, a marqué par un enseignement d’une très haute qualité des générations entières d’étudiants. En pédagogue averti, en enseignant chevronné, il leur a non seulement transmis des connaissances sans cesse actualisées, mais leur a inculqué des valeurs auxquelles il croyait lui-même avec force : l’altruisme, le dépassement de soi, la remise en cause permanente, la foi dans le travail.

 

La pertinence de ses recherches, la qualité de son enseignement , le rôle pionnier qu’il a joué dans les progrès de la médecine d’urgence lui ont valu l’honneur d’être élu par ses pairs en 1978 membre de l’Académie nationale de Médecine puis d’être porté à la présidence de cette institution en 1994. Ce fut pour lui une grande joie et un légitime motif de fierté.

 

L’homme était ainsi.

 

Le portrait serait incomplet si je n’évoquais pas aussi l’attachement viscéral que le professeur Larcan éprouvait pour la France et la Lorraine.

 

La France. Il ne prononçait jamais son nom sans solennité et sans gravité. C’est pour la défendre que son père était tombé, le 17 juin 1940, aux Riceys, dans l’Aube. C’est elle qui l’avait adopté en faisant de ce jeune orphelin de guerre, âgé d’à peine 9 ans, un pupille de la Nation.

 

Cet amour de la France, ce sens élevé de la Nation, il a, toute sa vie, considéré qu’une institution le transcendait : l’Armée, qu’un homme l’incarnait, le général de Gaulle.

 

Peu de gens, sauf ses proches et ses camarades, savaient que le professeur Larcan, médecin chef des services, avait rang d’officier général dans l’armée française. Il ne s’en vantait pas particulièrement, mais il en était extrêmement fier. Il est rare qu’un officier de réserve soit ainsi distingué.

Ce fut pourtant le cas, en considération des services éminents qu’il avait rendus, en développant notamment le concept de médecine de l’avant, qui s’est progressivement imposé sur tous les théâtres d’opérations extérieures où est engagée l’armée française.

 

Gérard Longuet, ministre de la Défense, l’a rappelé, lorsqu’il y a quelques jours, il lui a remis à Amance les insignes de grand croix dans l’ordre de la Légion d’honneur.

 

La France, je le disais il y a un instant, il est un homme qui l’incarnait plus qu’aucun autre aux yeux d’Alain Larcan. C’était le général de Gaulle, auquel il a voué une admiration sans bornes et consacré toute une partie de sa vie.

 

Comment  aurait-il pu en être autrement, alors que, dans sa dernière lettre, son père, loin de se laisser abattre par les dramatiques événements de mai-juin 1940, écrivait : « De Gaulle arrive et tout peut encore être sauvé ! ». C’est après la mort de De Gaulle qu’Alain Larcan a entrepris des recherches approfondies, non pas sur la vie et le rôle politique du général, mais sur son œuvre.

 

Ce travail l’a amené à constater que de nombreuses pistes n’avaient pas encore été explorées, concernant l’écrivain, l’historien et le penseur.

 

Cela le conduisit à entreprendre une importante thèse, qui lui valut, en 1993, à l’âge de 62 ans, le titre de docteur d’Etat en philosophie, décerné par l’Université de Nancy.

 

Les nombreuses publications qui s’en suivirent, les interventions prononcées lors de multiples colloques lui valurent d’être porté, en 1999, à la présidence du Conseil scientifique de la Fondation Charles de Gaulle, fonctions qu’il exerça avec compétence et autorité jusqu’en 2011.

 

Alain Larcan portait également la Lorraine dans son cœur. Issu d’une famille implantée à Nancy depuis trois générations, Alain Larcan confondait dans un même attachement l’amour de la France et l’amour de la Lorraine. Très tôt, il s’est intéressé à l’histoire de notre province, qu’il jugeait à tous égards exceptionnelle. Sa culture dans ce domaine était phénoménale.

 

C’était un homme d’une profonde érudition, qui avait, serait-on tenté de dire, tout lu, tout retenu et qui n’était pas avare de son savoir. Ses confrères de l’Académie de Stanislas peuvent en porter témoignage.

 

C’était aussi un amateur d’art éclairé. Sa fine connaissance de l’art lorrain, du 17ème siècle notamment, la sûreté de son goût, la pertinence de son jugement, ont permis d’enrichir les collections du Musée Lorrain. Le Musée Lorrain fut en effet une autre grande passion de sa vie. Il a siégé pendant plus de 40 ans au Bureau de la Société d’histoire de la Lorraine et du Musée Lorrain, avant que la Société, reconnaissante, lui confère, il y a quelques mois, le titre de président d’honneur.

 

Je voudrais ici exprimer toute la gratitude de la Ville de Nancy et de ses partenaires, l’Etat et la Région Lorraine, pour la contribution essentielle que le professeur Larcan a apportée au projet de rénovation du Musée Lorrain : apport intellectuel, bien entendu, mais aussi travail de conviction auprès de ses collègues élus lorsqu’il siégeait au Conseil régional.

 

Lors du discours qu’il prononça à l’occasion de son jubilé, le professeur Larcan cita la prière médicale de Maimonide : « Eloigne de moi, mon Dieu, l’idée que je peux tout. », mais il cita aussi, dans la foulée, le général de Gaulle, qui écrivait, non sans humour : « Il faut viser haut, en regardant les sommets, car ils ne sont guère encombrés ...».

 

Toute sa vie, Alain Larcan a visé haut et fréquenté les sommets.

 

Mais à présent que le moment est venu de prendre définitivement congé de lui, ce n’est pas le praticien chevronné, le professeur émérite, l’exégète gaullien ou l’érudit lorrain que je voudrais saluer, mais l’homme, qui a construit toute sa vie sur des valeurs auxquelles il croyait profondément : le travail, la famille, l’amitié, la fidélité et, par-dessus tout, l’altruisme et un sens aigu de l’intérêt général.

 

Cher Alain, je voudrais vous dire, au nom de tous ceux qui sont rassemblés autour de vous aujourd’hui, à quelque génération qu’ils appartiennent et quels que soient les chemins où ils vous ont croisé, notre très sincère affection et notre profonde admiration.

 

A votre épouse, à vos enfants, à votre famille et à tous vos proches, je dis la part que cette assemblée prend à leur chagrin.

 

Vous laissez un grand vide. Mais vous demeurerez présent dans nos cœurs. Lorsqu’à l’avenir, nous contemplerons à nouveau les coteaux bleutés du Grand Couronné, ce n’est pas seulement vers la splendeur de la nature et la folie des hommes qu’iront nos pensées, mais vers vous, qui nous avez été si cher.