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Décès de Jacques Baumel

Compagnon de la Libération et gaulliste de la première heure

Jacques Baumel est mort au cours de la nuit du jeudi 16 au vendredi 17 février 2006, à l'âge de 87 ans.

En son hommage, nous publions le discours prononcé par Maurice Druon pour ses obsèques et reprenons l'article que Paul-Marie de la Gorce lui avait consacré à l'occasion de la sortie de son ouvrage Résister paru en 2003.

Accéder au dicours de Maurice Druon

Accéder à l'article de Paul-Marie de La Gorce
 

  • Discours pour les obsèques de Jacques Baumel, Compagnon de la Libération, Ancien Ministre, en la cathédrale Saint-Louis des Invalides

 

22 février 2006

Vingt-deux ans. Il avait vingt-deux ans, ce jeune Marseillais, étudiant en médecine, mobilisé comme médecin auxiliaire, auquel on avait cousu un étroit galon sur la manche et que l'on avait affecté d'abord à Montpellier, puis à la base de Toulon, lorsqu'un fleuve de feu, parti des Ardennes et attisé par un vent de panique, fit rouler le pays sur lui-même, armées et civils confondus dans un atroce chaos.

L'impéritie du commandement militaire, les lâchetés successives des pouvoirs politiques avait conduit la plus vieille, la plus noble nation du monde, et qu'on avait cru encore la plus forte, à un désastre sans précédent. La France est assommée, effondrée, pantelante, enchaînée.

A partir de l'humiliant armistice de juin 40, le médecin auxiliaire Jacques Baumel n'aura plus qu'une seule passion, et pour toute la vie : la France, cette France qu'il faut redresser, soigner, panser, rendre à elle même et à son honneur, libérer.

A Londres, une voix s'est élevée dans la nuit, comme soufflant sur une braise pour ranimer « la flamme de la Résistance, gui ne doit pas s'éteindre et qui ne s'éteindra pas. » Si peu qu'elle ait été entendue, l'écho s'en est propagé et a fait lever l'espoir chez de jeunes hommes qui ressentent comme une indignité du destin d'être vaincus sans qu'il leur ait été donné de se battre.

Jacques Baumel trouve un prétexte pour passer en Algérie d'où, espère t il, il gagnera l'Angleterre. Mais l'Afrique du Nord est verrouillée. Vichy veille à barrer la route au courage. Alors Baumel rentre. C'est sur le sol national qu'il se battra. Démobilisé au début de 41 d'un régiment de chasseurs cantonné à Cannes, il reprend, il feint de reprendre des études médicales. Et il trouve ce qu'il cherche. 11 rencontre Henri Frenay, qui monte le mouvement

Combat. Il s'y engage complètement et est chargé du recrutement dans toute la zone sud est : Bouches du Rhône, Gard, Vaucluse, Haute Provence, Alpes Maritimes. Il s'immerge dans la clandestinité, il participe aux réunions de coordination et entre au comité directeur de Combat. Lorsque se constituent, en 1943, les Mouvements unis de la Résistance, les MUR, son efficacité le fait désigner pour en être le secrétaire politique.

Se couvrant de ses fonctions médicales, il fait tous les métiers : il supervise la maigre trésorerie, le service social, le service des faux papiers et des liaisons. Il sera à Paris quand les MUR s'y installeront ; il assumera le secrétariat général du Comité central des Mouvements de Résistance quand tous les combattants de la nuit arriveront à se fédérer. II assurera ensuite les liaisons du grand Mouvement de libération nationale, le MLN, que Jean Moulin aura mis en place avant d'être arrêté et torturé à mort.

Baumel court de la zone nord à la zone sud ; il va de Paris à Toulouse, de Toulouse à Lyon ; il coordonne les actions entre le Comité antidéportation d'Yves Farge, la commission Santé de Pasteur Vallery Radot, et avec le NAP, Noyautage des administrations publiques ; il est en contact avec Londres et avec Alger. Il a vingt trois, vingt quatre, vingt cinq ans, et l'âme assez forte pour porter autant de responsabilités. Il met en place l'armée des ombres.

Peut on se rendre compte, si l'on a pas vécu ce temps et ces choses, ce que furent pour lui chacun des jours de ces années là, où l'on ne pouvait dire un mot sans regarder pardessus son épaule ? Prendre des trains bondés de SS et de Gestapo, avoir sur soi des papiers dont le moindre vous eut fait passer à la torture ou envoyé en déportation, trouver la maison secrète dans une rue inconnue, se demander si le pas qui vous suivait n'était pas celui d'une police, s'appeler un jour Berneix et un autre Rossini, se rendre à des rendez vous qui pouvaient chacun se transformer en piège, être à la merci d'une dénonciation, d'une indiscrétion, d'une vantardise, d'un oubli, d'une maladresse, d'un carnet égaré par un autre. Telles furent ces trois années pour Baumel, qui combinait audace et sagacité, témérité et prudence, constante prise de risques et maîtrise de soi, activités multiples et sens de l'organisation.

Comme il ne manquait pas de plume, il a donné, bien plus tard, dans un de ses livres intitulé Résister, la plus juste, la plus frémissante, la plus fascinante description de ce que fut la vie quotidienne du combattant de la clandestinité.

La Libération verra le docteur Baumel rester au chevet de la patrie à laquelle il fallait réapprendre à marcher, à se nourrir, à penser, à agir pour redevenir la France. Il ne revint pas à la vie civile, mais à la vie publique. Membre des deux assemblées consultatives, important responsable du mouvement gaulliste dans tous ses avatars et sous toutes ses initiales depuis le Rassemblement du Peuple français, secrétaire général de l'UNR en 1958, lors du retour du Général aux affaires, il sera sénateur de la Seine pendant douze ans, député des Hauts de Seine pendant trente ans, dont il présidera aussi le Conseil général, et se montrera un pilier de la Commission de la Défense au Palais Bourbon. Pendant trente ans aussi, il sera maire de Rueil Malmaison, rénovant cette ville charmante et en faisant l'une des cités les plus actives et les plus accueillantes de toute la région parisienne. Que n'y créa t il pas ? II y a deux ans à peine, il nous conviait à ouvrir à ses côtés la médiathèque la plus moderne, la plus vivante, et à laquelle son Conseil a voulu donner son nom. Il était aimé de ses administrés parce qu'il les aimait.

II avait été ministre dans le gouvernement Chaban-Delmas et représentant de la France au Conseil de l'Europe et au Parlement européen. Il avait inventé et animait le Forum du Futur.

Jacques, mon solide ami, aux sourcils marqués sous un front large, à la moustache drue et au rire si franc, tu faisais tant de choses que tu étais presque toujours en retard. Ç'en était devenu une légende. Que de fois n'avons nous pas dit : « Allons, nous commençons sans Jacques. » Et tu apparaissais, juste avant qu'on ne se sépare, pour nous dire tout d'un trait ce qui n'allait pas en France, et l'espérance qu'il fallait garder en elle.

Désormais, nous allons continuer sans toi. Pour combien de temps ? Chaque 18 juin, au Mont Valérien, à la fin de la cérémonie où tu te tenais dans l'alignement de la gloire, tu disais, d'un ton de boutade, que tu souhaitais être celui qu'on coucherait dans le tombeau prévu pour le dernier Compagnon de la Libération.

Le temps t'a surpris. Vous étiez un peu plus de seize cents quand les combats s'achevèrent. Tu ne laisses aujourd'hui que quatre vingt de tes Compagnons derrière toi. Dans quelques années, inexorablement, ils auront disparu. Mais tant que la France existera, elle verra passer dans son ciel cette étrange cohorte d'hommes en uniforme ou en bleu de chauffe, en képi, en casquette ou chapeau mou, certains portant caban de marin ou combinaison de parachutiste, d'autres les mains noires d'explosifs ou d'encre d'imprimerie, et de squelettes flottant dans des pyjamas rayés, cette aristocratie du courage qui aura, de son souffle et de son sang, permis la survie d'une nation qui, fût-ce par l'extrémité de son malheur, aura toujours été exemplaire. Et ton ombre, Jacques Baumel, avancera parmi leurs ombres, comme un symbole à jamais de l'ardeur française.

 

 

Maurice DRUON de l'Académie française
 

  • Résister, par Paul-Marie de La Gorce


Dans l'histoire tourmentée des relations entre le général de Gaulle et les Français, depuis les engagements inoubliables de la guerre et de la Résistance jusqu'au « gaullisme politique » des IVe et Ve Républiques, le parcours de Jacques Baumel est exemplaire. Etudiant en médecine en 1940, entamant son aventure de Résistant à 22 ans qui le porta aux responsabilités les plus élevées, seul Résistant choisi par le Gaulle pour faire partie du premier Comité directeur du RPF, comptant parmi les fondateurs et plus tard secrétaire général de l'UNR devenue UDR, il n'a manqué aucune étape de cette histoire.

A ce titre, le témoignage qu'il apporte dans son premier livre Résister, sur les années de l'occupation, puis dans le second, de Gaulle, l'exil intérieur, sur le RPF et la IVe République, est naturellement d'un très grand intérêt pour ceux qui les ont vécues comme pour les historiens. Mais ce n'est pas réduire son importance concernant les événements que Jacques Baumel a connus, que de dire que sa valeur tient avant tout au talent avec lequel il rend compte du climat ou, si l'on préfère, de l'esprit de cette époque. On le voit, d¹abord et avant tout, pour le temps de l'occupation et de la Résistance. L'histoire du mouvement Combat, les conversations avec Jean Moulin, l'affaire de Caluire, les préparatifs de la libération y ont naturellement leur place. Mais aussi la couleur des jours, le ton des voix qui se font entendre, les visages qui se succèdent. Pour comprendre ce qui s'est alors passé en France, les pages les plus éclairantes sont celles où sont évoqués les nuits en train, le contrôleur qui a détourné l'attention de la police allemande alors que rien d'autre ne pouvait lui éviter d'être arrêté, la gaieté de sa jeune secrétaire dont il n'a plus jamais retrouvé le sourire après son retour de déportation, la précarité des « planques » successives, la terrible vulnérabilité de ces agents de liaison dont, pour la plupart, personne ne se souvient et dont le silence, quand ils étaient arrêtés, conditionnait la survie de tant d'autres.

Inlassablement, Jacques Baumel revient sur les choix que chacun fit à cette époque, sur le mystère qui les entoure ou, du moins, sur ce qu'ils avaient de difficilement explicable, en apparence. Avec raison, il évoque, parlant de lui-même, « l'instinct » qui l'a déterminé, reconnaissant toutefois « qu'on prononce en général le mot pour s'éviter de penser ». Mais c'est bel et bien le tempérament, la sensibilité, le caractère, qui déterminaient les choix bien plus que les clivages traditionnels ou les distinctions sociales. Mais aussi, sans nul doute, ce que les événements imposaient à chacun : Jacques Baumel ne parlerait sans doute pas de la réaction de beaucoup de Français à l'égard de Pétain et de Vichy, s¹il avait été, dès les premiers temps, dans la zone occupée où Vichy n'avait aucune existence réelle et où la présence de l'ennemi interdisait que l'on oublie l'essentiel.

Au long des pages du premier livre de Jacques Baumel, on voit revivre les situations et les débats du temps de la Résistance. Et, les ayant vécus, il a le mérite de les restituer tels qu'il les a ressentis. Du coup, les lecteurs d'aujourd'hui, qui ont des raisons d'être concernés par cette période de notre Histoire, seront légitimement tentés d'en discuter.

Jacques Baumel n'a pas tort d'évoquer l'éloignement qu'ils ressentaient, ses compagnons et lui, à l'égard de « Londres » et l'indifférence ou l'ignorance envers la Résistance intérieure que l'on soupçonnait chez les responsables anglais ou français de l'autre côté de la Manche : mais dès le mois de décembre 1940, le général de Gaulle créa auprès de lui une direction politique chargée de l'action en France, et les premières missions de Pierre Forman et de Philippe Roques datent du printemps 1941. Avec raison aussi, Jacques Baumel rappelle tous les arguments qui s'opposaient à un recours prématuré ou inorganisé à la lutte armée : mais on mesure mieux, à distance, que la Résistance intérieure n'aurait jamais pris sa dimension ni pesé d'un poids aussi lourd sans devenir aussi, et aussitôt qu'elle le pouvait, une Résistance armée.

Mais au-delà de ces controverses, ce qui ressort de l'histoire de ces quatre années, c'est bien que la France libre et son chef, et la Résistance intérieure qui en fut, en définitive, solidaire, c'était la France elle-même. On ne peut dire quelque chose et son contraire : prétendre que le régime de Vichy était la France - comme il le prétendait - est moralement inexcusable puisque ce serait insulter tous les Résistants et Français libres en contestant qu'ils aient alors été la France, politiquement inacceptable puisque la France, identifiée à Vichy, aurait été comme tous les régimes collaborateurs de l'Allemagne et comme l'Allemagne elle-même, dans le camp des vaincus, historiquement insoutenable puisque Vichy n'est apparu qu'avec l'invasion allemande et a disparu à l'instant où elle a cessé. Jacques Baumel en parle avec passion mais aussi avec raison : « Je peux attester, écrit-il, que jamais le général de Gaulle n'accepta que l'on puisse confondre Vichy avec la France. L'accepter est une injure pour tous les Français qui se battirent parce que, pour eux, Vichy n'incarnait pas la France. Le général de Gaulle fut toujours net sur ce point car c'est toute la légitimité de son action pendant quatre ans qui se trouverait remise en question si on acceptait que Vichy était la France ». Et c'est avec raison, encore une fois, qu'il trouve « scandaleux » qu'on puisse remettre en question « ce point fondamental de notre histoire ».

Après la libération, vint le temps d'autres choix. Parmi ceux des Français libres et des Résistants qui pensèrent qu'ils devaient poursuivre leur tâche en s'impliquant eux-mêmes dans les affaires publiques, et dont Jacques Baumel faisait partie, il fut de ceux qui crurent qu'un grand mouvement politique, à la fois pour la restauration des libertés publiques et individuelles et pour l'organisation de l'économie nationale pour un « travaillisme à la française », aurait dû se former et rassembler la très grande majorité des Français et apporter son concours au général de Gaulle qui en eut été le chef de file. Dans ses deux livres, il continue d'affirmer que Pierre Brossolette, dont c'était la thèse, avait raison. On peut croire, à l'inverse, que rien ne pouvait empêcher, dès lors que le pays était à nouveau libre, la diversité des familles politiques traditionnelles, leur résurgence et leur compétition, que leur union, aussi longtemps que possible, était souhaitable, que le général de Gaulle voulait préserver cette union et qu'il a eu raison de prescrire à Jean Moulin, qui le pensait aussi, d'agir en ce sens dès la formation du conseil national de la Résistance. Mais il est vrai que dès les premiers débats constitutionnels du printemps 1945 on voyait se former, hors des communistes et des conservateurs, une majorité telle que Jacques Baumel la souhaitait mais sans qu'elle put se constituer réellement. C'est seulement après les occasions perdues des référendums et des élections de 1946, que le général de Gaulle se décida à former autour de lui ce rassemblement qui ne lui paraissait pas souhaitable auparavant.

Jacques Baumel en fut, logiquement, un partisan enthousiaste et résolu. Sur l'histoire de la naissance, de l'apogée, du déclin et de la mort du RPF, son témoignage est essentiel. Mais, par-dessus tout, sur les analyses dont s 'inspirait de Gaulle. Elles se résument pour une grande part au sentiment qu'il avait du caractère inévitable et probablement imminent d'une guerre entre l'Est et l'Ouest. Au point que, raconte Jacques Baumel, il admettait que si la rivalité russo-américaine ne conduisait pas la planète à sa destruction, disait le général de Gaulle, « nous ne servirons à rien ». Jacques Baumel, qui, précise-t-il, ne partageait pas ce pessimisme, le confirme à plusieurs reprises : « combien de fois l'ai-je entendu, au cours de ces années 1947-48, confier que nous allions à la guerre, que Prague n'était qu'une répétition de Berlin » et que Paris serait « l'ultime « étape ». On peut penser qu'en se situant sur ce terrain alors que les gouvernements en place et résolus à le rester pratiquaient sans gêne une surenchère anti-soviétique et anti-communiste, le RPF répondait mal à l'attente de la majorité des Français et se condamnait à être marginal. Mais il fut autre chose aussi : une étape importante du dialogue entre le général de Gaulle et le peuple français, un rassemblement qui servit de préface à ce qu'il fut après 1958 et, pour commencer, une force politique suffisante pour, avec d'autres, mettre en échec le projet de communauté européenne de défense qui eut supprimé l'existence d'une armée française et aboli toute défense indépendante.

Après cet épisode, une page était tournée. Une autre allait s'ouvrir en 1958...

Paul-Marie de LA GORCE