LA MEMOIRE

LIEUX

SYMBOLES


Etienne Burin des Roziers (1913-2012)

« Photo provenant du site de l’ambassade de France en Pologne » : http://www.ambafrance-pl.org/IMG/jpg/Etienne_Burin_de_Roziers.jpgpar Philippe de Saint Robert

 

Etienne Burin des Roziers s’est éteint le 26 décembre dernier, jour de la Saint-Etienne. Il aurait eu cent ans le 13 août prochain. Parler d’un « grand serviteur de l’Etat » paraît un cliché en ce qui le concerne. Il fut surtout un grand serviteur de la France. Cet auvergnat, entré dans la carrière diplomatique en 1939, après être passé par les Sciences politiques et Oxford, est secrétaire d’ambassade à Washington en 1942 ; il a alors 28 ans. Il démissionne en avril et rejoint la France libre. Vichy le révoque le 23 avril. Il rejoint d’abord le cabinet militaire du général Catroux mais, l’année suivante, il devient officier d’ordonnance du général de Gaulle, qu’il accompagne à Alger lorsque celui-ci s’y établit à partir du 30 mai 1943. Mais il veut se battre et se soumet à un rude entraînement en Angleterre puis est affecté comme adjoint au délégué militaire du gouvernement provisoire en Franche-Comté occupée. « L’extrême pudeur qui le caractérise fait qu’il ne parlera quasiment jamais de sa guerre » a pu dire, lors de ses obsèques, Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’Etat. Au printemps 1945, lors de la Conférence de San Francisco, d’où sera issue la Charte des Nations Unies, il est chargé par le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire de la République, de « cornaquer » Georges Bidault qui l’affublera du sobriquet de « petit espion ». Après le départ du général de Gaulle en janvier 1946, Etienne Burin des Roziers réintègre le Quai d’Orsay où il est successivement sous-directeur de la Sarre de 1948 à 1950, membre du cabinet de René Mayer, président du Conseil en 1953, premier conseiller à notre ambassade à Belgrade de 1954 à 1955, ministre délégué à la résidence générale à Rabat juste avant l’indépendance du Maroc, consul général à Milan de 1956 à 1958, enfin ambassadeur de France à Varsovie, de 1958 à 1962. A ses côtés, on ne peut omettre la présence de Mme Burin des Roziers (Jane d’Oilliamson), déportée en 1944 par le dernier convoi qui partit pour Ravensbrück pour son engagement dans la résistance au sein de l’Organisation de résistance de l’armée (ORA).

 

L’année 1962 marque un tournant important dans la vie officielle d’Etienne Burin des Roziers, puisqu’en janvier de cette année, il est appelé à succéder à Geoffroy de Courcel, alors secrétaire général de l’Elysée, nommé ambassadeur à Londres. Il occupera cette fonction pendant cinq ans. C’est là que je fis sa connaissance : il était le truchement obligeant entre l’Elysée et le petit groupe agité des « gaullistes de gauche », formé par Louis Vallon et René Capitant autour de l’hebdomadaire Notre République, alors dirigé par Frédéric Grendel, qui, après avoir soutenu la politique de l’Algérie algérienne, militait fort pour la participation, au grand déplaisir de Michel Debré et de Georges Pompidou.

 

Si Etienne Burin des Roziers se refusera toujours à écrire ses Mémoires (ce que je lui reprochais parfois avec un peu d’insolence), il tint toutefois à laisser un témoignage sur l’importance qu’il attachait à cette année 1962 qu’il jugeait décisive quant à l’évolution de la Ve République. Ce Retour aux sources (1) commence ainsi : « C’est le 20 janvier 1962 que pour la première fois j’ai pris place dans le bureau voisin de celui du général de Gaulle. Je puis presque dire que, ce jour-là, j’y ai élu domicile, y ayant passé le plus clair de mon temps chaque jour de la semaine jusqu’au mois de juillet 1967. J’ai donc exercé les fonctions de secrétaire général de la présidence de la République pendant cinq ans et demi. (…) Le général de Gaulle attendait de ses plus proches collaborateurs une discrétion totale. Non seulement ils n’avaient pas qualité pour parler à sa place ; mais ils devaient se garder de citer ses propos, à moins d’y être expressément invités, ce qui n’arrivait pas souvent, le président de la République n’envoyant pas dire à ses interlocuteurs ce que ceux-ci devaient entendre de sa part. J’ai donc toujours considéré comme couverts par le secret d’Etat les propos personnels que me tenaient le président de la République. Je ne crois pas avoir été délié de cette obligation de silence par la fin de ma mission à l’Elysée, ni par le retrait du Général, ni par sa mort, ni même, depuis lors, par l’écoulement des années. »

 

On se souviendra en effet que cette année 1962 fut riche en événements. Il y eut le référendum instituant le président de la République au suffrage universel, quelque peu décevant, mais suivi d’une éclatante victoire aux élections législatives qui s’ensuivirent. Mais, note Etienne Burin des Roziers, si « l’existence d’une majorité présidentielle parlementaire est une circonstance éminemment favorable au bon fonctionnement des institutions », « cette majorité n’est pas, cependant, un élément constitutif de la Ve République. » Joint à cela le cessez-le-feu en Algérie, les ambitions séditieuses de l’OAS, l’attentat du Petit Clamart (qui motivera le recours au référendum), la censure du gouvernement, la dissolution de l’Assemblée nationale, la réconciliation franco-allemande qui va déboucher sur le traité de l’Elysée. A l’extérieur, nous avons la crise de Cuba, la crise franco-anglaise, avec le refus du Général de voir l’Angleterre entrer dans le Marché commun, l’échec du plan Fouchet, et, par conséquent, du projet d’union politique européenne. C’est heureuse époque du quasi-plein emploi…

 

Lorsqu’il quittera, en 1967, le secrétariat général de la Présidence où il sera remplacé par Bernard Tricot, Etienne Burin des Roziers sera nommé ambassadeur de France à Rome, où il retrouvera son ami René Brouillé, alors ambassadeur auprès du Saint-Siège. Dans cette fonction, à Rome, il aura à cœur d’apaiser les remous créés par la déclaration prêtée à Georges Pompidou, mais tenue dans le privé, sur son futur destin national. En 1972, il est désigné par le président Pompidou comme représentant permanent de la France auprès des Communautés européennes, poste qu’il quittera en 1975. Il terminera sa carrière au Conseil d’Etat, où passera dix ans : « il s’investit profondément dans l’ensemble des activités de notre institution, devenant un conseiller d’Etat écouté et respecté. (…) Affecté à la section sociale, apparemment aux antipodes de ses domaines de prédilection : sous la présidence successive de Pierre Laroque, puis de Pierre Laurent, il s’implique pourtant avec le plus grand bonheur dans l’élaboration des lois et règlements sur le travail et la protection sociale. Car rien de ce qui concerne la condition humaine ne lui est indifférent : j’en garde des souvenirs précis en ce qui concerne, en particulier, la situation des étrangers et leur regroupement familial. Il accepte en outre de présider le service social d’aide aux émigrants et il est administrateur de la ligue nationale contre le cancer.» (Jean-Marc Sauvé)

 

Etienne Burin des Roziers prendra de rares mais fermes positions politiques notamment en ce qui regarde la souveraineté nationale. C’est ainsi qu’il fera campagne contre le regrettable traité de Maëstricht, notamment dans sa contribution à un ouvrage collectif, intitulé L’Europe déraisonnable (2) , et, en conséquence, contre le passage à l’euro. Etienne Burin des Roziers, avec qui je n’ai cessé de m’entretenir même dans le silence des derniers jours, était un homme qui alliait la rigueur et l’affabilité, et je dirais même la bonté. A la fin du Retour aux sources, il écrit : « L’ambition nationale, telle que la concevait le Général, se situait dans les plus hautes régions de l’âme. » Comme le Général, dont il fut le féal, Etienne Burin des Roziers était une âme française et une âme chrétienne.

 

P.S.R.

 

(1) Plon, 1986.

(2) Cf. De l’Acte unique à Maëstricht, Ed. François-Xavier de Guibert et Valmonde, 1992.